Un homme véritable

Je ne fais pas partie d’une génération qui a le souvenir d’avoir vu à la télévision Henri Krasucki, le secrétaire général de la CGT de 1982 à 1992. Mon père m’a en revanche déjà parlé de sa marionnette, « Crabe Zucki » au Bébète Show, qui représentait un ouvrier avec des pinces de crabes qui passait son temps à réclamer « la grève ». Comme pour Georges Marchais, mon père retient l’image de deux figures militantes souvent moquées pour leur accent populaire et leur appartenance au monde ouvrier.

De mon côté, la première fois que j’ai rencontré la figure d’Henri Krasucki, c’est lorsque j’ai commencé ma thèse en 2015. Je travaillais sur les Juifs communistes à Paris après la Seconde Guerre mondiale, et j’avais commencé par lire les livres incontournables sur ces militants pendant la guerre : Ils étaient juifs, résistants, communistes, d’Annette Wieviorka et Le sang de l’étranger de Stéphane Courtois, Denis Peschanski et Adam Rayski. C’est le Krasucki jeune résistant qui m’apparaissait. J’avais aussi parcouru la biographie de Krasucki par Christian Langeois. Je l’ai ensuite perdu de vue dans mes recherches, en me concentrant sur un groupe de militantes et militants plus âgés, rassemblés après-guerre dans le « secteur juif » du Parti communiste français. Henri Krasucki avait lui rejoint les structures « nationales » du Parti et suivi une carrière militante française, sans toutefois rompre les liens avec ce milieu yiddishophone qu’il connaissait bien pour y avoir grandi.

La publication de ce livre a été l’occasion de me replonger dans sa trajectoire. En 1998, Henri Krasucki enregistrait son témoignage pour la Fondation pour la Mémoire de la Déportation. Cet entretien, d’une durée de vingt heures, était jusqu’alors inédit. L’historien Denis Peschanski, qui dirigeait un projet de recherche collectif centré autour des témoignages des « Témoins » de 1939-1945, a proposé à l’éditrice Sandrine Treiner, chez Flammarion, d’en publier une partie en procédant à un certain nombre de coupes. C’est un document exceptionnel pour qui s’intéresse à l’histoire du XXe  siècle européen et notamment à l’histoire des migrations juives, des mondes ouvriers, de l’engagement politique, de la Seconde Guerre mondiale, de la Résistance et de la persécution. Mais c’est aussi un document extrêmement sensible, qui permet de rencontrer un homme complexe, nuancé et fin dans ses analyses, jamais dans la haine malgré les épreuves qu’il a rencontrées.

(1924-2023)

Henri Krasucki revient d’abord longuement sur son enfance. Né en 1924, en Pologne, il arrive en France à 4 ans avec sa mère Léa, pour rejoindre son père Isaac qui est arrivé à Paris deux ans auparavant. Ses parents sont ouvriers et militants communistes et fuient la Pologne en raison des risques que font peser sur eux leur engagement politique. Ils choisissent la France qui est alors, pour beaucoup, le pays des Droits de l’Homme, et comme de nombreux juifs yiddishophones, ils s’installent dans le 19e puis dans le 20e arrondissement de Paris, entre Belleville et Ménilmontant. Les parents Krasucki travaillent dans le tricot, comme ouvriers. En tant que militant syndical à la CGTU, Isaac est souvent licencié. Le jeune Henri fréquente l’école de la République, rue Tandou puis rue Levert. Malgré des fins de mois difficiles, d’autant que la sœur d’Henri Krasucki naît handicapée et a besoin de soins très coûteux, Henri Krasucki raconte une enfance heureuse, auprès de parents aimants et de leurs amis et camarades du quartier. Il rend vivant et presque sonore ce Paris populaire, bigarré, où les chanteurs de rue côtoient le chevrier de la porte des Lilas qui s’annonce avec un petit air de flûte de pan. 

C’est dans son quartier qu’il s’initie à la politique, en fréquentant les patronages communistes de la Bellevilloise auprès de nombreux « copains », comme Roger Trugnan. Son témoignage revient sur les évènements marquants de cette époque, de l’incendie du Reichstag au Front Populaire, que Krasucki raconte avec une grande émotion tant cela a fait naître de l’espoir pour les classes populaires. La politique est aussi très présente à la maison, d’autant que la famille héberge régulièrement des militants de passage, à l’image de Szlomo Grzyswacz, qui part ensuite combattre dans les Brigades internationales en Espagne. Tout en se socialisant à la vie politique, le jeune Henri travaille très bien à l’école et est poussé à continuer ses études. Il décide toutefois de commencer un apprentissage pour aider financièrement ses parents, un choix qu’il explique avec beaucoup d’humilité et de modestie. Un des apports du témoignage est notamment de décrire ce Paris ouvrier et artisan, ces petites cours d’immeubles où l’on trouve de nombreux petits ateliers aujourd’hui disparus.

