Culture

« Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud

« Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud

Septembre 2016  -  Contreligne est heureuse d’annoncer que Mme Alice Kaplan vient de publier chez Gallimard son ouvrage paru quasi simultanément aux Etats-Unis au sujet de L’Etranger de Camus,  En quête de « L’Etranger» (trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Hersant, Hors série Connaissance, Gallimard), ouvrage que les critiques du Monde et du New York Times ont jugé remarquable.     Ndlr ____________________________ Cinquante ans après l’indépendance, voilà qu’un écrivain algérien s’empare de la langue française pour affronter l’autorité du régime actuel et pour faire face à sa langue de bois.  Le français n’est plus, comme au temps de Kateb Yacine, « un butin de guerre», car le pouvoir en Algérie ne parle plus cette langue. Il est devenu ce que Kamel Daoud appelle, dans Meursault, contre-enquête,  roman qui fera date dans la littérature algérienne, « un bien vacant » :  une maison de fantômes, pourtant solidement construite, où l’on peut rêver d’une autre vie1. Né en 1970, Daoud a été scolarisé en langue arabe dans un pays qui classe le français parmi les langues étrangères.  Dans son école, m’explique t-il, c’était « une petite matière.»  Aujourd’hui, à l’école Mohamed Benzineb, autrefois  l’école communale où Camus a appris ses lettres, le français...

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Où sont donc les poètes-soldats de 14-18 ?

Le voyageur qui, avant de revenir à Paris, s’arrête à la grande librairie de la Gare Saint-Pancras, à Londres, verra les piles de livres de poésie, bien mis évidence – comme la poésie ne l’est plus jamais en France. S’il s’approche, il s’apercevra qu’il s’agit de la poésie des années de guerre, celle de 14-18, et qu’elle est traitée par les libraires comme un produit grand public, dont on sait qu’il va plaire. Rien de tel en France pour la poésie de 14-18 : seuls existent, en grand nombre en ce moment, les romans, les carnets de poilus ou les livres d’histoire. Pourquoi cette différence ?

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Au coeur du cinéma iranien : Djafar Panahi

Djafar Panahi est un réalisateur, scénariste et producteur iranien. Né le 11 juillet 1960 en Iran, il débute sa carrière comme assistant réalisateur d’Abbas Kiarostami sur le film Au travers des oliviers. Cinéaste engagé, il est reconnu comme le réalisateur d’une nouvelle vague iranienne, caractérisé par l’expression de la réalité de la vie de tous les jours dans un cadre naturel et en employant des techniques simples. L’œuvre de Panahi aborde, avec un regard critique, les problèmes de la société iranienne.

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Violette ou l’impossible laideur féminine au cinéma

Si la femme philosophe a souvent résisté au passage au cinéma1,  il en est de même pour la femme de lettres.  Le film-portrait que Martin Provost vient de consacrer à Violette Leduc incite à en parler ici. On attribue l’invention de l’autofiction à Serge Doubrovsky dans les années 70, mais  Violette Leduc s’est mise d’elle-même sous le microscope dès 1945, quand elle débuta dans Les Temps modernes par un extrait de son premier livre, L’Asphyxie.  Dans une série de romans dont on mesure aujourd’hui la vraie valeur, elle a révélé les émotions les plus crues et intimes de sa vie, a parlé de ses échecs en amour, de sa sexualité, de sa laideur, en changeant les noms et en gardant les faits—le tout sur un rythme syncopée, incantatoire.  Elle a longtemps souffert de ce qu’on appellerait aujourd’hui borderline personality disorder. Masochiste, elle désirait les hommes homosexuels qu’elle laissait indifférents. Elle pleurait souvent, faisait des scènes. Victime, elle faisait souffrir. Sa sensualité s’épanouissait auprès des femmes, et c’est cette sensualité-là qui a donné lieu à son écriture envoûtante. Comme pour...

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Camus et le cinéma

Si on le compare à d’autres écrivains de sa génération, Camus avait relativement peu à dire au sujet du cinéma. Certes, Camus était proche de l’actrice Maria Casarès, et il a effectivement commencé à travailler sur une adaptation cinématographique de La Princesse de Clèves pour Robert Bresson, et il est vrai que Jean Renoir lui a proposé de porter L’Étranger à l’écran, plusieurs années avant la version de 1967 signée par Visconti 1. Mais Camus n’a jamais écrit pour des revues spécialisées dans le cinéma, et n’a jamais théorisé sa relation au septième art. Au mieux, il entretenait des rapports mitigés avec cette forme d’expression, quand il ne lui arrivait pas de s’y montrer franchement hostile. D’après Dudley Andrew, Camus pourrait même avoir convaincu Gallimard de cesser le financement de la prestigieuse Revue du cinéma, l’une des rares revues dans la France d’après-guerre à considérer le cinéma comme une forme d’art sérieuse. « Camus », conclut Dudley Andrew, « ne s’intéressait tout simplement pas au cinéma »  2. Et pourtant, il est constamment question de films dans les écrits...

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Le monde enchanté de Jacques Demy

Le monde enchanté de Jacques Demy

Le premier personnage de cette exposition qui en compte tant (Demy affectionnait les croisements d’intrigues, y compris d’un film à l’autre, et aimait filmer d’innombrables figurants le long des lignes de fuites de ses plans) est un bébé-projecteur, plus précisément un Pathé-kid, version pour enfants du Pathé-Baby, ce format spécifique (9,5 mm) créé à l’usage des familles par Charles Pathé durant les Années 20 qui allait, en France, populariser le cinéma d’amateur et à qui un Melville et bien d’autres durent également leurs premières envies d’images. C’est en tournant la manivelle de ce semi-jouet que le jeune nantais (il est né en 1931) montrait dans les Années 40 à son garagiste de père et sa coiffeuse de mère ses premières bandes, peinture à même la pellicule d’images rappelant les norias de bombardiers alliés au-dessus de  la Loire ou sombre intrigue en « stop motion » de pantins de carton découpés. Le Pathé-kid, posé en guise de rehausseur sur deux lourds volumes rouges façon « remise des prix » de la Laïque, trône à l’entrée de ce « monde enchanté », devant une reconstitution du castelet,...

