Vie et mort de Jan Patočka

En janvier 1977, quelques centaines de signataires rendaient publique la Charte 77, texte bref qui demandait simplement à l’État tchécoslovaque de respecter les engagements qu’il venait de souscrire en ratifiant les pactes internationaux sur les droits de l’homme. Ni parti, ni programme, la Charte fit scandale dans un pays où après le Printemps de Prague, la société civile, les protestations avaient été réduites au silence. Aux côtés de Václav Havel et de Jiří Hájek, l’un des trois premiers porte-parole de la Charte était un philosophe de soixante-neuf ans, presque inconnu du grand public : Jan Patočka.

Élève de Husserl et de Heidegger, exclu de l’université, Patočka avait poursuivi son œuvre dans des séminaires privés, quasi-secrets, diffusant des samizdats. Il est néanmoins l’un des noms les plus marquants de la philosophie européenne de la seconde moitié du XXème siècle. Convoqué à des interrogatoires répétés par la police d’État, épuisé par des séances qui duraient des heures, Patočka meurt le 13 mars 1977. Peu avant, il avait écrit que certaines choses valent qu’on souffre pour elles, et que la soumission n’a jamais rien apporté d’autre que davantage de soumission.

Le philosophe Ludger Hagedorn, responsable des archives Patočka de l’Institut des sciences humaines IWM1 vient de prononcer la conférence commémorative Krzysztof Michalski 2026, « Shaken Solidarity », reprenant l’idée centrale des Essais hérétiques, l’ouvrage le plus célèbre de Patočka : la « solidarité des ébranlés », cette communauté de ceux qui, ayant traversé l’épreuve et perdu les certitudes du jour, se reconnaissent dans une condition commune. Il remonte le fil jusqu’à la décision du philosophe tchèque de prendre la parole et d’en finir avec le silence.

Nous remercions notre amie Marci Shore de nous l’avoir signalée. Ndlr.

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Existují věci, pro které stojí za to také trpět.

Il y a des choses pour lesquelles il vaut la peine de souffrir.

Cette phrase, le philosophe tchèque Jan Patočka l’a écrite dans un court texte intitulé « Co můžeme očekávat od Charty 77 ? » (« Que pouvons-nous attendre de la Charte 77 ? »), daté du 8 mars 1977. C’était un mardi. Cinq jours plus tard, le dimanche 13 mars 1977, Patočka était mort. Il avait décidé qu’il y avait des choses pour lesquelles il valait la peine de souffrir, et il a effectivement dû souffrir pour elles. À l’été 1977, il aurait eu 70 ans.

Quelques années plus tôt, il avait inventé cette formule désormais emblématique : la « solidarité des ébranlés ». Elle a été citée, utilisée, interprétée et mal interprétée probablement des milliers de fois à ce jour, et la fréquence de ces références ne cesse d’augmenter. Ce slogan apparaît à l’origine dans son ouvrage Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire, rédigé en 1974/75. Lorsque l’ouvrage devint accessible et lisible en tant samizdat, il circulait à quelques dizaines d’exemplaires, et souvent, la condition préalable pour être autorisé à le lire était la promesse d’en réaliser soi-même une transcription dactylographiée, généralement six copies à la fois à l’aide de papier carbone.

Patočka écrivait beaucoup (ses œuvres complètes n’ont cessé de s’étoffer au fil des ans), mais il publiait peu. Il « écrivait surtout pour le tiroir », comme il l’a lui-même dit un jour. Et le tiroir n’est pas doué pour respecter les délais. Mais il y avait quelqu’un qui excellait dans ce domaine : le jeune doctorant polonais Krzysztof Michalski. Michalski fit la connaissance du philosophe dans les années 1970, alors qu’il rédigeait sa thèse sur Heidegger à Varsovie. Personne en Pologne ne se sentait suffisamment compétent pour lui servir de directeur de thèse sur ce sujet.

Mais en Pologne, on avait entendu parler de la renommée particulière d’un élève de Husserl et de Heidegger vivant à Prague, Jan Patočka. Michalski et le philosophe tchèque engagèrent un dialogue épistolaire, de vraies lettres philosophiques ! Michalski finit sa thèse et incita Patočka à écrire ce qui allait devenir son œuvre majeure, Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire. Peut-être n’y aurait-il pas eu d’Essais hérétiques sans Michalski, mais cette rencontre allait avoir des répercussions plus importantes encore, puisque Michalski décida de veiller à la diffusion posthume de l’œuvre de Patočka.

