libre opinion

Gouverner, c’est (mal) nommer

Le pouvoir entend procéder, après le “choc de simplification” annoncé pour les formalités administratives, à un “choc de moralisation” rapide afin de cautériser la  plaie que représente l’affaire Cahuzac. Qui n’approuverait ? Encore faut-il que le “choc” débouche sur des textes précis, judicieux, applicables rapidement, sans succession de décrets d’application ou embarras pratiques qui en réduiraient la portée.  Ce sera difficile, mais sait-on jamais ! Il reste que la pratique du pouvoir socialiste depuis onze mois a péché sur un autre plan qui pourrait appeler un “choc de moralisation”, celui des nominations, prérogative dont l’exercice importe autant que de surveiller le patrimoine des élus et leurs liens avec les intérêts économiques. François Hollande a aussi été élu pour que la “République des copains et des coquins”, selon la vieille formule des années 70 qui concernait l’UDR et s’appliquait bien au pouvoir sarkozyste, cède la place à une République des procédures et des valeurs, y compris en ce qui concerne les processus de nomination. Il est difficile de mesurer si les choses ont changé. Des exemples emblématiques sont néanmoins inquiétants : la...

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Sciences-Po : test de reproduction

On aurait tort de voir dans les péripéties qui marquent la désignation du prochain directeur de Sciences-Po une petite affaire à la française, typique d’un monde un peu archaïque, assez déplaisant, mais somme toute sans grande importance.  Sciences-Po est la matrice de tout un pan de la classe dirigeante française, notamment parce qu’il s’agit de la voie classique d’accès à l’ENA. Au delà du poste de prestige et d’influence pour celui qui l’occupe, la direction de l’Institut donne un pouvoir d’orientation sur ce que sera au moins une fraction de cette classe dirigeante. Par 15 voix contre 14, la désignation d’un normalien, énarque et membre du Conseil d’Etat, dans les conditions qu’on connait, n’est pas difficile à décrypter : c’est le signe que la noblesse d’Etat, les termes de Bourdieu sont parfaits ici, veut garder le contrôle culturel et institutionnel de sa propre reproduction – et que la procédure de nomination se soit probablement affranchie des principes de transparence, de régularité et d’impartialité n’a pas effrayé les quelques personnes, les réseaux qui ont été à la manoeuvre. De la même...

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La réforme bancaire, des doctrinaires aux technocrates

Le projet de réforme du secteur bancaire laisse perplexe. La comparaison avec les débats puis les travaux lancés aux Etats-Unis et surtout, avec la même inspiration qu’en France, en Grande-Bretagne paraît conduire à une conclusion : le pouvoir considère, sans le dire, que le secteur bancaire français n’a pas à être réformé. Rien n’est imaginé pour inciter les établissements financiers à privilégier le financement de l’économie industrielle. Les activités spéculatives, qu’on voulait isoler des activités bancaires traditionnelles, celles que l’Etat pourrait avoir un jour à garantir, sont définies de telle sorte qu’elles ne concernent pas grand chose dans le total de l’activité des banques. En l’état actuel du texte, il est certes fait un sort au “trading pour compte propre” (souvent le nom poli de l’agiotage avec l’argent des clients) qui devra être filialisé, mais des activités tout aussi dangereuses ne seront pas isolées, à commencer par le financement des fonds spéculatifs. La rapidité avec laquelle le ministère des Finances a conçu et présenté le projet laisse aussi perplexe. Un rapport de qualité, le rapport Liikanen, a été commandé...

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La religion aux religieux, la société aux laïcs

Observons -  est-ce seulement une anecdote ? -  que la manifestation contre le mariage gay était parrainée par l’église catholique et organisée par un général en retraite : la vieille alliance du sabre et du goupillon, et une foule qui est exactement celle que l’on attendait en pareilles circonstances, dans le style, dans l’âge et dans les convictions.  Ce qui donnerait envie de crier, comme en 1900, ”A bas la calotte” ; et que l’épiscopat s’occupe des prêtres pédophiles, des internats irlandais et de toutes les variétés d’abbé Cottard, cet ami de la jeunesse ! De l’autre, dimanche 27 janvier, des manifestants plus jeunes, plus divers, pour la défense d’une minorité qui revendique l’égalité de droits et dont la revendication sera portée par un gouvernement de gauche, dans un cortège dont les syndicats ouvriers assuraient la sécurité, semble-t-il (nombreux badges visibles le long du cortège) – la réforme progressiste comme dans  une image d’Epinal ! La Réaction a reconstitué le camp du Progrès ! Le gouvernement ne pouvait espérer mieux en ces temps de difficultés. La droite s’est piégée toute seule. La Nature en...

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Duflo à Washington

Il est flatteur pour l’Ecole normale supérieure, qui lui a donné sa première formation, et pour le Collège de France où elle enseigne que la célèbre Esther Duflo ait été appelée à rejoindre un conseil d’économistes de haut niveau par Barack Obama, au tout début de son nouveau mandat. Ce conseil de neuf membres s’occupera de questions de développement. Esther Duflo était devenue citoyenne américaine. La voila dans la technostructure de ce grand pays.  Bel exemple de “brain drain” ; l’exil n’est pas seulement fiscal, semble-t-il.  “Cette baroudeuse de la science économique, intellectuelle de centre gauche et spécialiste de la pauvreté, a émergé ces dernières années comme l’une des plus brillantes de sa génération et l’une des plus célébrées dans le monde, notamment aux Etats-Unis”, indique les Echos du 7 janvier. Par comparaison, la Russie du Président Poutine n’a attiré qu’un acteur amoindri, en mal de provocations. Puisque François Hollande et Depardieu, dit-on, se seraient longuement entretenus avant que ce dernier s’envole pour Moscou, on veut croire qu’Esther Duflo a eu droit à un coup de fil de même...

