On retrouve la figure de Marc Bloch dans trois faits séparés qu’il n’est pas interdit de rapprocher, et qui donnent un aperçu troublant de l’état du monde intellectuel en France, dans ce segment qu’on rangerait sous la bannière de la gauche radicale.

Dans la période où l’historien est mis au Panthéon, un éditeur prestigieux fait préfacer son plus célèbre livre par un historien marqué par sa proximité avec Jean-Luc Mélenchon ; un médiéviste, qui préface un livre consacré à Marc Bloch, se compromet dans un antisémitisme presque invraisemblable ; interrogé sur Marc Bloch et l’antisémitisme contemporain, un professeur au Collège de France se met à manquer d’un coup de sens de l’histoire et de finesse.
Marc Bloch, instrumentalisé
Ce ne serait pas le trahir que de dire que Marc Bloch était un historien juif, républicain et de gauche, qui n’aurait eu aucune sympathie pour la gauche radicale actuelle, pas plus qu’il n’en eut pour le communisme en son temps. Il exprimait même des réserves sur le Front populaire. Le maximalisme politique et la conception collectiviste de l’économie, le dédain pour la légalité républicaine, la préférence pour le conflit ne lui auraient pas convenu.
Après guerre, il aurait probablement trouvé sa place dans le sillage du Léon Blum d’A l’Echelle Humaine. On voit aussi dans l’Etrange Défaite que malgré tous les défauts du parlementarisme, de la IIIème République, ses préférences vont vers des principes qui seront souvent ceux du Conseil National de la Résistance, et même ceux de la Vème République (scepticisme devant le régime des partis, nouvelle élite adminsitrative, refus de chambres qui prétendent gouverner…) « Notre but est de restaurer un régime politique libéral et antitotalitaire, en ce sens qu’il devra, quelle que soit sa forme politique, affirmer l’existence de règles de droit supérieures à l’Etat et fondant seules son autorité » écrivait-il dans un texte de 19411.
Dès lors, on ne comprend pas pourquoi Gallimard a demandé à Johann Chapoutot, bon historien avant qu’il ne tombe en pamoison devant Jean-Luc Mélenchon qui en a fait son historien de référence, de préfacer la nouvelle édition de l’Etrange Défaite de Marc Bloch, publiée au moment où ce dernier était porté au Panthéon2. Demandait-on, vers 1950, à un intellectuel stalinien de préfacer une réédition de Durkheim ? Un éditeur prestigieux se laisse donc instrumentaliser par un intellectuel organique de la cause mélenchoniste, en laquelle Marc Bloch ne se serait pas reconnu3. La participation de Chapoutot à la cérémonie du Panthéon, parmi la garde rapprochée de Jean-Luc Mélenchon et visiblement ravi, a de quoi déconcerter, mais elle relève de l’Agit Prop traditionnelle. La France Insoumise a de toute façon autant le droit que les autres de se réclamer de l’historien4. Mais fallait-il donner à un militant avoué un brevet de respectabilité ? Gallimard aurait dû se méfier de l’instrumentalisation.

