Essais et fictions

La réforme pénale : contre le discours simpliste ! A propos de l’ouvrage de Philippe Bilger «Contre la justice laxiste»

Dans le récent remaniement ministériel , Christine Taubira, Garde des Sceaux a conservé son ministère. Sage décision de la part de Manuel Valls qui a su faire prévaloir l’intérêt général des réformes sur ses désaccords passés. Les dossiers en cours auraient probablement été, sinon enterrés, du moins ralentis dans leur traitement. Et des réformes, il y en a eu : loi sur le harcèlement sexuel en juillet 2012, loi ouvrant le mariage aux couples homosexuels en mai 2013, fin de l’expérimentation des jurés en correctionnelle en avril 2013, adaptation de la loi française aux engagements internationaux en matière pénale le 5 août 2013, loi relative à la géolocalisation du 28 mars 2014, etc. Bien d’autres encore sont à venir telles que la réforme du droit des obligations, celle relative à la modernisation de la justice, le projet de loi renforçant le secret des sources des journalistes, la transposition de la directive du 22 mai 2012 relative au droit à l’information dans le cadre des procédures pénales, le projet de loi sur la collégialité de l’instruction… Mais la réforme la plus...

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La Télévision est un existentialisme : réflexions sur Breaking Bad

Le 29 septembre 2013, la diffusion du dernier épisode de Breaking Bad par une chaîne de télévision américaine créa un événement médiatique considérable dont il fut question sur les ondes de radio à travers les États-Unis et auquel le New York Times consacra ses grands titres. La conclusion de cette série télévisée fut analysée avec la rigueur d’interprétation esthétique et l’attention aux personnages et à l’intrigue que l’on réserve d’ordinaire à l’étude des fictions littéraires les plus exigeantes. Il est indéniable qu’au cours de ses cinq années d’existence, Breaking Bad a outrepassé les attentes des téléspectateurs et inauguré un nouveau statut pour un média qui fut longtemps cantonné, dans le meilleur des cas, au rôle de parent pauvre du cinéma. La télévision est parvenue à maturité sous la forme d’une boîte encombrante, rangée dans un coin des salons américains. Longues d’une demi-heure d’abord, puis d’une heure, les émissions étaient interrompues par des publicités et entrecoupées par des rires enregistrés qui signalaient aux téléspectateurs ce qu’ils étaient censés trouver drôle. L’horizon d’attente de la télévision américaine, fixé dans les années...

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Au cinéma, la fin des petits couples ?

La France est un vieux pays de conformisme conjugal, familial, conformisme qui agrémente et à bien des égards dissimule une réalité plus complexe – tout naturellement plus complexe.  Le montrent bien Neuf mois ferme et Les garçons et Guillaume, à table!, deux films récents qui ont le point commun de concerner la bourgeoisie la plus traditionnelle, celle qui en partie, dans une lutte contre le temps, a cru bon de se mobiliser contre le mariage pour tous. Neuf mois ferme Neuf mois ferme met en scène Ariane Felder, juge d’instruction ambitieuse et vieille fille coincée que le scénario n’a pas le courage de qualifier de lesbienne quoiqu’il lui en donne tous les attributs. Par un concours de circonstances – ses collègues qui ne supportent plus de la voir s’écrouler sous ses dossiers la trainent au réveillon du barreau -, elle boit jusqu’à l’oubli, et finit par coucher avec un assassin en cavale, prolétaire dont tout la sépare. A sa grande stupéfaction, elle tombe enceinte, et le film montre le chemin qui lui fera accepter cet enfant du hasard et ce...

