Panama, un canal pour mémoire

Ouvert en août 1914 à la navigation, le canal de Panama fait l’objet de mémoires plurielles voire antagonistes.

Pour les Français, à l’origine des premières entreprises de creusement de l’isthme, entre 1880 et 1904, ce canal évoque un immense scandale politico-financier. Pour les Américains, la prouesse technologique de leurs ingénieurs justifie son inscription dans leur roman national. Pour les Colombiens, victimes d’un rapt sur la région du Panama, et pour les Nicaraguayens, qui espérèrent longtemps attirer les capitaux nord-américains dans leur pays, le souvenir de ces événements demeure douloureux. Il l’est encore davantage pour les véritables constructeurs du canal, les Antillais, venus de toute la Caraïbe, qui moururent par milliers sur le tracé du canal. Pour les Panaméens enfin, le canal est l’objet d’une immense fierté, et ils refusent de le voir aujourd’hui menacé par le président Donald Trump.

Dans son essai d’histoire globale, Jean-Yves Mollier, qui est un ami de CONTRELIGNE, met en scène les mémoires du canal de Panama et sa contribution à la formation des identités nationales. Il a bien voulu nous autoriser à en publier quelques bonnes feuilles. Nous avions recommandé ce livre dans notre sélection de lectures pour l’été 2026.

______________________________________________________________

Rarement la réalisation d’un projet industriel aura déclenché le surgissement de mémoires aussi nombreuses et contradictoires que celui du canal de Panama pour lequel cinq pays au moins sont concernés : la Colombie, les États-Unis, la France, le Nicaragua et Panama. En donnant pour titre à sa thèse, El canal de Panama : memoria y identidad de una nacion, le chercheur Bladimir Viquez a voulu montrer à quel point la poésie, la chanson, le théâtre et toute la littérature du Panama sont intimement mêlés à la construction de cette voie d’eau1. Dans un petit livre publié en 1949 et intitulé 50 Millas de heroicidad, l’écrivain panaméen Rodolfo Fito Aguilera écrivait :

« Je dédie ce petit livre aux héros anonymes du canal. À la mémoire de ces hommes fiers qui ont remué la terre et la jungle de l’isthme pour construire le canal. Aux Noirs, aux Blancs, aux Asiatiques, aux Indiens et aux Métis, à tous ceux qui, avec ou sans idéal, ont rendu possible la réalisation du canal. Je dédie ce livre à tous, bons ou mauvais, honnêtes ou malhonnêtes, Non, je ne fais aucune différence, car ils représentent tous une part de l’Humanité, un rassemblement d’énergies et de forces sans dimensions morales mais qui a rendu possible le miracle du canal américain »2.

En mêlant dans le même hommage des immigrés venus de tous les horizons, de toutes les couleurs, pour partie des travailleurs à la recherche d’un emploi, mais, pour une autre part, des êtres sans foi ni loi, l’écrivain invitait ses lecteurs à ne pas idéaliser les bâtisseurs de ce gigantesque ouvrage et à les voir tels qu’ils étaient, avec leurs petitesses et leurs grandeurs. Alors que la constitution adoptée en 1941 avait refusé de reconnaître à ces « étrangers » la nationalité panaméenne, Rodolfo Aguilera affirmait que la terre et les cimetières du pays les considéraient comme leurs enfants, au même titre que ceux qui étaient nés natifs, c’est-à-dire de parents nés au Panama. Ces questions, longtemps sensibles dans ce petit pays, n’ont trouvé leur résolution qu’à partir de 1972 lorsqu’une nouvelle constitution plus généreuse a commencé à libéraliser l’accès à la nationalité panaméenne. Depuis 1945, les associations d’Afro-descendants et les organisations syndicales ou politiques avaient mis à l’ordre du jour l’entrée de tous les bâtisseurs du canal dans la mémoire de la nation. Depuis, d’autres immigrés sont venus s’ajouter à ces pionniers du peuplement de l’isthme où vivent par ailleurs sept grandes communautés indigènes dont les droits ont été inscrits dans le marbre de la loi.

Reconnus aujourd’hui au même titre que les constructeurs des cathédrales en Europe, comme des anonymes qui ont, par leur travail ou leur sacrifice, élevé les plus beaux monuments de la nation, les bâtisseurs du canal font l’objet de cérémonies, d’une sorte de rituel, qui tente de réparer les injustices du passé. Dans un pays d’Amérique latine où la couleur de la peau a longtemps servi de barrière séparant les groupes sociaux, les Indiens, les Afro-descendants, West Indians anglophones ou Antillais francophones, ont été les victimes d’une Histoire qui a tardé à reconnaître ses torts. Les musées et les cimetières bien entretenus, les expositions qui se multiplient sur le site même du canal tentent de redonner à chaque groupe sa juste place dans la construction de la nation panaméenne. Bien que la part du canal dans le PIB n’ait cessé de diminuer au XXIe siècle, cette gigantesque construction, avec ses nouvelles écluses, ses lacs de retenue des eaux, ses ports construits sur les rives des deux océans, demeure au centre de l’identité panaméenne. Face au risque de dissolution que comportait la publication des Panama Papers, qui, en faisant apparaître le Panama comme un paradis offshore, niait en quelque sorte sa souveraineté, le pays a répondu en se tournant de nouveau vers son canal dont l’agrandissement achevé au même moment démontrait sa capacité à répondre aux défis de la modernité. En janvier 2025, lorsque Donald Trump a affirmé vouloir reprendre le canal, comme en 1989-1990, lors de la dernière intervention militaire des États-Unis, la population a montré son attachement à sa terre, confirmant ainsi l’importance d’une mémoire du canal désormais intergénérationnelle.

