The Cure : ce groupe automnal qui a su traverser toutes les saisons

La sortie en 2024 du dernier album de The Cure intitulé Songs of a Lost World et le succès planétaire qu’il a connu ont replacé Robert Smith et son groupe au centre des attentions.

L’album navigue dans une nostalgie et une mélancolie dignes des premiers opus du groupe mais peut-être cette fois-ci plus liée à une époque qui s’est évanouie qu’aux seuls états d’âme du chanteur. Comme beaucoup de gens de sa génération, Robert Smith se rend compte que ce n’est pas seulement une époque qui s’est évaporée comme dans les romans de Modiano, non c’est plus que cela : c’est un monde, le monde de sa jeunesse ! Il fallait donc un poète pour chanter ce monde disparu et justement Robert Smith est un poète. Comme Nick Drake avant lui et à qui il voue une solide admiration, Robert Smith a su au moyen d’une musique introspective saisir les soubresauts de son époque. De l’Angleterre désenchantée de la fin des années 70 et dans une ville du Sussex, Crawley, où l’ennui suinte par tous ses pores, Robert Smith va en tirer une espèce de poésie à la fois froide mais toujours tournée vers des contrées étranges hors du temps et des médiocrités humaines. Un peu comme Baudelaire, Smith parle des tribulations de l’amour, de la perte de l’innocence, de tout ce qui nous rattache à la terre et à ses malheurs mais en même temps sa musique laisse poindre un univers brumeux et éthéré à la fois, quelque fois inquiétant mais malgré tout apaisant.

Il y a incontestablement un arrière-plan religieux chez le catholique Smith même s’il s’en défend. Mais qui peut croire Robert Smith ? Car on touche là au mystère même du chanteur de The Cure : ne jamais se livrer et lorsque l’on veut bien accorder des interviews toujours se débrouiller pour dire des banalités ou ne jamais répondre franchement aux questions posées.

Peut-on lui reprocher ? Il a toujours été difficile de parler de ses états d’âme, de ses tourments mais comme tous nos grands romantiques Smith a su les sublimer pour qu’ils deviennent non plus des obstacles à la vie mais la vie elle-même.  De Keats à Kafka en passant par Camus, ses sources d’inspiration littéraires sont multiples mais ont tous un point commun : tous ces auteurs sont confrontés à un monde qui leur est souvent étranger et dans lequel il faut trouver sa place.

Smith dit souvent qu’il aurait été incapable de travailler comme tout le monde, que la musique pour lui a été une voie de salut et lui a permis d’être son propre maître. Pourtant ses résultats scolaires laissaient présager du contraire mais précisément c’est en pleine possession de ses moyens intellectuels que Smith a clairement choisi une autre voie. Travailler comme tout le monde, c’était pour lui rentrer dans le monde des adultes et ce monde il l’a toujours refusé. Smith aime à dire qu’il est resté un enfant, et on s’en rend compte tant les paroles de ses chansons déplorent des états qui sont ceux du monde adulte. Comme dans l’âge enfantin, sa musique passe ainsi d’états de profonde terreur et d’angoisse à des moments enjoués voire loufoques.

Le ténébreux Smith a su de la sorte passer du suicidaire Pornography à des hits totalement déjantés comme Let’s go to bed ou The Caterpillar. Les fans de la première heure ont été pour beaucoup déconcertés par cette évolution mais la dérision a toujours été une arme des poètes soit pour fuir le monde soit pour s’en moquer ou les deux à la fois. Ceux qui ont assigné The Cure à un genre musical précis n’ont pas vu l’essentiel : The Cure est le groupe de l’enfance perdue et dans le souvenir de cette enfance perdue il y a certes des moments tristes mais aussi de la folie et des moments qui n’appartiennent pas au monde de la raison. Les vidéos surréalistes de The Love Cats ou The Caterpillar nous introduisent dans une autre dimension où on n’est pas loin d’Alice au Pays des Merveilles.

