Dans leur ouvrage Silicon Valley Confidential, le premier que publient les éditions Contreligne, George Nahon et Nicolas Mariotte ont voulu croiser le regard du dirigeant d’entreprise de la tech et celui du sociologue des organisations, dans un dialogue où se répondent analyses savantes et scènes vécues en Californie. Ils ont bien voulu nous autoriser à publier quelques bonnes feuilles de leur livre : son avant-propos d’abord et le récit d’une rencontre entre Steve Job et Bill Gates, la première visite à Palantir…, de l’analyse sociologique mais aussi des choses vues tirées de la vie quotidienne dans la Silicon Valley. Ndlr.
Voir aussi l’avant-propos du livre.
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La dernière rencontre publique de deux titans
C’était en 2007, dans le sud de Los Angeles, au cœur d’une de ces stations balnéaires où se tenait, chaque année, la grand‑messe du monde numérique: All Things Digital, la conférence emblématique du Wall Street Journal. Ce jour‑là, l’agitation était palpable, même parmi les plus blasés des habitués. Le programme annonçait une rencontre rare, presque mythique : Steve Jobs face à Bill Gates. Deux légendes vivantes, deux visages du XXe siècle technologique réunis sur une même scène.

Le public, composé du gratin de la tech – patrons de la Silicon Valley, figures de Hollywood, sénateurs, fondateurs de Google, Yahoo ou Amazon ‑, s’était pressé dans le grand amphithéâtre. L’ambiance était électrique, presque solennelle. Et puis, ils sont entrés. Steve Jobs, silhouette immédiatement reconnaissable avec son col roulé noir, son jean et ses sneakers grises. À ses côtés, Bill Gates, plus classique, pantalon de ville et chemise blanche rayée, regard vif et malicieux. Tous deux affichaient un léger sourire, une sorte de nonchalance maîtrisée. Ils prenaient place dans les deux fauteuils rouges emblématiques de cette conférence, sous les projecteurs, prêts pour une conversation à part. Face à eux, Kara Swisher et Walt Mossberg, les deux journalistes à l’origine de cette conférence, figures respectées du Wall Street Journal. Ensemble, ils avaient bâti un espace de parole pour les grands noms de la tech, bien avant que cela ne devienne courant. Après leur départ du journal, ils créeraient Re/code, poursuivant l’aventure sous une autre forme. Mais ce soir‑là, tous les regards étaient tournés vers les deux titans. Ce n’était pas une simple interview. C’était un échange d’histoires, de mémoire, de rivalités apaisées et de respect mutuel.
C’était « l’Histoire » de la micro‑informatique. Ils évoquèrent leurs débuts, leurs combats, leurs échecs, et les moments d’entraide comme ce fameux jour où Microsoft, sous l’impulsion de BillGates, avait investi 150 millions de dollars pour sauver une Apple alors vacillante. Un geste de survie, mais aussi de reconnaissance. Le tout ponctué de plaisanteries très drôles et de piques amicales. On en apprenait beaucoup sur cette fausse vraie rivalité. Et pourtant on croyait en savoir beaucoup. 120Dominer L’ambiance oscillait entre complicité et tension contenue, ponctuée de rires feutrés, de souvenirs communs. On assistait à une scène presque religieuse : les deux apôtres de la micro‑informatique, à la fois adversaires et compagnons de route, racontaient à voix basse une histoire dont ils avaient écrit les chapitres majeurs. Chacun à sa manière, chacun avec ses défauts et son génie. Steve Jobs, que l’on savait déjà malade mais sans en mesurer la gravité –le sujet restait tabou – plaisantait comme si de rien n’était, dans un humour teinté de lucidité. Il y avait dans l’air ce pressentiment qu’on assistait à quelque chose de rare, d’unique, peut‑être même d’ultime. Quand la conversation s’acheva, ils se levèrent, se serrèrent la main. Pas d’étreinte, pas de grand geste. Juste un moment suspendu. Une partie du public s’était levée, comme pour une standing ovation discrète. Ce n’était pas bruyant, ce n’était pas forcé. C’était un hommage silencieux. Et Steve Jobs, avec un grand sourire affectueux, a clôturé cette cérémonie en citant une phrase de la chanson des Beatles : “You and I” (« Toi et moi »), qui était sortie en mai1970. “You and I have memories, longer than the road that stretches out ahead” (« Toi et moi partageons des souvenirs plus longs que la route qui s’étire devant nous. »), venue tout droit du célèbre album Let it be. Et puis, on est sortis.
D’ordinaire, les couloirs bourdonnaient de commentaires, de débats, mais là, rien, ou presque. Comme si chacun cherchait à conserver intact ce qu’il venait de vivre. Ce n’était pas un simple échange entre deux PDG. C’était un moment de transmission ,une parenthèse suspendue dans le temps. Ils n’avaient assurément pas sauvé le monde. Mais ils l’avaient, sans aucun doute, transformé durablement.
(…)
Palantir, l’étrange avant‑garde
J’ai visité leurs bureaux sans trop savoir à quoi m’attendre. « Palantir », le nom faisait penser à un artefact de Tolkien. Et les locaux ressemblaient presque à une salle d’étudiants de Berkeley : des jeunes concentrés, les yeux rivés à l’écran, des murs sans artifice. Rien ne trahissait l’ampleur de ce qui se tramait derrière ces lignes de code. Je me souviens de cette impression étrange: l’intuition qu’il se passait quelque chose de sérieux, mais dont je ne parvenais pas à prendre toute la mesure. Les fondateurs parlaient peu. Leur logiciel, m’a‑t‑on expliqué, était destiné à traiter des données massives. Très bien. Mais pour quoi faire ? Et pour qui ? La réponse est venue plus tard : Défense américaine, Sécurité intérieure, Prévision des risques. Palantir était déjà, à ce moment‑là, un acteur clé de l’ombre. La rupture ne venait pas d’un gadget visible, mais d’une capacité silencieuse à fouiller le chaos des données pour en extraire du sens. Je l’ai vu ensuite faire une entrée fracassante en bourse. Et je me suis souvenu de cette première visite, de cette salle modeste remplie d’ordinateurs et de visages déterminés. Encore une fois, la Silicon Valley avait parié sur un invisible…