Marc Bloch, abandonné
On ne comprend pas non plus ce qui a pu passer par la tête de Julien Théry, historien spécialiste de l’époque médiévale de l’université de Lyon 2, pour diffuser des idées et des images antisémites dignes de Dieudonné et d’Alain Soral. Théry est, on le sait, l’auteur d’une liste de «20 génocidaires à boycotter», ciblant des personnalités majoritairement juives (telles Charlotte Gainsbourg, Arthur, Michel Drucker). Il avait aussi relayé en janvier 2024 un photomontage montrant un homme en kippa et à nez busqué en train de voler dans le sac à main d’une femme portant le drapeau palestinien, avec le commentaire : «God promised me this wallet»5.
Mais comment comprendre cette désinhibition antisémite quand on découvre que ce Julien Théry est aussi l’auteur, la même année, d’une préface au Dialogue avec Marc Bloch de Carlo Ginzburg, autre historien juif d’ailleurs (Presses universitaires de Lyon, 2025). La famille Bloch l’avait même consulté lors des réflexions préalables à la panthéonisation6.
Le 24 juin 2026, après l’université, le rectorat de Lyon a confirmé une sanction universitaire de 18 mois sans salaire pour «manquements au devoir de dignité et d’exemplarité», et «propos stigmatisants», nous dit le communiqué officiel7. Pour sa défense, rapporte Le Monde, M. Théry a tenu à « recontextualiser ce mème faisant écho au port d’une étoile jaune par la délégation diplomatique d’Israël reçue à l’ONU quelques mois plus tôt » et a affirmé qu’il souhaitait « dénoncer l’instrumentalisation de la mémoire de la Shoah et de la religion pour justifier la colonisation des territoires palestiniens. »
De la part d’un historien reconnu, préfacier d’un ouvrage savant sur Marc Bloch, on s’attendait à moins imbécile. Quel désordre mental peut bien être à l’œuvre ? Immaturité politique ? Ignorance ? Culture historique qui s’arrête à la fin du Moyen-Age ? A son sujet, un psychanalyste parlerait probablement d’une faille du surmoi, par laquelle s’échappent les pulsions secrètes, refoulées.
Marc Bloch, « déconfessionnalisé »
Dans un tout autre registre mais toujours au sujet de Marc Bloch, on retrouve un certain désordre dans les récents propos de Patrick Boucheron, historien qu’on se gardera néanmoins de ranger dans la même catégorie que Théry et Chapoutot.
C’est moins le refus de cet historien de commenter l’antisémitisme actuel qui frappe, et son « on vous laisse parler tout seul » 8, que son idée étrange selon laquelle il n’y a pas lieu d’insister sur l’identité juive de Marc Bloch, mort en Résistant français. Selon une tribune venue à sa rescousse, il s’agissait pour lui de résister à une tentative d’instrumentalisations mémorielle9.

Comme si cette dimension « identitaire », pour un historien grandi à l’époque de l’affaire Dreyfus et mort au temps du Statut des Juifs, n’avait pas été déterminante, dans sa psychologie profonde comme au long de sa carrière. C’est justement la clef du silence qu’il garde le plus souvent dans ses écrits, jusqu’aux deux pages du Testament de mars 1941 : «J’affirme donc, s’il le faut, face à la mort, que je suis né Juif…».
Bloch se disait lui-même « étranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale », ce qui n’épuise pas la question. « Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. » écrivait-il aussi, signalant qu’un propos public de sa part ne pouvait intervenir que dans cette circonstance, et non que cette dimension intime lui fût étrangère. Les démonstrations de patriotisme dans une Etrange Défaite n’ont même de sens que parce que Bloch sait alors qu’on lui refuse cette qualité de Français10. Patrick Boucheron est trop averti pour l’ignorer et pour ignorer le contexte de l’énonciation de 1941. Faut-il que l’air du temps soit chargé pour que cet aspect de la vie de Marc Bloch passe pour embarrassant.
Comment ces gens peuvent-ils s’égarer autant ?
Serge Soudray
Notes
| ↑1 | Marc Bloch, L’Histoire, la Guerre, La Résistance, Quarto Gallimard 2006, p. 671. |
|---|---|
| ↑2 | L’Étrange d éfaite (nouvelle édition, 28 mai 2026, collection « Témoins », Gallimard. |
| ↑3 | On se demande ce que Marc Bloch aurait pensé de l’aperçu sur le nazisme que veut donner Johann Chapoutot dans son livre indigent sur le management nazi, Libres d’obéir : le management, du nazisme à la RFA (Gallimard, 2020). A ce sujet, lire Aurélien Rouquet, et notamment Chapoutot et l’arnaque du “management nazi”. |
| ↑4 | Voir L’insoumission, 29 novembre 2024, Marc Bloch, un héros républicain au Panthéon. |
| ↑5 | Le Figaro du 3 décembre 2025, Liste de «génocidaires à boycotter» et caricature «antisémite» : le professeur de Lyon 2 suspendu par l’université. |
| ↑6 | Le Monde du 22 juin 2026, « Marc Bloch entre au Panthéon, sous l’œil vigilant de ses descendants ». |
| ↑7 | Le Monde du 25 juin 2026, « Liste de « génocidaires à boycotter » : le professeur de l’université Lyon-II Julien Théry condamné par la section disciplinaire » |
| ↑8 | Guillaume Erner sur France Culture, le 23 juin 2026 : « Que penser de la résurgence de l’antisémitisme en France et de l’usage accusatoire du terme «sioniste» ? » Réponse pincée de Boucheron : «On vous laisse parler tout seul.» |
| ↑9 | Le Monde du 4 juillet 2026, « Marc Bloch au Panthéon. L’historien n’est ni journaliste ni commentateur politique ». |
| ↑10 | « La France demeurera, quoi qu’il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur. » |