Un jour de mars 1977

Le mardi 8 mars 1977, Jan Patočka se trouve depuis  le 3 mars dans un hôpital du quartier de Strahov, à Prague. Il est affaibli, souffrant d’une bronchite sévère qui le tourmente plus ou moins depuis le début des années 1970. Mais les dernières semaines, après la publication de la Charte 77, au cours desquelles il a été l’un des trois porte-parole de ce nouveau mouvement, ont été extrêmement éprouvantes. Il est arrêté et soumis à des interrogatoires musclés à plusieurs reprises, certains pouvant durer jusqu’à 11 heures.

Pendant de nombreuses années, Patočka avait mené la vie d’un chercheur isolé, assis à son bureau à écrire, auquel il était pratiquement impossible de publier et qui était interdit d’enseignement. Il s’était forgé une certaine réputation (voire une renommée) grâce aux légendaires séminaires clandestins organisés dans des appartements privés et des lieux semi-officiels à Prague, qui lui permettaient rester en contact régulier avec des jeunes gens, ce qui était sans doute essentiel pour lui en tant qu’enseignant et humainement. Désormais, c’est-à-dire après avoir décidé intimement qu’il existe des causes pour lesquelles il vaut la peine de souffrir, le vieux professeur se retrouvait soudain sous les feux de la rampe, non seulement face aux autorités, mais aussi sous le regard du public international.

Ce que nous avons de cette journée, le 8 mars, c’est ce texte «Que pouvons-nous attendre de la Charte 77 ?». Il s’agit d’un texte d’environ cinq pages imprimées, daté par Patočka lui-même, rédigé à la main et sorti clandestinement de l’hôpital par sa famille. Il commence par évoquer l’énorme retentissement du mouvement de la Charte 77 : «Nous avons suscité suffisamment de sympathie : nous n’aurions guère pu en demander davantage. Mais plus la sympathie est grande, plus grande est l’inquiétude.»

Quels sont les dilemmes associés à cet acte retentissant ? Les gens commencent à se poser des questions lancinantes : cette déclaration ne va-t-elle pas aggraver encore la situation ? Est-il sage de revendiquer le respect des droits de l’homme si certains doivent affronter des persécutions encore plus sévères et la violation flagrante de leurs droits fondamentaux ? Ou encore, et c’est là une question-clef : «Garder le silence, n’est-ce pas plus utile que de prendre la parole ?» Questions inévitables qui ont sans doute hanté Patočka lui-même, notamment dans la période qui a précédé sa décision de rejoindre la Charte 77.

Février 1948 : les communistes prennent le pouvoir en Tchécoslovaquie

Quelle était la cause de sa décision ? Un nouvel élan de détermination et de résistance ; sa maladie ; la conscience éventuelle de sa mort imminente… La réponse de Patočka est remarquable : « Ne mâchons pas nos mots », commence-t-il, avant de poursuivre : «La soumission n’a jamais conduit à un relâchement, mais seulement à une plus grande sévérité. Plus la peur et la servilité sont grandes, plus les puissants ont osé, plus ils osent et oseront. Rien ne peut les amener à relâcher leur emprise, si ce n’est un ébranlement de leur confiance — la prise de conscience que leurs actes, leurs injustices et leurs discriminations ne passent pas inaperçus, que les eaux ne se referment pas sur les pierres qu’ils lancent. Il ne s’agit pas là d’une vaine allusion à une vengeance future, mais d’un appel à une attitude digne, sincère et intrépide en toutes circonstances.» Il est remarquable que, pour lui, le philosophe, la dimension intérieure soit de loin la plus grande réussite de tout le mouvement de la Charte 77.