Sa première adhésion aux jeunesses communistes date de l’entrée en guerre de la France, en 1939. Il rejoint la section juive de la Main-d’œuvre immigrée (MOI) et milite clandestinement dans le vingtième arrondissement, car le PCF a été interdit par le gouvernement Daladier en septembre 1939 à la suite du pacte germano-soviétique. Il continue par ailleurs à travailler comme apprenti ajusteur rue de Romainville. Très vite, il prend des responsabilités militantes, en devenant responsable local puis responsable du vingtième arrondissement. Ses responsabilités le conduisent à entrer totalement en clandestinité à partir de mai 1941, en même temps que son père. Durant ces années, il organise un certain nombre d’actions (diffusions de papillons ou tracts dans des cinémas, diffusion du journal, organisation d’une manifestation le 13 août 1941) avant de devenir dirigeant des organisations de jeunes de la section juive de la MOI. Son rôle est de recruter les futurs membres des FTP-MOI, les groupes chargés de mener la guérilla urbaine et d’exécuter des nazis et collaborateurs à Paris. Alors qu’il est tout jeune, il est amené à rencontrer des dirigeants nationaux qui l’impressionnent beaucoup mais qui savent l’écouter et lui faire confiance. Il raconte les ficelles de la clandestinité et la manière dont sa connaissance de Paris, qu’il a arpenté toute sa jeunesse, lui permet souvent d’échapper à la surveillance. Il revient aussi sur les doutes qui l’assaillent lorsqu’il rencontre une potentielle futur recrue, « la rouquine », probablement à l’origine de la chute de son groupe.

Boris Polevoï
Un homme véritable
(éd. française 1954)1

Le groupe tombe en mars 1943 et Krasucki consacre un long moment à l’arrestation, la prison, les semaines de torture, la solidarité entre détenus, l’envie toujours renouvelée de résister par la solidarité, la pensée, l’humanité. Il en est de même lors de sa déportation à Auschwitz. Affecté dans un sous-camp, la mine de Jawischowitz, avec ses camarades Samuel Radzinski et Roger Trugnan, il veut immédiatement s’engager et constituer une organisation de résistance, ce qu’il parvient à faire. Le témoignage est l’un des rares sur ce sous-camp et est précieux sur le plan de la connaissance. Mais il ressort surtout de ces pages une profonde humanité. Krasucki frappe par son attention aux autres dans un tel contexte, par sa foi dans l’humain malgré ce à quoi il est confronté. Cela passe par notamment par l’organisation collective : des gestes de solidarité (donner un peu de sa portion à un détenu plus mal en point que soi), des stratégies (réussir à faire changer de poste un camarade qui doit se reposer), des échanges qui élèvent (sur la musique, la littérature, l’engagement politique). Krasucki lie sa survie à son engagement politique qui, selon lui, explique sa capacité à comprendre ce pourquoi il a été arrêté, contrairement aux détenus déportés parce qu’ils étaient juifs. Cet engagement et ce sens du collectif jouent aussi un rôle fondamental dans sa survie.

Lecture utile dans le contexte d’aujourd’hui, à l’heure où la jeunesse cherche à faire entendre sa voix et où l’extrême-droite ne cesse de gagner du terrain.

Zoé Grumberg

Zoé Grumberg est historienne. Elle est spécialiste de l’engagement politique, des mondes juifs, de la Shoah et des enfants, et de la prise en charge de l’enfance en contexte de guerre et de sortie de guerre.

Henri Krasucki, Nous voulions vivre mais pas à n’importe quel prix De Belleville à Auschwitz Postface et annotations : Jean Vigreux, Préface : Denis Peschanski, Flammarion septembre 2026

A lire de Zoé Grumberg :

Zoé Grumberg, Le « secteur juif » du Parti communiste français après la Libération, Presses Universitaires de Rennes, 2025

Interview de l’auteur du « secteur juif » du Parti communiste français après 1945, Contreligne, 10 janvier 2026

A lire aussi sur Contreligne : Jean-Claude Pacitto sur Georges Marchais ou la fin des Français rouges de l’historienne Sophie Cœuré (Payot, 2026)

Notes

Notes
↑1Повесть о настоящем человеке (1946), le classique de la littérature soviétique d’après-guerre que Henri Krasucki avait probablement sur sa table de chevet comme tous les militants communistes de cette époque, au sujet d’un pilote de chasse héroïque dans la lutte contre le nazisme, roman dont nous empruntons le titre.
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