Comment voir le dernier Woody Allen ?

Rifkin’s Festival ne se laisse ranger ni parmi les grands Woody Allen,  ni parmi les petits Woody Allen, dans cet exercice annuel de répartition que permet une filmographie abondante et inégale. Rifkin’s Festival est une dernière révérence qui signale la fin d’une carrière, et un fin qui laisse transparaitre la fatigue et l’amertume. Ce film tourné avant la pandémie n’est pas officiellement le dernier du cinéaste, puisque on annonce un nouveau film tourné cette fois à Paris, mais il est difficile d’imaginer ce que Woody Allen pourrait encore donner. Woody Allen s’est choisi en Wallace Shawn, l’acteur qui joue le rôle de Mort Rifkin qu’il se serait attribué autrefois mais que l’âge ne lui permet plus de tenir, un alter ego commode – non qu’il lui ressemble mais ils partagent tous deux la même allure discrète et ce charme qui vient ou plutôt venait, c’est tout le film, de l’esprit et du brio verbal plus que du  physique. Cet alter ego, Mort Rifkin, suit sa femme, attachée de presse, au Festival de cinéma de San Sebastian où sa qualité de critique de cinéma reconnu lui vaut une certaine aura. Lire plus

Belgrade, Džordža Vašingtona

L’extrême droite serbe, déjà radicalisée, semble échapper à tout contrôle. A une échelle sans précédent, des graffitis représentant des photos ou le nom de Ratko Mladić sont tagués à la bombe sur les murs de Belgrade. La plupart des gens semblent ignorer cette vénération ouverte pour celui qui a été surnommé le boucher de Srebrenica. Ce sont dix-neuf graffitis le long de la rue centrale Džordža Vašingtona de Belgrade, entre les angles des rues Takovska et Cetinska, dix-neuf graffitis glorifiant Ratko Mladić en nom ou en image sur quelques centaines de mètres, dix-neuf que j’ai vus et documentés, soit une glorification du boucher de Srebrenica tous les 30 mètres environ – et je suis sûr que j’en ai manqué, peut-être même inconsciemment. Le visage de Mladić suffit à me mettre en colère. La plupart d’entre eux avaient été recouverts par les antifa, les anti-nationalistes et d’autres personnes décentes, mais pas tous. S’il y avait quelques portraits et graffitis occasionnels avec son nom dans d’autres rues, rien de ce que j’avais vu jusqu’à présent ne se rapprochait de Džordža Vašingtona. Lire plus

Bizet par lui-même

Pour tout compositeur français du dix-neuvième siècle, le prix de Rome de musique, institué en 1803, était presque un passage obligé, à plus forte raison pour ceux qui se destinaient à la carrière lyrique. Si Delibes et Saint-Saëns font exception, pour des raisons différentes l’un et l’autre, Berlioz, Gounod, Massenet et Debussy confirment la règle. Georges Bizet, brillant élève du Conservatoire où il était entré en 1848, quelques semaines avant son dixième anniversaire, ne pouvait que suivre lui aussi cette voie royale. Après une première tentative en 1853, à l’âge de 14 ans, puis un second prix en 1856, il remportait un premier grand prix l’année suivante avec la cantate Clovis et Clotilde. En décembre 1857, Bizet quittait donc Paris, sa ville natale, pour l’Italie, dont il ne reviendrait qu’en septembre 1860. Lire plus

L’objectivité, d’August Sander au selfie

Souvent chez moi, une exposition si riche soit-elle, laisse dans le souvenir, non pas les chefs d’œuvre ou les moments de haute intensité, en général dûment signalés par une signalétique savante, mais un truc un peu périphérique, un détail sur une toile, un objet, un à-côté. Je musarde en distrait, et je prends ce que mon attention vagabonde peut attraper. L’exposition, si stimulante, présentée au Centre Pompidou – Allemagne années 20, Nouvelle Objectivité, August Sander -, ne fait pas exception. Et pourtant combien de chefs d’œuvres ! A commencer par les fascinants portraits, réalisés par August Sander, poursuivant le projet un … Lire plus