Sa réflexion culmine dans un passage qui aborde directement la souffrance et explique pourquoi, dans la situation actuelle, il vaut la peine de souffrir. « Notez que notre peuple a pris conscience, une fois de plus, qu’il existe des choses pour lesquelles il vaut la peine de souffrir, que les choses pour lesquelles nous pourrions devoir souffrir sont celles qui donnent tout son sens à la vie, et que sans elles, tous nos arts, notre littérature et notre culture ne deviendront que de simples métiers menant uniquement du bureau à la caisse et vice-versa. Nous savons tout cela désormais, notamment grâce à la Charte 77 et à tout ce qu’elle a représenté. »

C’est probablement le lendemain, le 9 mars, que Patočka répond à un questionnaire qui lui a été envoyé par l’hebdomadaire ouest-allemand Die Zeit. Ce sera son tout dernier texte. «Quelles expériences personnelles avez-vous eues avec les autorités depuis que vous agissez en tant que porte-parole de la Charte 77 ?», lui demande-t-on, et  Patočka de répondre : « Les autorités (peut-être à juste titre) m’ont traité comme le porte-parole le moins important [ils étaient trois : Patočka, Jiří Hájek et Václav Havel], comme un vieux professeur qui avait été en quelque sorte ajouté à l’ensemble à titre de figurant. Elles n’ont pas tenu compte du fait que ce vieux professeur avait tenté d’entrer en contact avec la jeune génération, s’efforçant de lui transmettre certaines idées qui lui avaient autrement été refusées, et qu’il l’avait sensibilisée à la dimension morale de toutes les questions intellectuelles et politiques. Il semble que la convocation devant le procureur ainsi que celle devant le ministère de l’Intérieur témoignent d’un certain changement dans leur point de vue. »

Les textes que Patočka a rédigés les 8 et 9 mars 1977 constituaient le testament intellectuel et politique d’un philosophe et les deux derniers écrits de sa vie.

«Dans la nuit du 11 mars, lit-on dans le dossier hospitalier, son état s’aggrave, entraînant une perte de conscience, une hémiplégie du côté droit et une aphasie. Après une amélioration temporaire de son état, il perd à nouveau connaissance, puis succombe à un œdème pulmonaire terminal.»

Une semaine plus tôt

La Charte 77 a été publiée dans les tout premiers jours de janvier 1977, accompagnée des noms de 242 signataires, des personnes aux opinions politiques, professions et religions très diverses. Bien que le document original ait été confisqué, des copies ont circulé dans le samizdat et ont été publiées le 7 janvier dans plusieurs journaux occidentaux, tels que Le Monde, la Frankfurter Allgemeine Zeitung et The Times, tandis que des stations de radio telles que Radio Free Europe et Voice of America diffusaient également la déclaration de la Charte 77, qui critiquait le gouvernement tchécoslovaque pour ne pas avoir respecté l’engagement en faveur des droits de l’homme qu’il avait pris dans le cadre de plusieurs accords internationaux, notamment la Déclaration d’Helsinki de 1975.

Le document décrit les signataires comme une « association libre, informelle et ouverte de personnes… unies par la volonté de lutter individuellement et collectivement pour le respect des droits de l’homme et des droits civils dans notre pays et dans le monde entier ». Il souligne que la Charte 77 n’est pas une organisation, qu’elle ne dispose ni de statuts ni d’organes permanents, et qu’elle « ne constitue pas la base d’une quelconque activité politique d’opposition ». Cette insistance sur la nature strictement individuelle et privée de toute action menée dans le cadre de la Charte 77 est soulignée par Patočka dans plusieurs de ses écrits, la raison étant qu’une telle initiative individuelle n’était pas strictement interdite par la loi tchécoslovaque, alors que toute association de trois personnes ou plus pouvait être qualifiée de complot.

Les autorités tchécoslovaques réagirent néanmoins avec nervosité et sévérité. Bien qu’elles considéraient le «vieux professeur» comme probablement le moins influent des trois orateurs, elles se mirent immédiatement à le surveiller. Au total, il fut interrogé à sept reprises en janvier 1977 : dans son propre appartement le 5 janvier, puis presque quotidiennement du 10 au 14 janvier, et le 17 janvier dans les locaux de la Státní Bezpečnost (StB, « Sécurité d’État »), la police secrète contrôlée par le Parti communiste. Tous ces entretiens sont documentés de manière très méticuleuse par la police secrète. Les procès-verbaux de ces interrogatoires ont depuis été publiés dans une édition bien documentée. « Méticuleux » ne signifie pas nécessairement «fiable» ; ce terme décrit plutôt le ton et le caractère hautement bureaucratiques de ces documents.

