
L’auteur de l’article avoue ne pas s’être encore rendu en salle pour découvrir L’Odyssée de Christopher Nolan, ce qu’il ne manquera toutefois pas de faire, sans doute lorsque l’enthousiasme suscité par cette superproduction battant tous les records sera un peu retombé. À lire la presse, le succès semble incontestable ; il inspire, comme il se doit lorsque le succès est phénoménal, son lot de polémiques et d’attaques en règle. Toute adaptation cinématographique d’une œuvre littéraire – et quelle œuvre ! y a droit. Les spécialistes et puristes ne manquent pas de critiques scrupuleuses et tout réalisateur s’attaquant à un chef-d’œuvre doit s’y préparer. Parce qu’elles sont des monuments culturels, les grandes œuvres de la littérature n’échappent pas non plus à l’emprise de l’idéologie ou de la posture identitaire1.

Ce n’est pourtant pas la nouveauté de l’entreprise qui peut expliquer tel engouement. Le talent du réalisateur et la qualité du casting y sont nécessairement pour quelque chose, le fonds homérique a fait le reste. Les péripéties du retour d’Ulysse vers sa patrie Ithaque offrirent au cinématographe naissant l’une de ses toutes premières réalisations d’ampleur. En 1905, Georges Méliès portait à l’écran pendant 70 minutes – une durée qui constituait un incroyable défi dans le contexte de l’époque – trois épisodes de ce récit épique : L’île de Calypso/Ulysse et le géant Polyphème/L’île mystérieuse. Méliès en personne y tenait le rôle d’Ulysse. Il faut dire, comme l’a justement noté Hervé Dumont, que pour le pionnier de l’effet spécial, cette fable mythologique habitée de monstres (Cyclope, sirènes, etc.) invitait à céder à la « magie des trucages »2. La veine était lancée.
De 1905 à 2024, date de la dernière adaptation avant celle de Nolan3, 27 adaptations (incluant quelques films d’animations) du même texte se succédèrent sur les écrans et à la télévision, plus ou moins fidèles à l’esprit d’origine [4]. Ce décompte exclut deux inspirations très libres, le film d’animation Ulysse 31 de Jean Chalopin et Nina Wolmark (France-Japon, 1981), inoubliable pour la génération télévisuelle à laquelle appartient l’auteur, et O’Brother de Joel Coen (2000), remarquable dans l’usage de l’intertextualité, prisée des scénaristes hollywoodiens. C’est assez considérable.
On ne compte pas les apparitions du personnage d’Ulysse dans d’autres productions plus fantaisistes, ainsi la série des Hercule ou des Maciste4. Le cycle troyen dérivé de L’Iliade inspira cependant davantage ; la « bible » d’Hervé Dumont lui consacre 24 pages, beaucoup plus que celles traitant de L’Odyssée : la guerre de Troie est un récit beaucoup plus facile à adapter à l’écran (relative unité de lieu, séquences de bataille assez répétitives qui peuvent être filmées en un même jet puis distinguées au montage, chronologie ramassée, pas de créatures fabuleuses ni d’éléments déchaînés…) et s’inscrit aisément dans le genre plus large du film de guerre héroïque. Les critiques n’ont d’ailleurs pas manqué de remarquer l’analogie entre les premières images du Troy de Wolfgang Petersen (2004), montrant l’arrivée de la flotte achéenne sur les rivages troyens, et les images de films relatant le débarquement de Normandie en 1944, Saving Private Ryan surtout (Steven Spielberg, 1998).

L’Odyssée s’inscrit dans le genre du film d’aventures – en mer pour une bonne part – et requiert un luxe de moyens plus conséquent si l’on veut s’en donner l’ambition tout cela avant l’avènement de la technologie numérique et de l’image de synthèse naturellement. La plupart des amateurs s’accordent pour considérer que la réalisation de Franco Rossi (1968), une fresque télévisée (8 x 55 min) très fidèle au récit, également transposée sur un format plus court pour le grand écran (108 min), restait à ce jour la plus réussie. Co-production associant l’Italie, La France, l’Allemagne (RFA), l’Autriche et la Yougoslavie, elle fut entièrement filmée en décors naturels sur les rives de la Méditerranée. Sa première diffusion réunit jusqu’à 16,6 millions de téléspectateurs par soir en Italie. Pouvoir de la télévision à une époque où celle-ci prenait toute sa place dans les foyers. L’histoire du cinéma dira si Nolan aura détrôné Rossi dans le jugement des cinéphiles. Du point de vue des chiffres, l’affaire semble déjà réglée, bien que l’on ne puisse en toute rigueur pas comparer le contexte de 1968 et celui de 2026.
Le parcours de Christopher Nolan, dont la filmographie est impressionnante autant dans sa diversité que dans le nombre de blockbusters qu’elle compte, l’appelait à passer par cette rencontre avec le père de l’épopée. Outre ses études de littérature à University College London, où il se plonge dans la littérature classique, il reconnaît avoir été très marqué dans sa jeunesse par deux films majeurs, 2001 : A Space Odyssey (Stanley Kubrick, 1968) et Star Wars (George Lucas, 1977). Si le premier a d’évidence en commun avec le texte homérique la reprise du titre, l’intertextualité n’y joue pas moins pleinement son rôle (pour le cinéphile et lecteur averti) ; le second ouvre une grande fresque épique destinée à marquer son époque. Il faut surtout rappeler qu’il devait être le réalisateur de Troy, initialement retenu par son producteur Wolfgang Petersen, avant d’être exclu par le même, désireux de s’attribuer également ce rôle. On verra volontiers un retour et une vengeance symbolique, magistralement menée à douze ans d’écart, dans cette adaptation du second volet de l’œuvre homérique, plus exigeante a priori.