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Le droit, Ulrich Beck et l’Europe

C’est un livre curieux et peu convaincant que vient de publier le sociologue allemand Ulrich Beck, agrémenté d’une préface aimable et banale de Daniel Cohn-Bendit (l’Europe, l’Europe….). Ulrich Beck est un sociologue de grande réputation, et la relative médiocrité de son livre a de quoi étonner. Médiocrité qui vient d’abord du fait qu’il manque, fait étrange pour un ouvrage de sociologue, sinon de vraies analyses du moins des aperçus intéressants sur la dimension sociale de la crise européenne : rien sur les forces politiques, les hommes, la femme, qui en Europe et en Allemagne en particulier gèrent cette crise, et rien sur les multiples groupes sociaux dont ils sont tributaires autant qu’ils en sont les dirigeants. Ulrick Beck, se limitant à l’Allemagne, ne parle quasiment pas de groupes sociaux (classes, couches, groupes de pression, …), mais seulement des allemands en général et de la chancelière Merkel en particulier, accusée de machiavélisme dans des paragraphes qui souvent sonnent creux et qui avaient donné lieu à un article du Monde, comme si entre ces deux réalités, il n’y avait pas une...

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Traduire La fin de l’homme rouge

C’est très peu de dire que La fin de l’homme rouge, l’ouvrage de Svetlana Alexievitch sur la fin de l’Union Soviétique (prix Médicis de l’essai 2013), est un livre impressionnant et troublant, et qu’il ne se lit pas sans qu’on pense parfois à Dostoïevski et parfois au Shoah de Lanzmann, deux références qui ont compté pour Svetlana Alexievitch, nous dit-on. Il est difficile de mesurer la somme de douleurs que cette partie du monde a pu subir, et tout aussi difficile de comprendre pourquoi la Russie actuelle est parfois nostalgique de la séquence historique qui se clot avec la perestroïka1. Sophie Benech, traductrice et amie de Svetlana Alexievitch, qui vient par ailleurs de traduire les oeuvres complètes d’Isaac Babel et l’ouvrage de Nadejda Mandelstam sur Anna Akhmatova, nous dit pourquoi elle a tenu à traduire ce livre2.  La rédaction.  ________________________   Dès que j’ai lu les premiers chapitres de La Fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexievitch, j’ai compris qu’il fallait absolument traduire ce livre, qu’il devait être accessible au plus grand nombre de lecteurs possible. Avant toutes choses, parce qu’il nous...

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Paris-Yale : le jeu des différences

Au moment où le campus américain devient une référence dans le grand débat sur l’enseignement supérieur en France,  notre ami Bruno Cabanes, Associate Professor au Département d’Histoire de Yale University, a bien voulu se livrer à une comparaison.  Il s’agit de vraies notes de terrain, par l’un des plus brillants spécialistes de l’histoire culturelle de la guerre et de la Grande Guerre, sur sa vie d’enseignant  au sein de la “Ivy League.” Un événement imprévu survint en cours d’année 2004: un poste s’ouvrait à Yale sur l’histoire sociale et culturelle de la guerre. À l’occasion d’un colloque en Belgique,  un collègue américain que j’avais connu dix ans plus tôt me prit à part et m’incita à déposer ma candidature.  Je venais de débuter à l’Université de Limoges comme maître de conferences.  Le poste me plaisait.  Mais je ne pouvais pas ne pas tenter le pari outre-Atlantique…j’ai donc décidé de postuler.  La procédure dura près de six mois: envoi du dossier, short list, puis oral sur le campus. Je découvrais le professionnalisme d’un recrutement, où chaque candidat de la short...

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Brooklyn, une passion française

Brooklyn, une passion française

De même qu’un logement dans le 6ème arrondissement ou un verre à la terrasse du Flore ne sont plus aussi chics qu’autrefois, il semble que le Upper West Side cher à Woody Allen ou même le East Village de Patti Smith soient passés de mode. L’imaginaire français a traversé un pont, le pont de Brooklyn. On l’a remarqué tout au long de l’été 2013.  Signes distinctifs de la mode Brooklyn, cuvée parisienne :  tel bar de la rive gauche annonce en vitrine que leur bière provient du « Brooklyn Brewery» ; un parfum 1910 s’échappe d’ampoules filament carbone (dites « ampoules Edison »),  des carrelages métro.  C’est un Brooklyn plus abordable que Manhattan, un Brooklyn qui offre le charme d’une petite ville dans une grande ville que semble admirer les Français, le Brooklyn où l’on peut s’offrir un joli brownstone sur une rue arborée et baigner dans une atmosphère  littéraire hors pair.  Après Walt Whitman, Hart Crane, et Norman Mailer, Brooklyn abrite aujourd’hui Siri Hustvedt et Paul Auster (le plus français des écrivains américains), Jonathan Safran Foer et Nicole Krauss, Jennifer Egan, Arthur Phillips.  L’endroit est...

