Le retour de Francesco Jovine

Francesco Jovine avait disparu des lettres italo-françaises depuis vingt-cinq ans quand deux de mes étudiants, Coralie Gourdange et Piotr Verrezen, l’avaient remis à l’honneur en 2019 en publiant Les beaux rêves de Michele dans la revue Europe, traduction d’une de ses nouvelles tirée du recueil Ladro di galline (Voleur de poules), inédit en français. Sa dernière traduction remontait à l’an 1994 quand Fayard faisait paraître La maison des trois veuves. Sous ce titre était ainsi publié un recueil de nouvelles dans lequel l’auteur portait un regard enfin critique sur le fascisme qui, à ses débuts (ceux du fascisme et ceux du Jovine écrivain), ne l’avait pas laissé indifférent ou, dirait-on mieux, l’avait quelque peu intrigué. Lire plus

Milorad Dodik, notre agent à Banja Luka

Milorad Dodik vient, en octobre 2022, de remporter les élections en Republika Srpska, cette République serbe de Bosnie qui est l’une des trois entités à caractère régional qui composent la Bosnie-Herzégovine. Cette victoire est discutée puisqu’il est accusé d’avoir volé des votes. Il s’est positionné comme un agent d’influence de Moscou, et adopte une position pro-russe sans équivoque. Le tissu très fragile de l’État de Bosnie-Herzégovine risque une nouvelle fois de se déchirer. Pour le monde occidental, dans la première moitié des années 1990, Sarajevo est devenu un symbole de souffrance et de résistance car la ville était encerclée par … Lire plus

Les trois bourdes de la géopolitique allemande

Il est tentant de noter que durant les 120 années qui viennent de s’écouler, l’Allemagne aura commis trois énormes bourdes de géopolitique qui ont causé un préjudice considérable à l’Europe, avec la guerre pour conclusion logique : le pangermanisme qui fait croire aux élites allemandes qu’elles pourront constituer un empire qui dominera l’Europe ; le nazisme qui leur fait croire qu’un empire fondé sur la race pourra dominer le monde ; tout dernièrement, un goût de la paix et de la prospérité qui leur fait sacrifier toute puissance militaire, et une politique de coopération énergétique avec la Russie qui fait oublier que … Lire plus

Effacer la Russie – entretien avec Volodymyr Rafeyenko

Le romancier ukrainien et professeur de philologie russe Volodymyr Rafeyenko (Vladimir Rafeenko en russe) est né à Donetsk en 1969. Il doit se réfugier dans un village à l’extérieur de Kiev lorsque les séparatistes soutenus par le Kremlin amène la guerre dans le Donbass. Il a depuis écrit un roman en russe sur le grotesque de la guerre, dont il a extrait une nouvelle que nous publions ici. Son dernier roman est écrit en ukrainien. Professeur d’histoire de l’Europe de l’Est à l’Université de Yale, Marci Shore et lui ont entretenu une correspondance en mars et avril dernier qui nous conduit à ce terrible traumatisme que subit l’Ukraine et avec elle, ses artistes, et à l’ébranlement moral qui s’ensuit. Lire plus

Ingeborg Bachmann en sept questions

C’est peut-être en France qu’Ingeborg Bachmann est le moins connue. L’Italie la considère comme une écrivaine nationale, comme nous Paul Celan. Pourquoi cette reconnaissance défaillante en France ? Les raisons sont multiples, complexes et en partie irrationnelles. Bachmann tenta pourtant plusieurs fois de s’installer à Paris, mais ne s’y sentit jamais accueillie, jamais chez elle. Après la Seconde Guerre mondiale, la France accueillait plus volontiers les réfugiés, comme Paul Celan, ou les Juifs persécutés, que les enfants de bourreaux… Lire plus

Comment voir le dernier Woody Allen ?