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Wes Anderson, cinéaste pré-moderne

Les films de Wes Anderson – sept à ce jour : Bottlerocket, Rushmore, The Royal Tenenbaums, The Life Aquatic with Steve Zissou, The Darjeeling Limited, Fantastic Mr Fox, et Moonrise Kingdom- ont atteint le statut de cult-movies.  Ils semblent avoir tout pour plaire à notre époque : histoires de famille à l’eau de rose d’enfants ou d’enfants attardés destinées à des individus dotés du même âge mental, maniérisme du style vintage  nostalgique, univers fétichiste issu des BD et des livres pour enfants, clins d’œil  glamour rétro à la musique pop des sixties et aux films français nouvelle vague, acteurs recyclés ou décalés (Bill Murray, Angelica Huston, Gene Hackman, Bruce Willis, Jason Schwartzman, Owen Wilson), scenarii loufdingues et romantiques, mises en scènes très rock and roll mais aussi très minutieuses. Les mêmes prédicats nourrissent les oppositions chez les critiques. Même pas nouveau, disent-ils : on dirait du Tim Burton, et Anderson lui-même ne cesse de se répéter obsessionnellement avec les mêmes gimmicks. Le cinéma n’a-t-il pas mieux à faire que de se contempler nombrilistiquement dans son passé et dans des histoires éculées comme celles...

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A propos du Lincoln de Spielberg

Nous sommes en 1865.  Abraham Lincoln commence son deuxième et dernier mandat comme Président des Etats-Unis, pendant qu’une guerre sanglante sépare le nord du pays d’un sud qui tient à sauvegarder son économie de plantations fondée sur l’esclavage. Lincoln, qui avait prononcé  en 1863 une « Proclamation de l’Emancipation »–acte de guerre, mesure d’urgence—consacre toutes ses forces à intégrer l’abolition de l’esclavage dans les principes de la Constitution.  Il veut faire passer un treizième amendement, dit « the Great Amendment. » Entre radicaux, de fervents idéologues abolitionnistes, républicains pour la plupart, et démocrates du nord, pacifistes, anti-égalitaires, et hostiles à l’idée même d’un  quelconque changement du texte des pères fondateurs, une guerre parlementaire s’engage.  Pendant que la vraie guerre,  celle entre uniformes bleus et uniformes gris, cherche sa fin.  L’adoption de l’amendement pourrait-elle menacer une négociation de paix ?  C’est en tout cas ce que soutiennent les adversaires politiques de Lincoln. Spielberg, Kushner, Obama C’est le personnage de Lincoln qui dévoile le message central du film de Spielberg, lorsqu’il dialogue avec Thaddeus Stevens, chef radical au congrès et abolitionniste pur et dur. Stevens se...

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Andrzej Wajda, cinéaste du passé imparfait

Andrzej Wajda a aujourd’hui 86 ans, et pourtant rien n’indique qu’il songe à prendre sa retraite.  Il est en plein tournage d’un biopic sur Lech Wałęsa, l’illustre dirigeant du syndicat Solidarnosc. On peut considérer ce film comme la rencontre symbolique de deux Polonais de légende, dont la notoriété a connu peu à peu une éclipse. En réalité, il ne s’agit pas de leur première rencontre cinématographique, car ils se sont croisés voici plus de trente ans, en 1981, quand Wajda tournait son Homme de fer, l’histoire du triomphe du mouvement Solidarité. Dans ce film, Wałęsa n’est pas seulement visible dans les séquences documentaires, quand il signe un accord avec les représentants du gouvernement communiste d’alors, puisqu’il y fait aussi une brève apparition fictionnelle. Dans la séquence du mariage des protagonistes, il joue le rôle éphémère de l’un des témoins.  Pour les deux hommes, le début des années 1980 restera le moment de leur plus grandes victoires et de leurs plus beaux triomphes.  En 1981, le film de Wajda remporta la Palme d’Or au Festival de Cannes et, deux ans...

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1912-2012 : Les Dieux ont soif, Anatole France ou les bienfaits de l’aporie

Rien de moins favorable à sa postérité, pour un écrivain, que d’être assis entre deux siècles. Chateaubriand, certes, a su faire de cette chausse-trappe un piédestal.  Anatole France n’y a pas si bien réussi. Les quatre tomes de ses Œuvres qui s’alignent dans la Bibliothèque de la Pléiade, entre Faulkner et García Lorca, portent la reliure havane, signe distinctif de l’appartenance au XXe siècle. Est-ce l’attribution du prix Nobel en 1921, trois ans avant sa mort, qui a justifié ce rattachement ? Car François Anatole Thibault était né sous le règne de Louis-Philippe ; il avait sept ans au moment du coup d’État de Louis-Napoléon ; il s’était « formé sous le Second Empire », comme l’écrivait en 1914 Daniel Halévy, pour qui, quoique devenu « un maître » à peu près en même temps que Maurice Barrès, il n’avait « pu déployer que tard l’entière vigueur de ses dons ». De fait, si le prix Nobel a récompensé avant tout le romancier, ses romans ont paru entre 1881 et 1914.  Les Dieux ont soif est l’un des derniers. Il a été publié d’abord en feuilleton dans la Revue...

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