Ingeborg Bachmann, L’Errante

Françoise Rétif, essayiste et professeur de littérature germanique bien connue, nous a donné ces dernières années plusieurs beaux articles sur la poétesse allemande Ingeborg Bachmann. Elle vient d’en publier une biographie aux éditions Aden dont elle a bien voulu nous confier quelques bonnes feuilles. L’extrait choisi concerne les derniers jours d’Ingeborg Bachmann, en septembre 1973, à Rome.

            Rome, le 26 septembre 1973, Via Bocca die Leone 60, entre quatre et cinq heures du matin. La rue à proximité de la Piazza di Spagna est calme depuis peu. Les fêtards qui hantent le quartier en toute saison sont allés se coucher. Les pavés sont légèrement humides, malgré la chaleur, les services de propreté ont dégagé les résidus des agapes nocturnes. Il ne fait pas encore jour. Rome dort. Et Maria Teofili aussi. Au plus tard dans deux heures, elle reprendra le travail : sortir ou rentrer les poubelles, laver l’entrée et les escaliers, balayer devant la porte – tout doit être propre avant que les habitants de l’immeuble ne sortent de chez eux. Elle est gardienne ici depuis l’âge de seize ans.

            Soudain, le téléphone sonne. Il sonne longtemps. Maria peine à sortir de son sommeil profond, elle entend sonner, mais n’arrive pas à lever le bras pour attraper le combiné. Quand enfin elle ouvre les yeux, elle jette un coup d’œil au réveil : il est 4H35 ! Qui ose appeler à cette heure ? Elle décroche : Pronto. Chi parla ? C’est la voix d’Ingeborg qui répond, une voix presque méconnaissable, beaucoup plus basse et sourde que d’habitude. Maria comprend tout de suite qu’il s’est passé quelque chose de grave. Inge lui demande en effet de venir le plus rapidement possible, elle ne se sent pas bien, elle s’est brûlée, Maria pourrait-elle apporter une pommade pour la soulager ?

            Maria se prépare en toute hâte. Elle a une petite pharmacie chez elle, pour porter les premiers secours aux gens de l’immeuble si nécessaire. Elle trouve donc rapidement de la crème pour apaiser les brûlures. Elle se rappelle qu’Ingeborg y avait eu recours elle aussi, quand elle habitait ici. Il y a plusieurs années déjà. Elle se brûlait souvent. Avec ma main brûlée j’écris sur la nature du feu, disait-elle entre ironie et désespoir. Elle avait emménagé quelques semaines avant Noël, Maria s’en souvient, mais en quelle année ? Ce devait être en 1966. Ou 65 peut- être. Elle arrivait de Berlin. Elle n’allait pas très bien, Ingeborg, déjà à cette époque. Les deux femmes avaient tout de suite sympathisé, Maria aussi vivait seule, et l’Autrichienne parlait couramment l’italien, elle avait vécu fréquemment à Rome depuis qu’elle avait quitté Vienne. Maria faisait le ménage chez elle, elle lui faisait les courses parfois aussi et même la cuisine, si bien que, peu à peu, elles étaient devenues amies. Elles prenaient souvent le thé ensemble, quand elles en trouvaient le temps, elle était très simple, Ingeborg, et aimait écouter les histoires de Maria. Cependant elle avait déménagé durant l’hiver 71, après la parution en Allemagne de son premier roman, Malina. Elle avait trouvé à louer un appartement plus à son goût, Via Giulia, non loin du Palais Farnèse et du Campo de’ Fiori, dans la boucle du Tibre. Il faut environ vingt minutes pour s’y rendre à pied. Le bus n’est sans doute pas encore en service, il est trop tôt. Trouver un taxi à cette heure sera quasiment impossible. Tant pis, Maria ira à pied, elle connaît bien l’itinéraire, elle suivra le boulevard qui longe le Tibre, c’est sur le trajet du bus, si par hasard il en passe un, elle sautera dedans. Maria sort de chez elle précipitamment. Elle a peur de faire de mauvaises rencontres, seule, à cette heure-là, on ne sait jamais, il y a toujours des clochards qui traînent le long du Tibre, mais elle est prête à tout pour Ingeborg…