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Carnets de combat : la question Gay au Cameroun (suite)

Carnet de Saskia Distisheim, avocate au Barreau de Genève – juillet 2013 Lundi 15 juillet 2013 En transit à Douala, j’apprends l’assassinat d’Eric Ohena Lembembe, journaliste, pour le site web 76crimes, défenseur des droits LGBT, directeur exécutif de Camfaids (Cameroun  Foundation for Aids, une association camerounaise pour la défense des droits LGBT et de lutte contre le VIH/Sida). Il avait notamment couvert le cambriolage des bureaux de Me Michel Togué, le 16 juin dernier. J’en informe immédiatement Me Alice Nkom et Michel, alors que dans l’avion de Brussels Airlines tous les passagers africains prennent la défense d’un passager, lui aussi africain, qui s’est vu refuser l’accès aux toilettes, l’avion venant de quitter la porte d’embarquement. Les passagers lancent des invectives contre le personnel en le traitant de raciste, en disant que l’ère de l’esclavage et de la supériorité de la race blanche est terminée… Nous revenons au terminal et la police arrive pour débarquer les passagers turbulents. Deux heures plus tard, nous décollons enfin pour Yaoundé. Michel et Alice sont sous le choc. Ils connaissaient bien Eric, un excellent journaliste,...

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Le Scandaleux destin d’Amanda Knox

Pour comprendre le retentissement de l’affaire Amanda Knox aux États-Unis,  faisons un petit détour herméneutique par Scandal, série à succès diffusée depuis deux ans par la chaîne ABC et qui compte à ce jour plus de huit millions de fans.  Chaque semaine, quels que soient leurs soucis, aussi difficiles que puissent être les problèmes qu’il leur arrive de rencontrer dans leur travail, ces heureux téléspectateurs ont le plaisir de se relaxer sous le regard sévère quoique nimbé de tendresse d’Olivia Pope, la responsable de Olivia Pope & Associates, une équipe de gestion de crises basée dans la ville de Washington. Une gestion de crises réussie, si l’on en croit ce programme hebdomadaire, consiste dans un subtil mélange de surveillance, de campagnes de relations publiques et de soutien psychologique proposé à la clientèle. Un jour, le client est un candidat au fauteuil de sénateur que tout le monde croit homosexuel alors qu’il entretient une relation torride avec sa belle-sœur ; la semaine suivante, il est remplacé par la maîtresse d’un leader emblématique des Civil Rights qui cherche à négocier en...

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Une Hypatie des années 60: Hannah Arendt de Margarethe von Trotta

Il est toujours intéressant de voir comment le cinéma met en vedette une femme qui a la pensée comme activité principale.   Dans Hannah Arendt, de Margarethe von Trotta, cela passe principalement par la cigarette.  Gros plans sur un visage crispé ou rêveur, la cigarette qu’on traîne lentement de la main à la bouche.  La fumée de la philosophe exprime à la fois la satisfaction et l’angoisse de l’effort intellectuel.  C’est Barbara Sukowa, qu’on a connue plus jeune dans le rôle de la révolutionnaire Rosa Luxembourg, qui interprète, avec une belle précision, Hannah Arendt en femme philosophe au moment où elle décide de couvrir le procès Eichmann pour le New Yorker Magazine. La pensée en actes Dans une des images les plus saisissantes du film, Arendt hésite avant de se mettre à écrire, elle s’étend alors sur un divan, on dirait  un divan d’analyste sauf qu’elle est chez elle, à New York, dans cet Upper West Side qui a abrité tout un cercle d’intellectuels rescapés de l’Allemagne nazie.  Couchée, les yeux levés au plafond, elle fume.  La scène est inspirée de...

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