
La note de l’ancien ministre et député socialiste Jean-Jacques Urvoas, publiée par la Fondation Jean-Jaurès, fait beaucoup parler1. Elle est brillante, bien conduite, et avance une thèse qui a défaut d’être originale mérite d’être défendue. La coalition parlementaire, aujourd’hui que la gauche de gouvernement est affaiblie comme jamais, paraît être une solution intéressante. Cette thèse a cependant un malheur : elle est très optimiste.
Une Ve République en crise structurelle
Jean-Jacques Urvoas part d’un constat : la Ve République traverse la crise la plus profonde de son histoire. La dissolution de 2024 et la fin du fait majoritaire ne sont pas, selon lui, des accidents conjoncturels, mais le signe de l’épuisement d’un régime qui ne peut fonctionner quand la majorité présidentielle et la majorité parlementaire ne coïncident plus2. Le constat n’appelle pas commentaires. Le vrai débat est ailleurs.

Le Parti socialiste s’illusionne, dit-il, quand il mise tout sur une victoire aux présidentielles en tablant qu’elle sera suivie nécessairement d’une victoire aux législatives et que la Ve République reprendra son cours naturel, avec de nouveau coïncidence entre majorité présidentielle et majorité parlementaire. Rien ne garantit ce scénario.

Il faut donc viser, non la présidentielle note-t-il, mais les législatives, et commencer par imaginer une coalition de gouvernement. Ce serait le moyen de mobiliser toute la gauche, alors que la compétition entre candidats à la désignation aux présidentielles va nécessairement la diviser et l’affaiblir. La coalition s’inscrirait dans un cadre qui ferait la part belle aux prérogatives du Parlement. Jean-Jacques Urvoas actualise un vœu socialiste bien connu depuis le Coup d’Etat permanent3 : le rééquilibrage des institutions au profit des assemblées, le renforcement des commissions parlementaires, la redistribution des pouvoirs dans la procédure législative, un vote de confiance obligatoire pour tout nouveau Premier ministre…
L’expérience gouvernementale du Parti socialiste, sa connaissance fine des rouages de l’État, dit-il, sa capacité à travailler en coalition et son ancrage territorial en font l’une des rares organisations capables d’articuler une vision institutionnelle cohérente avec une pratique politique réaliste. Mais cette occasion ne pourra être saisie qu’à une condition : accepter de rompre avec ce qu’il appelle l’« opportunisme institutionnel », c’est-à-dire la fixation sur la présidentielle et la croyance que les électeurs donneront logiquement, forcément au nouveau président à la majorité qu’il demande.
Le droit constitutionnel comme illusion
Jean-Jacques Urvoas commet une erreur de niveau : il veut traiter sans le nommer un problème de fond, les divergences programmatiques au sein de la gauche, comme s’il s’agissait d’un problème de forme institutionnelle. C’est moins une déformation professionnelle, puisque Jean-Jacques Urvoas est professeur de droit public, que le choix de ne pas ouvrir un débat difficile. Les clivages au sein de la gauche ne portent pas tant sur les institutions que sur des points de fond :
- La politique industrielle et le rapport à l’économie de marché : entre un Parti socialiste qui volens nolens a assumé la « social-démocratie », nom de code en France pour désigner l’approche réformiste, et une gauche plus radicale (parfois en son sein, EELV et LFI) qui revendique la rupture avec le capitalisme ; ce vieux thème de discorde s’est modernisé, avec le débat croissance / décroissance ;
- La question européenne : le rapport à l’euro, aux traités, aux règles budgétaires de Bruxelles divise profondément une gauche dont certaines composantes restent souverainistes ;
- Le partage des richesses : les propositions sur la fiscalité, le salaire maximum, la réforme des retraites diffèrent considérablement d’une organisation à l’autre.
Jean-Jacques Urvoas évoque pourtant un « contrat de gouvernement clair entre forces de gauche ». La fin du Nouveau Front populaire (NFP) en 2024 a montré les limites de cette stratégie : la coalition s’est entendu sur un programme électoral de façade, puis s’est fracturée quand il a fallu s’entendre sur le nom d’un Premier ministre, et surtout quand les mélenchonistes ont demandé que le programme soit la bible de tout premier ministre issu du NFP, alors que l’absence de majorité parlementaire obligeait à des compromis avec les partis du centre.