            Vingt minutes plus tard, Maria s’engouffre sous le porche du numéro 66 de la Via Giulia, dans l’immense vestibule qui l’impressionne beaucoup, sans s’y arrêter cette fois : elle monte à perdre haleine les quatre étages jusqu’à la porte d’Ingeborg. Elle a emporté les clefs de l’appartement, au cas où… Mais Ingeborg lui ouvre. Elle est presque nue, une couverture jetée sur ses épaules. Ce que voit Maria l’affole. Il ne s’agit pas d’une brûlure circonscrite à la main ou au bras, comme on s’en fait couramment lors d’accidents domestiques ; non, tout le devant du corps est atteint, la peau est carbonisée et noire par endroits, à d’autres les plaies sont ouvertes. C’est horrible à voir, et cela doit faire terriblement mal, à se demander comment Inge peut encore tenir debout, un miracle qu’elle ne se soit pas évanouie de douleur avant d’appeler à l’aide. Maria se précipite sur le téléphone et appelle une ambulance. Ingeborg ne proteste pas, elle n’en a pas la force, elle s’est affalée dans un fauteuil et a fermé les yeux, mais elle est consciente. Pragmatique comme elle l’est, Maria se préoccupe tout de suite des papiers d’identité. Elle n’en trouve pas là où Ingeborg lui dit de regarder. Pourtant l’appartement n’est pas en désordre. L’accidentée a même pris la peine de jeter sa chemise de nuit et le châle brûlés dans la corbeille à papiers. Où diable a-t-elle pu mettre son passeport ? L’amie fidèle est encore en train de chercher dans les tiroirs lorsque les ambulanciers arrivent. Que faire ? On ne peut plus attendre. Maria s’empare de l’exemplaire de la traduction italienne de Malina qui se trouve sur le bureau de l’écrivaine, sa photo figure sur la quatrième de couverture, cela suffira bien dans un premier temps. Les infirmiers enveloppent Ingeborg dans une couverture de survie, la couchent sur un brancard, après lui avoir administré les premiers secours et vérifié les fonctions vitales, et ils partent enfin vers l’hôpital Sant’ Eugenio, au Sud-Ouest de la ville ; ils ne l’atteindront au mieux que dans une trentaine de minutes, à cette heure-ci, on peut espérer qu’il n’y aura pas trop d’embouteillage…

            Maria est assise à l’arrière de l’ambulance, à côté de son amie. Elle ne veut pas l’abandonner, il faut quelqu’un pour expliquer qui elle est, à l’arrivée. Tant pis pour les habitants de son immeuble, ils ne comprendront pas que la loge soit fermée, elle n’a même pas pris le temps de laisser un mot sur la porte. Elle n’ose interroger Ingeborg sur les circonstances de l’accident. Les deux amies n’ont échangé que quelques mots, Inge lui a dit sa reconnaissance, qu’aurait-elle fait sans elle, puis elle a pris sa main dans la sienne et a refermé les yeux. Elle se sent très fatiguée, elle est sous perfusion, les ambulanciers lui administrent probablement un médicament contre la douleur, peut-être un peu de morphine, car elle ne se plaint pas, mais elle a besoin de se reposer. Elle va essayer de dormir un peu. Le roman gage de son identité est posé à côté de sa tête, il vient de paraître en traduction italienne, aux éditions Adelphi. Bien sûr, Maria a cru bien faire, que pouvait-elle faire d’autre, mais la présence du livre ne rappelle pas que de bons souvenirs à Ingeborg, elle a eu tant de mal, elle a mis tant de temps à l’écrire ! Elle serait même encline à y voir un mauvais présage, la protagoniste ne finit-elle pas par mourir, par être emmurée ou s’enterrer vive en entrant dans une lézarde du mur ? Ce n’est pas le feu, mais le froid de la pierre qui l’emporte. Avec une main brûlée, on peut écrire, pas avec un corps de pierre ! Le feu n’est pas mauvais, il purifie et régénère, comme l’amour. Quand casquée de fumée, je suis enflammée dans la nuit, cela crépite dans l’obscurité, et je fais jaillir de moi l’étincelle ! Le roman sera-t-il mieux reçu en Italie qu’en Allemagne où il a été décrié dès sa parution, il y a deux ans, un livre « bavard » catalogué comme « roman de femme » par les critiques, bien sûr exclusivement masculins ? En 1961 aussi les critiques s’étaient déchaînés quand fut publié La trentième année, en fait ils ne lui avaient pas pardonné d’avoir changé de registre, de genre, ils sont tellement bornés, ils ne tolèrent pas qu’on transgresse les limites dans lesquelles ils sont enfermés ! Pourtant à la poésie non plus ils n’avaient pas compris grand-chose ! Mais poétesse elle était, poétesse elle devait rester.Alors pour Malina elle avait pris ses précautions, elle a fait beaucoup de pédagogie, cependant elle eut beau donner des interviews, expliquer que chaque mot avait été mûrement réfléchi, que la structure était composée comme une partition, qu’elle avait conçu le roman comme un opéra, qu’il s’agissait d’une « autobiographie imaginaire », pas du récit de sa vie – un coup d’épée dans l’eau.

