
L’ouvrage collectif Financer les médias autrement, paru aux Presses universitaires de France dans la collection La Vie des idées, ne surprendra pas. Comme tous les ouvrages collectifs, il est inégal, ce qu’on ne peut lui reprocher. Comme souvent les ouvrages venant de la sociologie universitaire, il est prévisible dans ses présupposés et peu disert sur les solutions qui permettraient aux médias de dépasser la crise terrible qui les frappe, soit depuis le début des années 2000 : culture de la gratuité, préemption de la publicité par les plateformes américaines, contournement des rédactions par les réseaux sociaux, et aujourd’hui dévalorisation du journalisme par l’intelligence artificielle.
« Les médias historiques assistent, désemparés, à ce déferlement qui met en cause leur modèle économique, mais surtout leur raison d’être : la recherche d’informations, la mise en perspective, le commentaire autorisé et documenté », note l’introduction qui déplore aussi la concentration des médias. La philanthropie peut-elle être une solution ? C’est la question posée.
La philantropie comme alternative ?
Dans cette introduction, le coordonnateur de l’ouvrage, Gilles Marchand, veut promouvoir la philanthropie comme alternative de choix pour le financement de la presse, mais, dit-il, cela doit être une philanthropie conforme aux attentes démocratiques de la société, qui ne serait pas laissée au caprice individuel. La philantropie doit être vertueuse, dit l’ouvrage, et il faut définir ses « conditions de possibilité ». «De nombreux paramètres sont donc à définir. Des méthodes d’évaluation sont à créer. Des mécanismes de suivi et de contrôle sont à imaginer pour assurer la double légitimité de l’interdépendance entre ressources philanthropiques et production médiatique.» Bref, compte tenu de la pénurie de ressources, promouvoir ces comportements mais aussi les encadrer avec sérieux. On pressent que le propos hésitera entre ces deux objectifs.
Cette introduction a le mérite de rappeler que la philanthropie se doit de respecter l’indépendance des médias et de leur rédaction. Les philantropes n’ont aucune raison d’être heurtés par l’attachement à l’indépendance si leur but est véritablement de nature philanthropique. On applaudit.
Dans sa contribution, l’économiste des médias, Nathalie Sonnac, rappelle les causes de la crise qui frappe l’ensemble des médias dans le monde entier et les insuffisances du cadre réglementaire. Le constat est juste, mais on ne peut dire qu’il soit nouveau. Son propos est plus utile quand elle décrit la diversité des aides aux médias dans des pays qui ont peut-être mieux compris la situation que la France, où chaque segment de cette industrie, et chaque gouvernement à leur suite, a surtout veillé à défendre ce qui existait. Il en est ainsi des aides à la presse, obsolètes et inéquitables dit-elle justement, dont on ne peut pas dire qu’elles aient beaucoup aidé au renouvellement du secteur.
Nathalie Sonnac tend à mettre sur le même plan les facteurs qui ont détérioré la position économiques des médias et les dégâts causés par les grands réseaux sociaux à algorithmes qui enferment les utilisateurs dans des bulles cognitives. Certes, tout est dans tout. Mais ces deux dimensions ne relèvent pas du même registre et n’appellent pas les mêmes solutions. On ne voit pas que la crise des médias serait différente si les grands réseaux sociaux avaient des pratiques plus transparentes, et si X (anciennement Twitter) n’avait pas le biais réactionnaire qu’on lui connaît. Elle n’indique pas comment les sociétés libérales pourraient lutter contre le « profilage comportemental » et la « gouvernabilité algorithmique », pour reprendre deux expressions très parlantes qu’elle emploie. On ne peut le lui reprocher : la régulation des algorithmes appelle une réflexion technique et juridique difficile. Il n’est pas certain qu’elle ait vraiment commencé, en Amérique ou en Europe.
Le pur et l’impur
Une contribution malheureusement trop brève de deux professeurs de management (Sylvain Lafrance, Renaud Legoux) s’attache à la philanthropie à destination des médias pour la distinguer de la philanthropie orientée vers les secteurs culturels et artistiques. Cette philantropie s’attache à une cause, celle des médias, qui est à la fois consommable et visible, deux facteurs favorables pour attirer les mécènes1. Selon une distinction classique dans l’économie du don, elle peut être «pure», en ce sens que le philanthrope n’obtient en retour aucune contrepartie de sa contribution, ou «impure» s’il tire un avantage de l’argent qu’il attribue.