Une gauche aussi fragmentée idéologiquement peut-elle gouverner ensemble, quel que soit le cadre constitutionnel qu’on lui offre ? Comment cette gauche élargie réussirait-elle là où, au sein même du Parti socialiste, François Hollande n’a pu se rallier les Frondeurs ?
La résistance culturelle à l’alliance avec le centre
Le second angle mort de la thèse d’Urvoas est peut-être plus important, car il touche non aux programmes, mais aux cultures, aux identités.
La culture politique de la gauche française, et spécialement du Parti socialiste, s’est historiquement construite sur le rejet du centre, ce que le quinquennat de François Hollande a illustré, lui qui pourtant modéré, s’est bien gardé d’ouvrir au centre après son élection. Voter à gauche, c’était précisément ne pas voter au centre. Les cultures sont différentes, les aspirations ne se recoupent pas4. Certaines zones intermédiaires ont même disparu : la composante du Parti socialiste qui pouvait servir de trait d’union entre le centre et la gauche de gouvernement, le catholicisme de gauche, est en régression ; la culture politique du centre-macroniste est désormais plus managériale que démocrate-chrétienne comme l’était autrefois celle de Jean Lecanuet. Comment peut réagir un militant socialiste quand il voit, le même week-end, Gabriel Attal dédicacer son livre dans une librairie de Deauville et faire campagne pour le droit de travailler le 1er mai ? La chose peut se discuter, mais en faire un signe de ralliement politique… ! L’écart est net.

Une partie significative des cadres socialistes a en plus vécu le macronisme comme une trahison (tu quoque, fili mi), ce qui explique la rage anti-Macron des grands élus socialistes, bien vivace sept ou huit ans après.
C’est bien pourquoi, quand il faut chercher des alliances électorales de second tour comme aux dernières municipales, le Parti socialiste se tourne naturellement vers la frange plus radicale, quand bien même il en désapprouverait les nouvelles orientations et le langage, pas vers le centre.
Le Parti socialiste comme Junior Partner ?
La note de la Fondation Jean-Jaurès dans ce contexte paraît bien optimiste, et elle le paraît encore davantage quand on intègre au paysage un fait brut : il n’existe probablement pas de majorité électorale possible pour une offre social-démocrate autonome. Le Parti socialiste, auquel on adjoindra Place Publique, est attaqué par LFI sur sa gauche, qui capte une fraction de l’électorat petit-bourgeois et de la jeunesse, et sur la droite par le centre macroniste qui a pour l’instant convaincu une partie des classes moyennes. Cette défection de groupes sociaux importants témoigne d’un fait : les programmes se réclamant de la social-démocratie n’attirent plus suffisamment de groupes sociaux pour garantir une victoire électorale. Les électeurs ont d’autres attentes, plus radicales ou alors plus libérales. La multiplication des candidatures au sein de cette gauche (Hollande, Glucksmann, Cazeneuve, Vallaud, Faure, Valls…) ne peut faire illusion ; l’espace est restreint, et aucun nom ne peut se targuer d’apporter à l’ensemble une dimension qu’il n’aurait pas sans lui.
Que faire ? Eh bien comme d’habitude ! La démarchandisation du monde proposée récemment par Boris Vallaud a au moins le mérite de rappeler la structure générale d’un programme socialiste : d’abord un appel de nature philosophique qui rappelle au militant sa jeunesse et sa place dans le monde, changer la vie (1972), un autre monde est possible (2002)5…; puis un programme rustique de Tax & Spend qui ne sera jamais à la mesure des besoins. Les déficits budgétaires sont chroniques, les prélèvements obligatoires sont à un niveau élevé ; l’exercice sera difficile cette fois, et l’opinion le sait.
La logique du contrat de gouvernement conduirait à rechercher des alliances au-delà de la gauche de gouvernement, en essayant de regrouper jusqu’à certains segments de la gauche radicale et les formations issues du macronisme ou du centre-droit républicain. Est-ce envisageable ? Est-ce plausible ?