Faut-il encore lire Louis Dumont ? Holisme, individualisme et démocratie

L’œuvre de Louis Dumont (1911-1998) demeure largement méconnue hors de l’anthropologie et des études indianistes, malgré son ampleur et son intérêt, et ce, en dépit des efforts du philosophe Vincent Descombes et de sociologues proches de ses travaux, comme Irène Théry ou Alain Ehrenberg. Pourtant, le «holisme méthodologique» de Dumont, porté par certains concepts spécifiques comme «hiérarchie de valeur», «totalité» ou «individualisme», contribue à porter un regard original sur l’idéologie moderne dans son ensemble, et la démocratie libérale en particulier. Lire plus

Du pacifisme au réarmement : une Allemagne toujours suspecte

Quand l’Allemagne traînait les pieds pour s’investir militairement au nom de l’Europe dans les conflits mondiaux, on la critiquait. On critiquait la tiédeur de son engagement au Mali, en Afghanistan, ou ailleurs. On se moquait, il y a peu de temps encore, des fusils d’assaut qui ne tirent pas droit, des chars, des navires de guerre ou des avions non opérationnels de la Bundeswehr. C’était en 2018-19. Depuis la Ministre Annegret Kramp-Karrenbauer a cherché à agir pour améliorer la performance de l’armée allemande, pour la rendre efficace, c’est-à-dire capable de défendre le pays (discours du 3 février 2020), en réclamant 4,5 milliards d’Euro, alors que seuls 330 millions avaient été prévus. Lire plus

Elie Barnavi et les confessions d’un bon à rien

Le titre de l’ouvrage, Confessions d’un bon à rien, est trompeur car à la vérité le bon à rien Elie Barnavi s’avère un observateur lucide et remarquablement informé de l’histoire européenne et israélienne de ces 50 dernières années. Bref un bon élève ! Car le fil conducteur de l’ouvrage est bien entendu son rapport très particulier à sa double identité, israélienne et européenne. De ce point de vue et on y reviendra, ses analyses sur l’Europe sont très pénétrantes et assez éloignées de fait du prêchi prêcha européiste habituel. Elie Barnavi est un homme de gauche, il le dit et le redit. Lire plus

Les illusions perdues, de Balzac à Giannoli

Balzac

Venu d’Angoulème, le Jeune Lucien Chardon, Monsieur de Rubempré par sa mère, arrive à Paris, son recueil de poèmes en poche. Le voilà embarqué dans le tourbillon de Paris, délaissant ses ambitions littéraires pour s’adonner au journalisme. Embauché dans le journal périodique libéral « Le corsaire », Lucien devient un fin critique, connu du tout Paris. Les illusions perdues est le cœur de la comédie humaine, le manifeste balzacien par excellence. À l’orée du nouveau monde, durant la Restauration, Balzac jette son personnage dans la fosse aux lions, « entraîné par un courant invincible dans un tourbillon de plaisirs et … Lire plus

En écho, Nino Rota et Serge Prokofiev

Cet automne, faites entrer Nino Rota (1911-1979) dans votre salon ! Non pas sur votre téléviseur – nous ne parlerons pas ici des innombrables chefs-d’œuvre du cinéma italien dont il a composé la musique – mais dans vos enceintes, grâce à l’album Nino Rota : Chamber Music, publié en juillet sur le label Alpha. Musiciens prolifique, avec environ 170 films, 4 symphonies, 11 opéras et 9 concertos, Nino Rota ne fut pas seulement le collaborateur de Federico Fellini mais aussi un grand compositeur du XXème siècle. Parmi ses créations, la musique de chambre a toujours occupé une place à part puisqu’il … Lire plus

Covid et corps intermédiaires : comme un air de désertion

On l’a beaucoup remarqué : hors les extrêmes, les partis d’opposition font profil bas dans cette crise sanitaire, soucieux de ne pas sembler approuver Emmanuel Macron et le gouvernement, de peur de se couper des électeurs anti-vaxx ou anti-passe, soucieux aussi de ne pas alimenter ce qui est à maints égards une révolte anti-science. Il en est de même des autres corps intermédiaires, cet ensemble flou qui regroupe toutes les institutions privées ou publiques qui assurent, face à l’Etat, l’organisation, la régulation et la représentation d’une profession, d’un secteur ou d’une activité. Partis et CSA, bien mal inspirés Pour les … Lire plus