Malheureusement, l’article ne fait pas jouer sérieusement cette distinction conceptuelle, dont on devine qu’elle comporte une nuance morale pour les auteurs. Il est muet sur les formes de philanthropies pure ou impure qui pourraient correspondre au secteur des médias. Les deux auteurs n’envisagent même pas que certains secteurs de la société, et même certaines entreprises commerciales, peuvent avoir un intérêt personnel à ce que l’information de qualité reste indépendante et impartiale, et puissent donc jouer le rôle de mécènes2. L’intérêt personnel, même de nature économique, ne devrait pas disqualifier la philanthropie. Il faudrait au contraire explorer cette voie plutôt que de contester l’impureté de la démarche. L’article est trop court, et l’on n’y trouvera aucune suggestion sérieuse sur les actions philanthropiques à encourager, tout au plus l’idée qu’il faut veiller par des mécanismes de gouvernance à écarter le risque de clientélisme. Certes !

Tiepolo, 1743
Beaucoup plus intéressant, mais en décalage par rapport au reste de l’ouvrage, est l’article consacré au Media Development Investment Fund (MDIF) par son directeur de la stratégie, Patrice Schneider. Ce fonds, créé comme une institution privée à but non lucratif canalise les capitaux philanthropiques vers les entreprises de médias. Il inscrit son action dans le registre de l’investissement socialement responsable et de la responsabilité sociale des entreprises, ainsi que des objectifs de développement durable. On lui attribue, depuis 1996, des contributions aux médias plus de 340 millions de dollars. C’est remarquable, d’autant que cela s’accompagne d’un accompagnement managérial et de conseil aux médias, ce qui fait tout le prix de son intervention. C’est précisément ce genre d’intervenants qu’il faudrait créer en France.
On notera que le MDIF et son affiliée Pluralis relèveraient d’une philanthropie quasi «pure», au sens défini plus haut, car l’investisseur n’attend pas de contrepartie directe, sérieuse de son financement sinon, semble-t-il, un rendement financier amoindri. On aurait cependant aimé en savoir plus sur les modes d’intervention et les philanthropes concernés.
Cette contribution témoigne en tous cas d’une maturité dans l’approche qu’on ne retrouve pas toujours dans les autres articles.
Médiapart et AOC
L’ouvrage comporte une interview intéressante de Sylvain Bourmeau, le fondateur du journal AOC et ancien de Médiapart, qui va au-delà des constats généraux sur la crise de l’information. Il explique comment, depuis quelques années, les médias ont abandonné l’idée de hiérarchiser l’information et se contentent tous de pousser des contenus dans un ordre chronologique, alimentant un flux, sans priorité entre les nouvelles. Bourmeau le déplore, mais on ne voit pas vraiment comment éviter cette évolution ou revenir sur elle là où elle est consommée. La logique de « une », venue de la presse traditionnelle, a pratiquement partout cessé sur le numérique. Comme tout le monde aujourd’hui, les médias numériques, même les médias ambitieux et de qualité, sont entrés dans l’économie de l’attention. Ils sont obligés de capter et de retenir l’œil du lecteur s’ils veulent éviter de le voir partir ailleurs.
Sylvain Bourmeau rappelle justement que la déstabilisation des médias n’a pas commencé avec le numérique, mais avec les premiers médias gratuits, apparus en Scandinavie qui se sont ensuite répandus dans toute l’Europe et au-delà. Ces journaux gratuits, en plus de la rupture commerciale qu’ils introduisaient, ont popularisé un style d’articles assez courts adaptés à la lecture rapide. Pour ces deux raisons, ils ont beaucoup nui à la qualité générale des médias. Il est bien dommage, ajoutera-t-on, que les gouvernements n’aient pas songé à interdire cette forme de concurrence sinon déloyale au sens du droit de la concurrence mais certainement injuste, qui a nui à la qualité de l’information et dévalorisé le travail intellectuel. Il est maintenant trop tard.
