L’Etranger ou les bienfaits de la guillotine

Difficile de lire ou de relire l’Etranger sans un sentiment de perplexité, de gêne qui vient rarement à la lecture des grands romans. Son héros n’appelle aucune sympathie ; sa psychologie profonde, ses actes sont peu compréhensibles ; il ne s’explique jamais – raison pour laquelle le roman a donné lieu à des commentaires si nombreux, si savants, et son personnage principal, Meursault, au premier chef.  Cependant il manque, même dans les ouvrages les plus intelligents écrits à son sujet, une idée qu’on voudrait avancer sans prétendre être un spécialiste de l’œuvre de Camus, loin de là, et sans avoir … Lire plus

Isabelle, la forme et les traces

Les photographies d’Isabelle Boccon-Gibod se caractérisent par la forme. Elle est rendue visible, structure l’image ; elle en est la vérité sous-jacente. L’idée en vient immédiatement quand on regarde ces photographies de ponts et plus précisément, le plus souvent, du dessous des ponts, de leur structure de pierre ou de métal qui soutient le tablier – structure parfois complexe à discerner quand elle est faite de poutrelles et de blocs de pierre mêlés, mais que l’œil ordonne dans une présentation symétrique, lisible. Elle vient aussi à l’esprit devant les familles que la photographe, dans un album récent, dispose toutes dans … Lire plus

L’enlèvement, de Marco Bellochio

Après Marx peut attendre (2021), documentaire sur et avec la famille Bellocchio qui éclaire, en les citant directement à l’écran, les films de sa trilogie biographique (Les Poings dans les poches, 1965, Les Yeux, la bouche, 1982, Le Sourire de ma mère, 2002) et met en évidence, plus généralement, l’impact de cette histoire familiale dramatique sur la quasi-totalité de son œuvre, Marco Bellocchio réalise avec L’enlèvement un film qui imbrique magistralement la grande Histoire et l’histoire particulière d’une famille déchirée, le passé et l’actualité. L’enlèvement est en effet une condamnation sans appel de tout intégrisme religieux, et de l’intégrisme catholique … Lire plus

ANSELM. Le bruit du temps – Quand Wim Wenders filme Anselm Kiefer

ANSELM. Le bruit du temps est la dernière création de l’auteur des Ailes du désir (1987), qui reçut la Palme d’or en 1984 pour Paris, Texas, et fut dernièrement récompensé pour l’ensemble de son œuvre par le Prix Lumière à Lyon. Depuis le début du XXIe siècle, et après Pina (2011), consacré à la danseuse et chorégraphe Pina Bausch, Wim Wenders paraît plus inspiré par l’univers du documentaire que par celui de la fiction.  ANSELM. Le bruit du temps n’est toutefois réductible ni à ce terme, ni à ce genre. Par-delà l’intensité émotionnelle que dégage le film, par-delà la beauté à couper le souffle de l’image, le spectateur ressent la proximité qui unit le cinéaste de renommée internationale et son sujet, l’un des plus grands artistes plasticiens contemporains. Lire plus

Jean Widmer, le design discret et incisif

Rina Sherman, parlons d’abord de vous! Vous êtes connue comme l’auteur d’une thèse d’anthropologie, de travaux de recherche sur l’Afrique et la Namibie par exemple, et comme cinéaste, auteur de documentaires // Rina Sherman – Au conservatoire de musique de l’Université de Johannesburg, nous devions suivre deux années en arts et en sciences humaines ; j’avais choisi l’histoire de l’art et l’anthropologie. Notre professeur, David Hammond-Tooke, nous enseignait le système de pensée et l’organisation sociale des communautés bantoues d’Afrique Australe, et son jeune assistant, Johnny Clegg, nous initiait au rôle clef de la main d’œuvre noire dans l’économie minière internationale dans laquelle s’inscrivait l’Afrique du Sud. Lire plus

Le Ciel rouge de Christian Petzold

Après Barbara (2012), Transit (2018) et Ondine (2020), Christian Petzold, sans doute le cinéaste allemand actuel le plus intéressant, réalise avec Le Ciel rouge (2023), Ours d’argent, Grand Prix du jury du festival de Berlin 2023, une œuvre d’une grande subtilité dont l’humour, le comique et l’insouciance idyllique du début cèdent peu à peu la place à la menace environnementale de prime abord peu alarmante, car distante. Ainsi s’éloigne progressivement la référence au long-métrage Pauline à la plage (1983) d’Eric Rohmer, l’un des metteurs en scène préférés du réalisateur allemand. L’œuvre de Petzold se distingue en effet par sa dimension écologique … Lire plus

Éric Rohmer, le Brexit et l’Angleterre

Éric Rohmer, ce n’était pas son vrai nom. Il nait Maurice Schérer, nom que sa mère lui maintint toute sa vie. Pour elle, Maurice était professeur dans un lycée à Paris, et elle n’a jamais su qu’il existait un Éric Rohmer, ni que son fils était un cinéaste de renommée internationale et un ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma. Son cinéma, lui aussi, s’est fait dans l’effacement de soi. Rohmer idolâtrait André Bazin, l’influent théoricien du cinéma qui affirmait que le cinéma était « l’aboutissement dans le temps de l’objectivité photographique », que le film devait renoncer à l’artifice de … Lire plus

Météorite

Il est probable que ceux qui, voyant la bande annonce d’Asteroid City, se seraient attendus à ce que Wes Anderson, après avoir réalisé le très curieux French Dispatch, fasse un mélodrame romantique à la manière d’A l’est d’Eden, un drame à la manière des Misfits ou de Paris Texas, un western spaghetti dans le style Pour une poignée de dollars, une parodie de film pulp de science-fiction dans le genre de Mars Attacks, une comédie du désert comme Bagdad café , voire un dessin animé de Bip Bip dans le style de ses films d’animation comme Fantastic Mr Fox, seront … Lire plus

La Nuit du verre d’eau, de Carlos Chahine

Il serait dommage de passer à côté du beau film de Carlos Chahine, La Nuit du verre d’eau – premier film du cinéaste mais sans les défauts classiques des premiers films. Carlos Chahine, qui a quitté le Liban en 1975 lit-on sur son site, a une belle carrière d’acteur et de metteur en scène de théâtre en France, où il vit, et dans son pays natal1Voir son site.. Ceci explique cela probablement. En 1958, le Liban connait sa première crise politique depuis l’indépendance de novembre 1943. Nasser au nom du nationalisme arabe imagine d’unifier le Proche-Orient autour de l’Egypte, au … Lire plus

Francesca Woodman, récit

Il est difficile de recommander le petit ouvrage que donne Bertrand Schefer au sujet de Francesca Woodman, cette talentueuse photographe américaine disparue en janvier 1981, à 22 ans. Ce n’est pas une étude, ce n’est pas une biographie – et tout au plus peut-on y glaner quelques éléments de cette vie si courte. Ce serait une vraie évocation si le livre était plus précis, plus sérieux. Bertrand Schefer en reste malheureusement à des allusions à la vie de la photographe, à la sienne propre, et à la fascination qu’il éprouve pour elle et son œuvre. Le livre est le récit … Lire plus