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Retour sur l’exil fiscal

L’exil fiscal met l’opinion mal à l’aise, à gauche comme à droite.  A droite, pour les électeurs qui ont par tradition, par conviction, une fibre patriotique, il évoque la trahison et l’égoïsme, et le mépris de l’intérêt général au nom de la prospérité personnelle.  A gauche, il confirme ce que l’on a toujours pensé de l’Argent et de la bourgeoisie : la fortune n’a point de patrie. C’est qu’il fait sentir à tous que l’égalité des sociétés démocratiques, “à chaque homme sa voix” et “un homme vaut un homme”, n’est pas pertinente en économie.  Ceux qui ont aujourd’hui du capital, le facteur rare, ou qui en auront un jour parce qu’ils créent une entreprise ont davantage de pouvoir en système capitaliste que ceux qui n’en n’ont pas.  Leur départ n’est pas seulement un choix individuel qu’on méprise ou qu’on respecte, mais une perte de substance pour le fisc et pour l’ensemble de la société. Un groupe social particulier a ainsi le pouvoir de refuser le statut fiscal qu’on lui assigne.  Il lui suffit de prendre l’avion pour la Californie,...

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Illégal / Immoral : la prostitution dans l’impasse

On l’a observé : les débats sur la prostitution n’avancent pas. Les options de politiques publiques sont les mêmes depuis près de deux siècles : interdire et sanctionner  / reconnaitre et réglementer / ignorer et tolérer (ce qui était la position du droit français pendant longtemps).  Les positions philosophiques sous-jacentes sont elles-aussi bien connues. Abolir et sanctionner Pour les uns, il faut interdire la prostitution et la transformer en délit correctionnel : elle procède d’une situation répréhensible (la domination masculine, l’infériorité économique des femmes), et elle attente à une norme morale supérieure, la dignité de la femme, notion qui remplace dans ce discours la morale à fonds religieux d’autrefois ; et peu importe le consentement individuel des prostituées : il est dénué de pertinence. Ainsi qu’elle l’était autrefois, la prostitution est jugée immorale, soit en langage moderne: contraire aux valeurs sociales qui doivent désormais régir la société et chaque vie privée, et la seule solution est l’interdiction et la sanction des récalcitrants. Seule innovation par rapport aux années 45-50 : on imagine cette fois de sanctionner le client. La charge est simple...

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Bruno Le Maire, la France et l’Allemagne

“Le mépris typiquement français pour les petits pays et leurs drames. Mais si ! Mais si, je le vois bien ! Vous ne devriez pas. Votre grande histoire ne vous donne aucun droit sur nous. Elle a été autant abîmée que la nôtre, votre grande histoire, seulement vous ne voulez pas le reconnaître, non ? Je me trompe ? Vous avez cru que votre histoire vous donnait des droits sur les autres, sur les petits, sur les vaincus. Vous faites une erreur. Vous faites une erreur grossière depuis des années. Les petits pays vous voient rapetisser à votre tour, certains, pour tout dire, avec une certaine jubilation. Et le grand pays vaincu ne vous reconnaît plus aucun droit sur lui. Vingt ans et quelques mois à Stuttgart. Je connais suffisamment les Allemands pour vous dire que leur conscience politique, si vous me permettez ce mot, ne vous accorde plus le moindre droit sur eux. Ils ne veulent plus que vous vous mêliez de leurs affaires, point final. Vous dites l’Europe ? Quelle Europe ? Votre Europe est une excuse...

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Benedetto Croce et l’Allemagne

Singulière à cet égard a été la condition du peuple allemand, peut-être le mieux instruit et le plus ordonnément laborieux des peuples de l’Europe. De la nouvelle unité et de la nouvelle puissance à laquelle s’était élevée l’Allemagne, ce peuple se servit pour croître magnifiquement dans le domaine des industries, du commerce, de la science et de la technique, de la doctrine et de la culture variée ; et pourtant, s’il savait faire sortir de son sein une classe d’administrateurs et de bureaucrates capables et probes et une autre de militaires de valeur (bureaucratie et militarisme sont traditionnels en Prusse), il ne réussit pas à en former une d’hommes proprement politiques.  La rareté du sens politique chez les Allemands fut alors notée plusieurs fois par les Allemands eux-mêmes, qui s’étonnaient de cette lacune au milieu de l’excellence de tout le reste ; mais c’est plus tard seulement que l’on comprit la gravité de ce défaut et que l’on songea à le soumettre à une analyse et à une étiologie appropriées. Ce qui abondait, à la place, c’était les savants...

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Le PS et le coût du travail

François Hollande l’a martelé durant la campagne électorale : la crise de la compétitivité économique française ne procède pas d’un coût du travail trop élevé, mais surtout de la faiblesse de la recherche-développement, des difficultés de financement des PME et de plusieurs années de sous-investissement industriel. Les chiffres globaux ne montrent certes pas tous de nets décalages, en ce qui concerne le coût de la main d’oeuvre, entre la France et l’Allemagne par exemple. C’est oublier que l’Allemagne profite de positionnements sectoriels qui rendent le coût du travail moins critique que dans le cas français – d’où les excédents commerciaux allemands et les déficits français. C’est aussi oublier que l’Allemagne n’est pas le seul point de comparaison ! Le coût du travail est-il donc tabou pour les élites socialistes ? C’est qu’un débat sur ce sujet conduirait à aborder la question du “modèle social”  français, celui qui est financé précisement par la taxation du travail.  Le constat a été fait cent fois : si le coût du travail est trop élevé en France, cela ne vient pas du niveau des salaires...

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