En 1927, le cinéaste français Abel Gance faisait paraître sur les écrans son Napoléon, fresque historique de six heures, sans dialogues puisque le cinéma était encore muet. La même année, il écrivait : « Le Temps de l’image est venu ! », texte manifeste paru dans le numéro 2 de la jeune revue L’art cinématographique5. Il y déclarait que les légendes, les récits mythiques, les grands textes religieux, les grandes figures de l’histoire, les grands desseins ayant traversé l’imagination des peuples depuis des millénaires, attendaient tous leur résurrection, leur retour à la lumière : tous les héros se bousculaient devant la porte des cinéastes pour entrer. Homère aurait publié par le biais de ce nouvel art L’Iliade, ou peut-être encore mieux, L’Odyssée. La déclaration se terminait par un appel solennel aux Muses. Le cinéma, nouvelle épopée moderne6.
De par sa capacité à façonner durablement les imaginaires, à engendrer des mondes, à faire rêver le plus grand nombre et à porter des messages universels, le sixième art occupe sans conteste la place des grands poèmes épiques du passé. C’est aussi un art complexe dont la réception ne suppose pas nécessairement une éducation aristocratique ni même la maîtrise de la lecture ou de l’écriture. Certains grands films occupent désormais dans notre culture, et parfois à l’échelle planétaire, la place que les poèmes homériques pouvaient occuper dans le monde grec. N’en retenons qu’un exemple, précédemment évoqué comme l’un des modèles de Nolan, Star Wars et sa saga. Mais pour les plus âgés ou les plus cinéphiles d’entre nous, l’exemple du Western livre l’expression même de l’essence du mythe classique, où les justiciers solitaires des étendues sauvages de l’Ouest rejouent les péripéties d’Ulysse aux mille ruses. Rien de nouveau sous le soleil donc mais le septième art égal à lui-même, tel que nous l’aimons.
Frédéric Le Blay
Ancien élève de l’Ecole normale supérieure de Paris, Frédéric Le Blay est Professeur à Nantes Université, attaché au Centre François Viète d’Epistémologie et Histoire des sciences et des techniques. Philosophe des sciences, ses travaux portent principalement sur la constitution des premiers savoirs environnementaux (cosmologies, météorologie, vivant, médecine) dans le monde occidental.
A lire aussi de Frédéric Le Bay :
Pour en finir avec le « miracle grec » ? 7 mars 2026
Grecs et romains devant l’Etna, 23 août 2024
A lire sur Contreligne : L’Antiquité sur Contreligne, 3 août 2025
Notes
| ↑1 | L’une des plus virulentes polémiques orchestrées par des personnalités de l’extrême-droite depuis la Grèce contre l’adaptation de Christopher Nolan porte sur la présence au sein du casting d’acteurs noirs, dont l’actrice Lupita Nyong’o jouant le rôle d’Hélène de Troie, qui ne pouvaient faire partie du monde d’Homère. Argument stérile qui se heurte à l’universalité du récit homérique, mais il trouve assez d’écho pour être relayé, par Elon Musk notamment, criant à la profanation (Le Monde, vendredi 10 juillet 2026 : « En Grèce, ‘L’Odyssée’ de Nolan déclenche un débat homérique », Marina Rafenberg). Nous le renvoyons volontiers à la réponse de Petros Bouras-Vallianatos, Professeur d’Histoire et Philosophie des Sciences à l’Université Nationale et Capodistrienne d’Athènes, publiée dans le média en ligne Ο Αναγνώστης : la diversité et l’inclusion ne sont pas des prérequis pour une nomination aux Oscars, comme cela a pu être suggéré ; elles sont essentielles à tout individu ou toute société moderne respectant le droit d’autrui, indépendamment de ses origines. |
|---|---|
| ↑2 | L’Antiquité au cinéma. Vérités, Légendes et Manipulations, Nouveau Monde Eds-Cinémathèque suisse, 2009. |
| ↑3 | Uberto Pasolini, Le Retour d’Ulysse (2024), coproduction Italie, Grèce, France, Royaume-Uni, États-Unis, 116 min : avec Ralph Fiennes (Ulysee) et Juliette Binoche (Pénélope), de nouveau réunis après The English Patient de 1993. Une relecture féministe accordant au personnage de Pénélope une place inhabituelle, qui ne connut pas le même succès que L’Odyssée de 2026. |
| ↑4 | Parmi les études qui leur sont consacrées, l’auteur renvoie à son texte : « La sagesse du corps : Hercule/Steeve Reeves ou l’idéal culturiste », in Pierre Maréchaux (dir.), Hercules de toujours. Construction et culte du corps dans les sociétés antiques et modernes, Éditions Cécile Defaut, Nantes, 2013, p. 189-206. |
| ↑5 | p. 83-102. Cette éphémère revue publiée chez Félix Alcan entre 1926 et 1931 connut 8 numéros. |
| ↑6 | Cette prophétie réalisée a été bien étudiée par J. B. Hainsworth, The Idea of Epic, University of California Press, Berkeley, 1991. |