Ces intermèdes plus dansants et joyeux annoncent toujours d’ailleurs un retour aux sources au spleen smithien et après la grande période pop du groupe, The Cure a clôturé la décennie des eighties avec le très tourmenté Disintegration et celle des nineties avec Bloodflowers. Et le public l’a suivi ! Il est curieux de constater que c’est Disintegration qui a fait exploser le groupe aux USA alors que les producteurs voyaient en lui un suicide commercial. En hommes de marketing, ces derniers n’avaient pas compris que la musique de The Cure avait ce pouvoir de saisir l’inconscient collectif d’une génération qui derrière une insouciance de façade commençait à voir poindre les nuages noirs à l’horizon.

A chaque décennie, Smith est happé par une angoisse existentielle. Pas seulement du fait de vieillir mais surtout de s’éloigner irrémédiablement d’un monde qu’il considérait comme le sien. Vieillir est toujours une invitation à devenir raisonnable mais lui a décidé une fois pour toute de ne pas l’être.

Smith ne se veut aucunement prophète et il parle rarement politique. Il offre mais c’est déjà beaucoup une musique qui permet de se détacher de toutes les péripéties qu’il relate dans beaucoup de ses chansons. Il faut réécouter son titre célèbre A Forest. Certes le héros de la chanson semble s’y perdre mais en même temps cette forêt est aussi une protection, elle est un ailleurs où même lorsqu’on s’y perd on y vit des expériences uniques. Car la nature est aussi extase et lorsque l’on écoute This Twilight Garden on se rend compte à quel point comme dans le romantisme allemand une nature d’abord inquiétante peut se faire apaisante et tendre au divin.

Comme Nick Drake, Smith est plus à l’aise dans les paysages ruraux que ceux urbains. Les deux artistes ont été capables chacun à leur façon en partant de leur mal être constitutif de leur personnalité, de bâtir des univers où les contingences semblent se résorber dans des ambiances automnales qui ne sont toujours au fond que des souvenirs du paradis perdu. Cet aspect est peut-être plus marqué chez Drake et sa lecture de William Blake n’y est pas pour rien mais il est aussi présent chez Smith. Dans les deux cas, l’écoute prolongée de leur musique nous entraine irrémédiablement vers des contrées indéfinies qu’un Baudelaire a bien décrit dans son poème Elévation.

A la différence de Smith, Drake n’a jamais été capable de résoudre cette tension entre le monde qu’il créait et celui dans lequel il vivait et il en est mort. Drake avait conçu une musique qui devait rester intimiste dans tous ses compartiments mais le manque de succès a transformé cette intimité en tragédie. Smith, lui, a créé un groupe et même s’il n’a jamais eu beaucoup d’appétence pour le succès ne s’est jamais interdit de jouer pour le plus grand nombre. Les tournées interminables que le groupe s’est imposé dès ses débuts a sûrement été aussi une thérapie pour Robert Smith.

Le succès de The Cure, sa durée dans le temps, la récurrence des thèmes smithiens et leur capacité à rencontrer des publics nouveaux révèlent une chose : au fond ce n’est pas tant l’air du temps qu’il s’agit de capter et qui fait le succès d’un groupe mais l’aptitude à parler des universaux comme la difficulté à grandir, à garder son innocence à ne pas se conformer à un monde par nature uniformisant. Alors même qu’il a plus de 60 ans, Smith a gardé sa coupe de cheveux caractéristique. Là aussi on aurait tort de ne voir qu’en celle-ci qu’un marqueur marketing.  Elle est bien plus que cela. Elle signifie pour Smith qu’il s’est définitivement exclu du monde raisonnable, celui des adultes et des gens sérieux et qu’il reste fidèle à ce qu’il a toujours été : une sorte de barde pour périodes tristes.

Jean-Claude Pacitto

Jean-Claude Pacitto, après des études de sciences politiques, d’histoire et de gestion, enseigne à l’université de Paris-Est. Il s’intéresse à la politique française, l’histoire de la gauche et à la musique rock.

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