Né d’une révolution décidée hors du pays, à cause des rivalités qui entouraient la construction de cette route commerciale maritime, le Panama est aujourd’hui présent, à travers les imaginaires qui entourent son canal, dans la mémoire de tous les peuples qui y ont participé. Pour les Colombiens, c’est le traumatisme né du « rapt » de novembre 1903, qui a longtemps dominé la mémoire de ses habitants. Refusant de valider la version patriotique défendue par le petit groupe des politiciens qui avaient participé à la « révolution » panaméenne, ils mêlaient dans leur souvenir la détestation des yankis, les commanditaires de la sécession, et le mépris pour les Panaméens soumis au diktat du puisant protecteur. Pour les habitants du Nicaragua, la mémoire a également enregistré la défiance envers le pays qui avait longtemps fait miroiter les avantages d’un canal plus proche des États-Unis et qui aurait permis le décollage de leur économie. Dans l’un et l’autre cas cependant, pour les Colombiens comme pour les Nicaraguayens, les violences qui ont endeuillé leurs deux nations, après 1945 ou 1970, ont fait régresser au second plan le souvenir des années 1880-1914.

Pour les habitants des États-Unis, la légitime fierté qui entoure ses ingénieurs, ses médecins, ses ouvriers demeure vive et elle a ressurgi, en 1977 comme en 1999, lorsque le Panama a semblé vouloir oublier ce qu’il devait à ceux qui avaient défié la nature et ouvert le canal de Panama à la circulation des navires du monde entier. Ici, le sacrifice des travailleurs morts pendant la construction du canal pèse d’un poids léger car les travaux des universitaires n’atteignent pas le grand public. C’est cette distance entre deux mémoires distinctes qui explique d’ailleurs la facilité avec laquelle Donald Trump a pu revendiquer, en 2025, la propriété d’un canal légalement et légitimement rendu à son pays en décembre 1999. En France enfin, le Panama demeure associé à un scandale politico-financier qui remonte à la surface chaque fois que des élus de la nation sont accusés de malversations ou de prévarication. Dans ce pays, d’ailleurs, c’est par la chanson, la caricature, le dessin de presse, comme en Colombie, que la mémoire du Panama s’est fixée au point de traverser le temps et de demeurer comme le symbole du pouvoir de l’argent corrupteur. La chanson Suez, écrite et interprétée par Guy Béart en 1963, n’invite-elle pas à creuser un canal, à l’appeler « Suez » puis, avec l’argent retiré de son exploitation, à s’acheter « Panama »3 ?

Ce souvenir ramène à la célèbre affiche, au chapeau en paille tressée d’où s’échappaient des billets que des mains avides tentaient de saisir. D’une certaine manière, la publication des Panama Papers, en 2016, au moment où le nouveau canal était inauguré, réactiva le souvenir du « scandale de Panama » puisque, de nouveau, de nombreux hommes politiques, au pouvoir un peu partout sur la planète, étaient pris en flagrant délit de fraude ou de corruption. S’il n’y eut pas de Caran d’Ache pour flétrir les « chéquards » du XXIe siècle, l’indignation et le mépris qui entourèrent l’ancien ministre du Budget Jérôme Cahuzac, en France, furent à la hauteur des sentiments qui animaient les Français de la Belle Époque.

Jean-Yves Mollier

Jean-Yves Mollier, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, est connu pour ses travaux sur l’histoire de la France du XIXème siècle ainsi que pour ses travaux d’histoire de l’édition, du livre et de la lecture.

Jean-Yves Mollier, Panama, un canal pour mémoire, Flammarion, Au fil de l’Histoire, 2025. Grand Prix Gobert 2026 Grand Prix Gobert 2026 de l’Académie française

Notes

Notes
1Bladimir Viquez, El canal de Panama : memoria y identidad de una nacion. Una reconstrucion historico-literaria de la ruta por el istmo de Panama, thèse de doctorat en langues et littératures espagnoles et hispano-américaines, université de Rennes 2, 2020.
2 « Dedico este pequeño libro a los héroes anónimos del Canal. A la memoria de esos hombres fuertes que rompieron la tierra y la selva istmeña para lograr el Canal. A los negros, a los blancos, a los asiáticos, indios y mestizos, a todos los que con un ideal o sin ninguno hicieron posible el Canal. Lo dedico a todos, buenos y malos, y a todas, honradas y deshonestas. No hago diferenciaciones pues fué una parte de la Humanidad, un conglomerado de energía y fuerza sin dimensiones morales el que hizo posible el milagro de la zanja americana » (Bladimir Vasquez, op. cit., p. 226, traduit par l’auteur).
3Guy Béart, Suez : « Suppose qu’on ait de l’argent/Et qu’on soit intelligent/Pour pas faire les imbéciles/On s’achèterait une ville/On l’appellerait Suez […] On ferait payer tous les gens/Ça nous ferait beaucoup d’argent/Puisqu’il faut t’expliquer tout/On rentrerait dans nos sous/Puis, avec cet argent-là/On s’achèterait Panama ».
Partage :