Siegfried Unseld avait vécu cela en direct, lui qui avait tant misé sur elle ! Il l’attendait depuis longtemps ce roman ! Depuis 1959, c’est-à-dire depuis qu’il dirigeait les éditions Suhrkamp, il cherchait à la convaincre de quitter les éditions Piper de Munich, son éditeur depuis la parution d’Invocation de la Grande Ourse. Unseld avait fait preuve de beaucoup de persévérance, il faut le reconnaître, elle ne s’était décidée que tardivement à claquer la porte de l’éditeur munichois, l’imbécile avait choisit non Paul Celan, mais Hans Baumann, ce nazi, comme traducteur d’Anna Achmatova. C’en était trop ! elle ne pouvait admettre cela ! Depuis qu’elle écrit, elle dénonce la persistance des idées et des acteurs nazis dans la reconstruction de l’après-guerre. D’ailleurs, c’est encore ce qu’elle met en évidence dans Malina : le fascisme rampant à l’œuvre dans la société, la violence physique et psychique, contre les femmes, entre autres. La guerre, la guerre éternelle au fondement de la société humaine. Ce cher Siegfried, il avait compris, lui ! Ils s’étaient connus aux États-Unis, en 1955, invités par Harvard. Il était devenu un ami. Pierre Évrard aussi, enfin Pierre était devenu un peu plus, tout de suite, là-bas aux États-Unis. Si seulement ils étaient présents aujourd’hui, elle ne serait pas si seule, seule, terriblement seule. Surtout Siegfried, elle se sent tellement mal, s’il lui arrivait malheur … elle voudrait lui parler de ses manuscrits inachevés, Malina n’est que l’ouverture d’un grand projet romanesque, aura-t-elle seulement le courage, la force de l’achever ?… Roma o morte, avait proclamé Garibaldi. Das Buch o morte, a-t-elle écrit. C’était en 1966, dans une lettre à Otto Ferdinand Best, lecteur chez Piper. Il y a quelque chose entre moi et moi, entre la maladie et moi, et je veux survivre. Je pourrais avaler un quarantième comprimé de Seconal, et ce serait terminé. Mais je ne veux pas. Elle ne veut pas mourir, mais elle est épuisée, à bout de forces. Exhausted, esausta, erschöpft. Elle ne sait pas ce qui s’est passé cette nuit, elle n’a aucun souvenir. Comme d’habitude, elle n’arrivait pas à dormir, alors elle a pris antidépresseur sur antidépresseur, whisky après whisky, cigarette sur cigarette, la sortie de son roman en Italie la terrifiait, elle avait si peur que cela recommence, elle n’aurait pas la force d’affronter de nouveau les critiques, leurs médisances, cette fois, de plus, ici, sur place, dans cette ville qui était devenue la sienne et où elle était seule, terriblement seule. Et puis son père était décédé, en mars. Il y a six mois. Son père chéri, son père honni. Son père qui s’était rangé par conviction aux côtés d’Hitler. Son père qui s’était engagé volontairement pour combattre en Pologne. Mon triste père, pourquoi vous êtes-vous tu alors sans avoir pensé plus loin ? Elle n’avait jamais révélé ce passé de sa famille. À personne, à aucune amie, à aucun amant, même pas à Paul Celan – surtout pas à Paul Celan. Si, elle l’avait avoué à Hans Weigel, ce fut le premier et le dernier : cela lui avait servi de leçon. Elle s’était jurée de ne jamais recommencer.