La santé de Patočka n’est pas bonne, mais il se débrouille plutôt bien lors de ces interrogatoires. Certains d’entre eux sont consignés par les membres de la police secrète sous forme d’entretiens, de sorte qu’on y lit « otázka » (question) puis « odpověď » (réponse). Il donne peu d’informations, se comporte calmement et poliment, met en avant ses convictions morales comme principale raison de ses actes et les présente avant tout comme une décision personnelle. Après le 17 janvier, les interrogatoires cessent, ce qui ne signifie pas pour autant que les surveillances prennent fin ; bien au contraire. Il existe environ 80 pages imprimées contenant les rapports des équipes de surveillance chargées de suivre « KANAL 5 », qui était le nom de code de Patočka. D’une certaine manière, tout cela relève jusqu’ici d’une (mauvaise) routine.

Mais survient alors un incident crucial qui accélère considérablement la suite des événements. Le 1er mars, un autre mardi, exactement une semaine avant qu’il rédige son dernier essai à l’hôpital de Strahov, Patočka reçoit de manière inattendue des visiteurs chez lui. Il n’a pas de téléphone et n’a été en aucune façon informé de leur venue. Il s’avère qu’un groupe de cinq journalistes néerlandais est venu à Prague pour accompagner le ministre néerlandais des Affaires étrangères, Max van der Stoel, lors de sa visite d’État officielle en Tchécoslovaquie. L’un de ces journalistes est Anna Francis Salomonson. Un article de sa plume paraît dans le quotidien néerlandais NRC Handelsblad dès le lendemain, le 2 mars. Salomonson le cite ainsi : « La police veut en savoir plus sur les personnes qui ont lancé l’initiative de la Charte et qui ont recueilli les signatures. Ma réponse est toujours la même : je me bats pour une cause légitime, et c’est pourquoi je ne devrais pas me trouver ici. Dans un commissariat de police. » Et il poursuit : « Vous me demandez si, à présent, moi, je n’ai pas peur de rentrer chez moi ? J’ai constamment peur. Mais si c’était la peur qui décidait à ma place, je ne serais pas assis ici. En Tchécoslovaquie, la peur est notre pain quotidien. »

Protestation populaire à l’entrée des troupes soviétiques
à Prague en août 1968

De toute évidence, cette interview mit les autorités en rage. Une traduction tchèque en est conservée dans les dossiers de la StB, ce qui témoigne d’un intérêt pour la poursuite de l’affaire. Mais il y eut un événement qui causa encore plus de problèmes. Au cours de leur entretien avec les journalistes, ceux-ci eurent l’idée que Patočka devrait rencontrer en personne le ministre néerlandais des Affaires étrangères. Les journalistes l’emmenèrent donc à l’hôtel InterContinental, où Max van der Stoel devait arriver peu après. Le ministre et le philosophe s’assirent pour une très brève conversation dont le contenu n’a rien de particulièrement remarquable. Il en existe un enregistrement audio et de superbes photos prises par un journaliste néerlandais. L’ensemble de la conversation ne dure même pas cinq minutes, et la réponse finale de van der Stoel est amicale (peut-être même plus qu’amicale, car c’est un fervent défenseur des droits de l’homme), mais elle est aussi diplomatique et un peu creuse (puisque c’est un homme politique, soucieux des conséquences).

Au tout début, Patočka prononce quelques phrases étonnantes : «Je suis porte-parole de la Charte 77, mais à vrai dire, je n’ai pas pu faire grand-chose jusqu’à présent ; il s’agissait surtout d’écrire, d’expliquer la Charte et sa signification, de dissiper certains malentendus causés notamment par la grande campagne lancée contre la Charte. Surtout, nous ne sommes pas des dissidents politiques. Nous sommes contre cette étiquette et nous sommes contre la chose elle-même.»

Tout au long de l’entretien, on sent à quel point la rencontre prend Patočka au dépourvu, à quel point il est dépassé par la situation. Bien que la conversation fût très brève, Patočka déclarera plus tard que ce fut l’un des plus grands moments de sa vie. À la fin de l’enregistrement, on entend sa voix se briser. Il cherche désespérément ses mots, essayant de retenir ses larmes et de maîtriser ses émotions.