De façon originale, Bourmeau critique le modèle parfois appelé freemium, dans lequel certains articles, pas les meilleurs, sont laissés en lecture libre et gratuite, alors que la majorité des articles du quotidien ne sont accessibles qu’aux abonnés. Il critique cette tendance car elle donne aux non-abonnés une vision appauvrie de ce que le quotidien peut offrir, et finalement dissuade de s’abonner.
Il rappelle aussi judicieusement que les logiques publicitaires ont piégé la presse : le prix de l’annonce publicitaire dans les médias numériques est extrêmement bas, tant l’espace disponible est vaste et tant la probabilité que le lecteur clique sur l’annonce est faible. Cette publicité pollue les médias sans pour autant satisfaire les annonceurs. Les solutions qu’il a adoptées pour son média sont séduisantes, et on ne se rappelle pas les avoir vues expliquées ailleurs. À signaler enfin, son intéressante idée que la philanthropie à destination des médias pourrait consister à financer les lecteurs qui n’ont pas les moyens de payer le prix d’un abonnement, et par exemple les jeunes.
La dernière contribution, sous la plume de la sociologue Nadège Vezinat, s’attache à définir succinctement les notions de bien public, de bien commun et de communs. L’information a été récemment qualifiée de bien public en ce sens qu’elle serait non exclusive et non rivale : on ne peut exclure personne de son usage, et l’usage qui en est fait par une personne n’interdit pas l’usage qu’en ferait une seconde personne. L’information est un bien public est d’ailleurs le titre de l’ouvrage de Julia Cagé et Benoît Huet paru en 2021 et souvent cité3. La réflexion peut séduire, mais il n’est pas certain que le concept de bien public ou de bien commun, s’agissant d’information, relève d’autre chose que d’une image et on surestime sans doute la portée s’il faut définir un régime de propriété et de financement. L’article témoigne surtout que la réflexion économique conceptualise à l’excès ce que le raisonnement politique et l’histoire suffisaient à déceler. La sociologue ne tire de toute façon aucune conséquence pratique de ce qu’elle décrit, sinon d’indiquer que la concentration des médias entre des mains privées pose un problème de qualité et de pluralisme de l’information. On applaudit.
En bref, l’ouvrage ne vaut pas vraiment par son constat, et, à l’exception des propos de Patrice Schneider et de l’interview de Sylvain Bourmeau, il est pauvre en aperçus utiles.
Deux oublis
Il passe aussi à côté de deux dimensions qui auraient gagné à être explorées.
Il est malvenu de mettre en cause la philanthropie au nom des objectifs démocratiques qu’elle ne permettrait pas d’assurer, et d’appeler à sa régulation. Ce n’est pas forcément le bon moyen d’attirer des capitaux nouveaux vers le secteur.
Enfin, il n’est pas possible de penser la régulation de l’information en se bornant à espérer qu’un tiers secteur pourra émerger et se renforcer. Il faut que les secteurs relevant de l’économie marchande la plus classique restent justiciables de règles strictes, par exemple sur l’indépendance des rédactions, et soient tenus d’améliorer leur contribution à la formation de l’esprit public. Le risque est que les médias financés par philanthropie finissent par constituer des îlots préservés sur un territoire livré au capitalisme de presse de la pire espèce. Ils peuvent améliorer la résilience globale du secteur, probablement pas être une alternative majeure aux exigences du compte de résultat.
Stéphan Alamowitch
Financer les médias autrement, Gilles Marchand et Manon Plegat (dir.), PUF Collection La vie des idées, septembre 2026
Notes
| ↑1 | On notera que les auteurs n’emploient quasiment jamais les termes de mécène et de mécénat, qui sentent probablement trop la grande fortune et le XIXème siècle. |
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| ↑2 | Voir notre article Comment diversifier les actionnaires des médias contemporains ? Contreligne, 2 février 2026 |
| ↑3 | L’Information est un bien public. Refonder la propriété des médias de Julia Cagé et Benoît Huet. Le Seuil 2021 |