Quand le roman était sorti en Allemagne, elle avait demandé à sa sœur, Isolde, d’aller voir son père et de lui expliquer que le personnage du Père dans Malina n’avait rien à voir avec lui, avec la personne réelle. Que c’était une image, une métaphore, une métonymie. L’avait-il crue ? Ingeborg n’avait pas eu le courage de lui parler elle-même, de lui mentir… Ni de conforter le déni dans lequel depuis longtemps il se réfugiait. Lui et toute la famille. Elle ne l’avait pas revu depuis. Et maintenant, il est mort. Lui avait-t-il pardonné ? Ou bien est-il décédé à cause de la peine qu’elle lui avait infligée ? Cette pensée ne la quitte plus depuis six mois. Elle a beau faire, elle a beau se dire et se répéter qu’elle a écrit ce qu’elle devait, qu’elle n’est pas et ne veut pas être du côté des bourreaux, rien n’y fait. Elle l’aimait trop. Il était une part d’elle-même. Je me suis trompée, je l’ai servi, je lui ai vendu mon sang pour un geste d’appartenance abjecte. Il est mon père. Il n’est pas mon père. Hier soir, elle a cru devenir folle, le sentiment de culpabilité la consume, la ronge. L’a-t-il rongé lui aussi ? En fin de compte ? Elle en doute. Elle ne saura jamais. Que s’est-il passé hier soir ? Est-elle sortie dans Rome, a-t-elle erré dans les rues, seule, à la recherche sinon d’une âme sœur (cela fait longtemps qu’elle ne la cherche plus), du moins d’une âme en peine, comme elle, d’une âme à la dérive… Sans doute avait-elle trop bu et trop pris d’anxiolytique ou autres drogues sans lesquelles elle ne peut plus vivre, en disposait-elle seulement encore ? Ou bien était-elle allée en chercher désespérément quelque part, dans les quartiers malfamés qu’elle fréquentait parfois ? S’est-elle endormie en fumant, comme cela lui arrive trop souvent, ou bien s’est- elle évanouie, comme ça lui arrive encore plus souvent, elle ne se souvient pas. Je ne me souviens pas. Quand elle s’est réveillée, elle était dans sa salle de bain, nue, sa chemise de nylon et son châle brûlés à ses pieds…

L’ambulance est arrivée devant l’imposante façade en briques de l’hôpital Sant’ Eugenio. Sa construction fut entreprise sous Mussolini en même temps que le quartier EUR, contrepoint de la Rome antique, qui devait accueillir l’exposition universelle de 1942 destinée à glorifier vingt ans de fascisme. À en croire la couleur du matériau, aucune rénovation n’eut lieu depuis la construction de l’hôpital ; seulement des agrandissements, laids, hétérogènes et déjà obsolescents… L’ambulance s’engouffre dans le couloir réservé aux urgences et Maria n’a pas besoin de convaincre les infirmiers qu’ils ont affaire à une grande écrivaine dont elle n’a pas retrouvé les papiers. On règlera le problème plus tard. Vu son état, il faut que l’accidentée soit auscultée au plus vite par un médecin. Presto, presto, c’è urgenza ! Maria n’a pas le temps d’embrasser son amie, de lui dire qu’elle reviendra. Le brancard s’enfonce et disparait dans les profondeurs du monstre de béton en direction du département de médecine intensive réservé aux grands brûlés. En regardant s’éloigner le brancard dans les couloirs de ciment gris et froids, Maria a un mauvais pressentiment…

Françoise Rétif, Ingeborg Bachmann, L’Errante. Biographie, Éditions Aden, 2026, p. 273-281.

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Ingeborg Bachmann (1926-1973) : “Qui sait quand ils tracèrent les frontières du pays…”, mars 2016

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