La réponse de la police est immédiate et brutale. Les interrogatoires reprennent.

Trois mois plus tôt

Václav Havel

Trois mois plus tôt, c’est-à-dire au cours du mois de décembre 1976, un moment crucial pour la formation de la Charte 77. Comme déjà mentionné, la déclaration a été publiée tout au début du mois de janvier et, comme son nom l’indique, elle est destinée à définir un programme pour la nouvelle année, pour la nouvelle ère à venir. Cependant, décembre 1976 est aussi le moment où la situation personnelle de Patočka change, du moins à lire les journaux de l’époque. Ce mois-là, le philosophe rédige un article intitulé K záležitostem Plastic People of the Universe a DG 307 (« À propos des Plastic People of the Universe et de la DG 307 »). Les Plastic People of the Universe et DG 307 étaient deux célèbres groupes de rock underground étroitement liés et donc souvent cités ensemble. Les membres de ces groupes avaient été arrêtés en mars 1976. Peu après, Václav Havel et Jiří Němec lancèrent une campagne publique en leur faveur, convaincus que l’arrestation de ces musiciens constituait un précédent en matière de répression de la liberté intellectuelle et artistique. Cette campagne aboutit à une lettre ouverte adressée à l’écrivain allemand Heinrich Böll, datée du 16 août 1976 et signée par Jaroslav Seifert (célèbre pour sa poésie ouvrière, qui reçut plus tard le prix Nobel de littérature en 1984), Václav Černý (spécialiste en littérature), Jan Patočka, Karel Kosík (un autre philosophe), Václav Havel, ainsi que les écrivains Ivan Klíma et Pavel Kohout. La lettre fut publiée dans la FAZ le 28 août 1976. Les signataires constituent pour l’essentiel le « Who’s Who » des intellectuels tchécoslovaques de l’époque.  

Il semble que Patočka ait déjà décidé, à ce moment-là, de prendre position. La campagne fut au moins partiellement couronnée de succès : certains des arrêtés furent relâchés ; d’autres furent condamnés à des peines de prison allant de huit à vingt mois. Cependant, l’élan né de cette manifestation et la solidarité persistante envers les membres d’ s emprisonnés jouèrent un rôle décisif dans l’élaboration de la Charte. C’est dans cet esprit que Patočka, en décembre 1976, écrit À propos des Plastic People of the Universe et du DG 307.

Ironiquement, la seule référence directe aux musiciens se trouve dans le titre. Mais le message est très clair et, selon les critères de Patočka, étonnamment imaginatif, voire fantastique, puisque l’histoire qu’il raconte tient presque du conte de fées. Il s’agit d’une inversion de la nouvelle de Dostoïevski Le rêve d’un homme ridicule, qui raconte l’histoire d’un pécheur arrivant sur une planète peuplée de personnes totalement innocentes et parvenant à les corrompre toutes moralement. « Nos cosmonautes », comme Patočka appelle ces jeunes arrêtés par la police tchécoslovaque, sont tout le contraire : c’est comme s’ils pouvaient voyager vers une planète corrompue (il n’est pas difficile de reconnaître qu’il s’agit de la Terre au XXe siècle) et, grâce à leur bonne volonté et à la fraîcheur de leur cœur, être capables d’apporter un changement positif à l’échelle de la planète entière. Une histoire fantastique — Patočka la qualifie explicitement de miracle —, mais aussi l’expression d’espoirs désespérés et d’une solidarité sans réserve envers ces jeunes qui devraient avoir le droit de s’exprimer. Soit dit en passant, Patočka n’aimait vraiment pas leur musique — pour lui, la musique avait atteint son apogée avec Beethoven —, mais il semble que la solidarité envers les opprimés l’ait, entre-temps, conduit à dépasser ces différences.

