Quand chaque classe sociale réclame son moment de lumière

L’émission de France-Inter autour d’un député du Rassemblement national1, ce dimanche 21 juin, fait venir immédiatement à l’esprit une idée qui n’aurait rien de bien original si la sociologie regardait plus souvent du côté de Karl Marx que des analystes d’agences de publicité.

Ce député qui paraît intellectuellement au-dessus du lot comparé aux autres représentants du Rassemblement national, et qui d’ailleurs a commencé sa carrière politique par le sarkozysme2, est très représentatif des classes populaires supérieures et des classes moyennes inférieures de province, par son origine et surtout par les thèmes qu’il met en avant. Comme il ne vient pas de l’extrême-droite de tradition, sinistre tradition, son propos était exempt des marqueurs culturels traditionnels de cette mouvance : la virulence, l’obsession de la décadence ethnique et une certaine propension à la violence verbale. On ne dira pas cependant qu’il était dépourvu de xénophobie, mais dans une mesure sans rapport avec ce qu’on trouve d’ordinaire à l’extrême-droite. Qu’il s’agisse de son fonds véritable ou d’une simple posture de communication, il paraissait raisonnable et «républicain».

Une métonymie

Il suffisait de l’écouter. Ce député est une métonymie des classes populaires supérieures et des classes moyennes inférieures de province, celles qui tirent leur revenu d’une activité de droit privé. C’est le monde des petits indépendants, celui des professions qui sont au-dessus de la simple exécution mais qui ne sont pas cadres supérieurs, le monde de ceux qui ont des formations techniques mais qui ont parfois suivi des études supérieures, courtes et pratiques. C’est aussi le monde des gens qui se croient français de souche. Monde hétérogène à maints égards, mais dont les habitants sont réunis par les mêmes conditions matérielles d’existence et par l’expérience des mêmes difficultés : chômage, déserts médicaux, crise des services publics, coût de l’énergie, coexistence redoutée avec l’immigration extra-européenne. Il en vient une certaine vision du monde qui n’appelle aucune critique en soi, mais dont il est indéniable qu’elle est particulière à ce segment de la société française. C’est bien pourquoi ce député a mis l’accent sur les formations professionnalisantes3, opposées aux cursus universitaires, sur l’artisanat, sur la réforme des politiques culturelles au profit de la culture de proximité, sur le dogmatisme prêté aux écologistes…, thèmes classiques dans ce segment, sans parler de ses remarques sur l’immigration. Il n’est pas le décalque de ces classes, mais il en est proche ; il s’en fait le porte-parole et prétend qu’elles forment une majorité silencieuse.

Et cette idée qui vient, c’est que ces classes aspirent aujourd’hui à donner au reste de la nation une nouvelle classe politique, de nouvelles valeurs, une nouvelle esthétique, de nouveaux principes d’action. Elles veulent leur moment et le droit d’imprimer leur marque à leur tour. C’est le on n’a pas encore essayé (sous-entendu : il est temps) qu’on entend souvent dans les classes populaires.

Le quart d’heure warholien, et un peu plus

La bourgeoisie patrimoniale, l’a eu ce moment avec Nicolas Sarkozy, la bourgeoisie managériale a eu le sien avec Emmanuel Macron4. Pour François Hollande, le bloc social sous-jacent, plus composite, était quand même caractérisé par certains traits communs : une origine urbaine et plutôt dans les grandes villes, un positionnement de classe moyenne et classe moyenne supérieure, souvent aussi par un lien avec le secteur public. C’est la France moyenne, diplômée, sociale et raisonnable, attachée aux valeurs du service public, qui se proposait de guider le pays, sous la houlette d’un énarque au passé provincial. Economiquement, politiquement, cela n’a pas très bien marché. Cette France avait eu son moment warholien quand Nicolas Sarkozy a quitté le perron de l’Elysée, en 2012, sans les honneurs, congédié avec ses valeurs décriées. Puis la roue a tourné, et ce sont les valeurs incarnées par François Hollande qui ont été mises de côté, au moins autant que sa personne.