Les trois difficultés
Si l’on prend au sérieux ces contraintes, étroitesse de l’espace électoral, désajustement programmatique avec l’opinion, fragmentation des candidatures, la conclusion n’est pas celle de Jean-Jacques Urvoas. Dans une coalition, la gauche de gouvernement serait vraisemblablement en position de partenaire minoritaire, de junior partner, non de force dirigeante. Il en vient au moins trois difficultés :
- Le Parti socialiste peut-il cesser de se concevoir comme la force hégémonique de la gauche, provisoirement empêchée par des circonstances mais prête à rejouer sa partition au cœur d’une gauche plurielle à sa main ? Ce serait une révolution culturelle que peu de ses dirigeants actuels sont prêts à conduire, et que sa base militante refuserait probablement.
- Une coalition avec le centre-droit exigerait de se préparer à des concessions substantielles sur les politiques économiques et sociales, dans le domaine où les divergences programmatiques au sein de la gauche sont les plus profondes. On ne peut dire que les dirigeants du Parti socialiste aient commencé à préparer le terrain à une alliance avec le centre.
- L’histoire des partis sociaux-démocrates européens qui ont accepté un rôle subalterne dans des coalitions de centre ou de centre-droit est peu encourageante. Le PASOK grec, entré dans des gouvernements de grande coalition sous la pression de la troïka, a été réduit à l’état de formation résiduelle en quelques années, donnant naissance au terme de « pasokification » pour désigner ce phénomène de dissolution électorale par coalition. Le parallèle avec le SPD allemand est aussi éclairant : les sociaux-démocrates, après avoir gouverné en grande coalition pendant des années, ont vu leur part électorale s’éroder régulièrement et jouent le rôle d’appoint institutionnel de la CDU-CSU. Certes il existe des contre-exemples.
On le voit, rien n’est simple pour la gauche au gouvernement. En rester à ce qu’elle a toujours connu, à ce qu’elle sait faire, c’est se condamner à l’échec électoral. Admettre une forme de coalition avec le centre-droit, c’est renier son passé récent, sans garantie qu’il en viendra un bénéfice de moyen terme, et c’est perdre sur sa gauche. L’équation est difficile, et il n’est pas sûr qu’elle ait une solution.
Terminons par un pas de côté. Ce n’est pas au pays qu’il faudrait un homme providentiel ; c’est à la gauche de gouvernement. Par homme providentiel, on entend non une sorte de mâle alpha de la politique, mais une personne nouvelle, inattendue, dont le parcours, le projet, le style permettraient de changer les termes de la conversation. À ce jour, non seulement on ne voit personne, mais il semble que les élus historiques du Parti socialiste n’aient guère envie de laisser le champ libre à qui que ce soit.
Nicolas Tisler et Serge Soudray
Notes
| ↑1 | Sortir de l’obsession présidentielle : la coalition parlementaire comme cap stratégique pour le Parti socialiste ? 8 avril 2026. |
|---|---|
| ↑2 | « Ce confort intellectuel ne résiste cependant plus à l’accumulation des périls : montée des populismes, effritement des majorités, éclatement du système partisan, brutalisation du débat public. À ce désordre institutionnel répond un désenchantement profond, visible dans la volatilité des scrutins, l’instabilité gouvernementale et une abstention désormais endémique. Insensiblement, le régime ne parvient plus à surmonter les crises, il se borne à les sédimenter ». |
| ↑3 | Titre de l’essai de François Mitterrand publié en mai 1964. |
| ↑4 | Dans Comment le Parti socialiste s’est embourbé, nous avancions que cette réticence culturelle avait une dimension religieuse : l’Union de la gauche dans ses différentes incarnations, c’est la forme socialiste de l’unité de la foi chez les catholiques ; il faut la préserver à tout prix. |
| ↑5 | Slogan altermondialiste souvent repris au Parti socialiste, et qui fait le titre d’un article du Monde d’août 2002 sous signature de Henri Emmanuelli et de Jean-Luc Mélenchon, alors au Parti socialiste. |