À la fin de cet article écrit par solidarité avec les musiciens, Patočka pose la question : « Mais qu’est-ce que la jeunesse, sinon un invité venu de l’inconnu — pour recommencer la vie à zéro ?… Où recommencer à zéro signifie, avant tout, rejeter… lutter contre les tentatives de tout simplifier, contre la facilité, contre le nivellement par le bas, contre la malhonnêteté envers soi-même et envers les autres… »

Lutter contre la facilité et la malhonnêteté, pour recommencer, pour oser recommencer. On voit comment la voie est tracée pour ce qu’il dira trois mois plus tard sur la nécessité d’admettre la souffrance pour ce qui vaut la peine de souffrir…

Trois ans plus tôt

La « solidarité des ébranlés », c’est la formule célèbre de Patočka. Elle n’a probablement jamais été conçue pour le devenir, mais au cours des trente dernières années, elle a acquis une signification presque emblématique. Elle vient Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire, son ouvrage de loin le plus connu.

La « solidarité des ébranlés » renvoie aux combattants au front pendant la Première Guerre mondiale, c’est-à-dire ceux pour qui ces combats apparemment interminables et dénués de sens façonnaient un monde sans horizon ni perspective. À ce moment d’épuisement total, soutient Patočka, ils prennent conscience que ceux qui se trouvent de l’autre côté des tranchées doivent ressentir exactement la même chose. Ce qui les unit, c’est précisément leur ébranlement total, et il en naît un sentiment de solidarité immédiat et profondément humain. Ce n’est certes pas la seule référence historique. L’idée même de « solidarité des ébranlés » est également fortement influencée par les expériences des cercles dissidents de l’époque de Patočka : séminaires clandestins, intellectuels travaillant comme gardiens de nuit et confrontés à des incertitudes existentielles. On pourrait en dire bien plus encore sur cette formule emblématique et ses références historiques. « La solidarité des ébranlés est capable de dire non à toutes les mesures de mobilisation… La solidarité des ébranlés se construit dans les persécutions et les incertitudes : c’est là son front, un front silencieux, discret et sans sensation… Sans craindre d’être impopulaire, cette solidarité appelle en silence, sans un mot », écrivait-il dans ses Essais hérétiques. La solidarité n’est pas tant (ou ne devrait pas être tant) une attente, une exigence. Ce n’est même pas une description philosophique ou une recette, mais plutôt un travail intérieur et un combat intérieur — non pas pour demander de la solidarité, mais pour lutter contre soi-même afin d’être capable de faire preuve de solidarité et d’agir en conséquence.

Postlude

Les funérailles de Jan Patočka eurent lieu au cimetière de Svatá Markéta à Prague dans le quartier de Břevnov, le 16 mars 1977. Les autorités de l’État firent tout leur possible pour les rendre indignes, utilisant un hélicoptère et des motos-cross pour créer un vacarme infernal et empêcher les personnes présentes de comprendre un seul mot. Les gens étaient soit empêchés d’entrer dans le cimetière, soit arrêtés. La police avait commencé les arrestations dans le centre-ville, loin de Břevnov. Beaucoup de personnes réussirent néanmoins à s’y rendre. Le cimetière était bondé, et ces événements n’ont jamais été oubliés par ceux qui en ont été témoins.

La police secrète prenait des photos de tous les visiteurs depuis l’intérieur du cimetière, entre les pierres tombales. Un jeune homme du nom d’Ondřej Němec — il avait alors 17 ans et faisait déjà partie des cercles dissidents — a lui aussi pris des photos. Parfois, on peut voir dans les deux séries de photos — celles prises par la police secrète et celles d’Ondřej Němec — exactement les mêmes personnes, mais il est frappant de constater à quel point elles paraissent différentes. Qu’est-ce qui fait que les personnes sur les photos de Němec semblent venir d’une autre planète ou d’un monde plus humain ? La réponse est claire : c’est une solidarité partagée — même si elle est ébranlée. C’est la passion ou la compassion de la personne derrière l’appareil photo et une conviction commune :

« Il y a des choses pour lesquelles il vaut la peine de souffrir. »

Ludger Hagedorn

Ludger Hagedorn a étudié la philosophie et les langues slaves à Berlin. Il est directeur de recherche à l’IWM.

Texte complet de la conférence : Shaken Solidarity: Ludger Hagedorn Delivers the 2026 Krzysztof Michalski Memorial Lecture

Notes

Notes
1Institut fondé à Vienne en 1982 par le philosophe polonais Krzysztof Michalski, comme un pont entre les deux Europe séparées par le rideau de fer et où l’œuvre de Patočka serait conservée, éditée et diffusée.
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