Dans les trois cas, le groupe social par lequel se définit le mieux le candidat, sans s’y résumer, se présente en sa personne à l’ensemble de l’électorat, avec des valeurs et des propositions dont il pense qu’elles correspondent à l’urgence de l’heure et à l’intérêt de tous. Il se donne en exemple à tous et demande aux élections de valider son candidat, ses valeurs, son programme. Les dirigeants d’entreprises et les fondateurs de start-ups ont ainsi, par l’entremise d’Emmanuel Macron, promis à tous le retour de la prospérité collective, le ruissellement, pourvu qu’on leur reconnaisse plus de liberté d’action et moins d’impôts ; cela a fonctionné jusqu’à un certain point. Aux élections suivantes, jusqu’à présent, les électeurs renvoient le président et son groupe à leur condition de faction minoritaire, ce qui est arrivé à Emmanuel Macron lors de la dissolution de 2024

Quand les marges recherchent la lumière à leur tour

Par contraste, le bloc social sous-jacent au Rassemblement national ne se sent pas représenté depuis au moins dix ans. Il se sent même souvent méprisé par la gauche et oublié par la droite libérale. Il veut donc son quart d’heure warholien, et même un peu plus. Il demande qu’on lui reconnaisse une légitimité politique, morale et esthétique qui lui est refusée sans beaucoup d’égards, de façon humiliante.

On ne s’explique pas autrement d’ailleurs la hargne insensée dont fait l’objet Emmanuel Macron dans les classes populaires et la classe moyenne inférieure, qui lui reprochent son éthos, son habitus et sa praxis, pour utiliser trois mots pédants mais qui sont parfaitement à leur place ici. On se rappellera que dans l’électorat de gauche, dans les milieux qui le composent, Nicolas Sarkozy en son temps faisait l’objet d’un rejet hargneux très comparable. On ne voit pourtant pas en quoi il méritait plus l’opprobre que Jacques Chirac. C’est la difficulté de la politique française aujourd’hui : chaque classe sociale se croit en droit de définir les valeurs et les orientations de la politique, son style, et n’imagine pas que les autres classes aient aussi leur raison d’être. Le blocage de notre système de partis a ses causes propres, mais elles ne sont pas sans lien avec cette impasse sociale.

Chacune des classes a pourtant fait voir ses limites. La bourgeoisie patrimoniale n’a pas convaincu le pays qu’elle pouvait proposer une politique conforme à l’intérêt général, et son dernier représentant, François Fillon, a été éliminé pour des raisons triviales sans que personne ne le regrette. La bourgeoisie managériale n’a pas convaincu davantage, et il n’est pas certain qu’il y aura grand monde pour défendre Emmanuel Macron dans les prochaines années ; c’est probablement injuste, mais l’Orléanisme et ses tenants n’ont jamais été populaires en France. Injuste aussi le discrédit qui a frappé François Hollande depuis 2017, qui doit beaucoup au fait que sa majorité et le bloc social dont il procédait se sont fragmentés dans l’acrimonie et l’invective.

Aux présidentielles de 2027

Aux présidentielles de 2027, il est probable que la candidature du « bloc central », celle d’Edouard Philippe par exemple, signalera l’alliance de la bourgeoisie patrimoniale et de la bourgeoisie managériale, avec des thèmes comme le contrôle des finances publiques, la réduction de l’endettement de l’Etat, une nouvelle réforme des retraites… voilà qui peut enflammer les soirées des Rotary Clubs, mais qui va heurter les intérêts des classes populaires et des classes moyennes inférieures. Ces thèmes ne risquent pas de les détourner du vote pour le Rassemblement national, le style technocratique et parisien du candidat non plus5.