Rifkin’s Festival ne se laisse ranger ni parmi les grands Woody Allen,  ni parmi les petits Woody Allen, dans cet exercice annuel de répartition que permet une filmographie abondante et inégale. Rifkin’s Festival est une dernière révérence qui signale la fin d’une carrière, et une fin qui laisse transparaitre la fatigue et l’amertume. Ce film tourné avant la pandémie n’est pas officiellement le dernier du cinéaste, puisque on annonce un nouveau film tourné cette fois à Paris, mais il est difficile d’imaginer ce que Woody Allen pourrait encore donner. Woody Allen s’est choisi en Wallace Shawn, l’acteur qui joue le rôle de Mort Rifkin qu’il se serait attribué autrefois mais que l’âge ne lui permet plus de tenir, un alter ego commode – non qu’il lui ressemble mais ils partagent tous deux la même allure discrète et ce charme qui vient ou plutôt venait, c’est tout le film, de l’esprit et du brio verbal plus que du  physique. Cet alter ego, Mort Rifkin, suit sa femme, attachée de presse, au Festival de cinéma de San Sebastian où sa qualité de critique de cinéma reconnu lui vaut une certaine aura. Lire plus

Belgrade, Džordža Vašingtona

L’extrême droite serbe, déjà radicalisée, semble échapper à tout contrôle. A une échelle sans précédent, des graffitis représentant des photos ou le nom de Ratko Mladić sont tagués à la bombe sur les murs de Belgrade. La plupart des gens semblent ignorer cette vénération ouverte pour celui qui a été surnommé le boucher de Srebrenica. Ce sont dix-neuf graffitis le long de la rue centrale Džordža Vašingtona de Belgrade, entre les angles des rues Takovska et Cetinska, dix-neuf graffitis glorifiant Ratko Mladić en nom ou en image sur quelques centaines de mètres, dix-neuf que j’ai vus et documentés, soit une glorification du boucher de Srebrenica tous les 30 mètres environ – et je suis sûr que j’en ai manqué, peut-être même inconsciemment. Le visage de Mladić suffit à me mettre en colère. Lire plus

Bizet par lui-même

Pour tout compositeur français du dix-neuvième siècle, le prix de Rome de musique, institué en 1803, était presque un passage obligé, à plus forte raison pour ceux qui se destinaient à la carrière lyrique. Si Delibes et Saint-Saëns font exception, pour des raisons différentes l’un et l’autre, Berlioz, Gounod, Massenet et Debussy confirment la règle. Georges Bizet, brillant élève du Conservatoire où il était entré en 1848, quelques semaines avant son dixième anniversaire, ne pouvait que suivre lui aussi cette voie royale. Après une première tentative en 1853, à l’âge de 14 ans, puis un second prix en 1856, il remportait un premier grand prix l’année suivante avec la cantate Clovis et Clotilde. En décembre 1857, Bizet quittait donc Paris, sa ville natale, pour l’Italie, dont il ne reviendrait qu’en septembre 1860. Lire plus

L’objectivité, d’August Sander au selfie

Souvent chez moi, une exposition si riche soit-elle, laisse dans le souvenir, non pas les chefs d’œuvre ou les moments de haute intensité, en général dûment signalés par une signalétique savante, mais un truc un peu périphérique, un détail sur une toile, un objet, un à-côté. Je musarde en distrait, et je prends ce que mon attention vagabonde peut attraper. L’exposition, si stimulante, présentée au Centre Pompidou – Allemagne années 20, Nouvelle Objectivité, August Sander -, ne fait pas exception. Et pourtant combien de chefs d’œuvres ! A commencer par les fascinants portraits, réalisés par August Sander, poursuivant le projet un … Lire plus

Faut-il encore lire Louis Dumont ? Holisme, individualisme et démocratie

L’œuvre de Louis Dumont (1911-1998) demeure largement méconnue hors de l’anthropologie et des études indianistes, malgré son ampleur et son intérêt, et ce, en dépit des efforts du philosophe Vincent Descombes et de sociologues proches de ses travaux, comme Irène Théry ou Alain Ehrenberg. Pourtant, le «holisme méthodologique» de Dumont, porté par certains concepts spécifiques comme «hiérarchie de valeur», «totalité» ou «individualisme», contribue à porter un regard original sur l’idéologie moderne dans son ensemble, et la démocratie libérale en particulier. Lire plus