Il est malheureux que cette protestation de classe ait trouvé à s’exprimer dans le cadre d’un parti associé à toute l’histoire de l’extrême-droite. En un sens, c’est le couronnement du cycle ouvert par Jean-Marie Le Pen qui avait commencé sa carrière en infiltrant le mouvement poujadiste et dont les héritiers se font maintenant passer pour les représentants légitimes des classes concernées. Le Rassemblement national a bien compris ce qu’il fallait offrir : de la reconnaissance publique, officielle à des groupes qui se sentent relégués économiquement et moralement, l’accession au pouvoir enfin, tels que vous êtes.

Ces classes découvriront, mais trop tard, que le programme économique de l’extrême-droite est tout sauf social, probablement quand les grands ministères techniques auront été affermés aux fractions les plus thatchériennes du patronat. Le quart d’heure warholien des classes populaires supérieures et moyennes inférieures – la reconnaissance politique et médiatique des valeurs qui sont leur fonds culturel – ne durera pas. Elles veulent l’ordre, la lutte contre l’assistanat et la préférence nationale, elles auront l’austérité.

On songe à la formule de Karl Marx dans l’introduction au 18 Brumaire de Louis Bonaparte, « la lutte des classes en France a créé des circonstances et des conditions qui ont permis à un médiocre et grotesque personnage de jouer le rôle de héros », et aujourd’hui ce héros, on ne sait s’il s’appellera Marine Le Pen ou Jordan Bardella6. Il a fallu beaucoup de maladresses, à gauche et à droite, pour que cette France, pour une part substantielle, en vienne à se coaliser et à vouloir exister derrière ce genre de leaders sans consistance. Il y aurait un article à écrire sur lequel des deux camps a commis le plus de fautes7.

On rêverait d’une proposition politique qui dépasse les intérêts de classe compris de façon étroite, et qui ressuscite un certain sens de la synthèse sociale, comme le Parti radical autrefois, sous la IIIème République d’avant 1914, a su l’incarner – époque des grandes lois républicaines et de l’inclusion de la classe ouvrière dans la République. Progrès et inclusion, tout un programme.

Serge Soudray et Nicolas Tisler

Podcast de l’émission du 21 juin : “Il y a une majorité silencieuse qui est très en colère”, affirme le député RN Thomas Ménagé

Notes

Notes
1Thomas Ménagé, député du Loiret et porte-parole du groupe RN à l’Assemblée nationale, lors de l’émission Questions politiques.
2Puis le souverainisme pour déclassés incarné par N. Dupont-Aignan.
3BTS et DUT, cités par le député qui, lui, a une licence de droit (Tours) et un master de droit public du Panthéon-Sorbonne. L’équation personnelle d’un homme politique excède son rôle dans l’ordre de la métonymie.
4Et non pas seulement l’aristocratie financière comme la gauche, François Hollande en tête, l’a prétendu car E. Macron a aussi réuni autour de son projet ce que la tradition nomme les «capacités».
5Faisons confiance à la Presse Bolloré pour marteler que la candidature du bloc central est loin des attentes du pays, auquel elle veut offrir une alliance de toutes les droites, celles des différents segments de la bourgeoisie et celles des classes populaires et moyennes.
6Si l’Histoire n’a pas retenu que Napoléon III était un grand esprit, il avait néanmoins en lui les ressources qui lui ont assuré une certaine autonomie au regard de ses conditions d’accès au pouvoir. Notre extrême-droite est intellectuellement et moralement déficiente.
7Il est probable que la gauche culturelle (formule de J.-P. Le Goff) ou la gauche brahmane (formule de Th. Piketty) a fait plus de mal que la droite centriste. Celle-ci a refusé pour l’instant d’instrumentaliser la xénophobie, contrairement à ce que prétend la gauche radicale, et a rejeté Éric Ciotti et Éric Zemmour à ses marges ; à preuve, les dernières déclarations d’Emmanuel Macron rejetant les hubs d’Afrique où seraient transférés les immigrés sans papiers, qui sont tout à son honneur.
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