L’architecture quantique

C’est Contreligne qui a sollicité Sina Abedi pour cette présentation du livre si original de l’architecte Cristiana Mazzoni. Architecte lui-même, Sina Abedi connaît l’ouvrage autrement que par sa lecture : il a été l’étudiant de Cristiana Mazzoni en école d’architecture, il travaille aujourd’hui à ses côtés, et il a pris part aux discussions qui ont peu à peu conduit à cette réflexion sur l’architecture quantique. On pourrait y voir une raison de récuser son jugement ; nous y avons vu, à l’inverse, la meilleure des garanties. Nul n’était mieux placé que lui pour entrer dans une pensée fine et complexe sur un sujet inattendu, l’architecture et le quantique. Nous lui avons demandé non un éloge, mais quelle était sa lecture du livre. C’est ce qu’on lira ici.

L’invisible charpente

Il y a, dans l’adjectif « quantique » appliqué à l’architecture, quelque chose qui fait à la fois enseigne et obstacle. Enseigne, parce que le mot promet une résolution intellectuelle des contradictions qui minent la pratique contemporaine : entre mémoire et fonction, matérialité et symbole, technique et sensible. Obstacle, parce qu’il porte avec lui le soupçon, parfois fondé, d’un transfert analogique mal contrôlé entre la physique et les sciences humaines. De la matière au lieu. Petit traité d’architecture quantique, qui paraît cette année aux Éditions La Commune dans la collection «Horizons», mérite d’être lu en dépit, ou plutôt par-delà, ce paradoxe d’enseigne. Son auteur, Cristiana Mazzoni, architecte et urbaniste formée à l’IUAV de Venise, docteur de Paris 8, co-directrice de l’IPRAUS à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville, tient son propos avec la rigueur d’une praticienne : ses travaux antérieurs sur Aldo Rossi et sur les modernités italiennes en témoignent.

Le mot « quantique » sert ici de véhicule à un projet plus ancien et plus exigeant : reformuler, pour notre temps, ce que la phénoménologie de l’habiter, de Heidegger à Christian Norberg-Schulz, a tenté d’articuler entre la matière et le lieu. À ce projet, on doit reconnaître sa nécessité, sa cohérence d’écriture, et, par endroits, une vraie beauté.

Un livre, un geste, une lignée

Le livre est court (296 pages, dont une trentaine de notes) et porte le sous-titre, lui aussi délibéré, de « Petit traité ». Le genre n’est pas neutre : un traité ordonne, classe, organise une matière selon une économie pédagogique. Sept chapitres, comme les sept énergies que distingue Cristiana Mazzoni : fondations, flux, force, harmonie d’ensemble, communication, transcendance, connexion universelle. Le mouvement va du tellurique au cosmique, du matériel à l’immatériel et compose un parcours qui ressemble parfois à un manuel, parfois à une méditation, parfois, il faut l’écrire, à une initiation.

La généalogie est explicite et bien tenue. Vitruve (la triade firmitas-utilitas-venustas), Le Corbusier et son Modulor, Aldo Rossi et L’architecture de la ville, Christian Norberg-Schulz et son Genius loci, Heidegger (Bâtir, habiter, penser), Deleuze et Guattari (la déterritorialisation appliquée à la verticalité architecturale), Edgar Morin (la pensée complexe) : voilà les références centrales, complétées en notes par Jung, Eliade, Bachelard. Cristiana Mazzoni, dans un moment de réflexivité (p. 21-22), reconnaît elle-même que certaines de ces convocations « peuvent paraître redondantes ou simplificatrices ». Elle plaide, pour les défendre, qu’il s’agit d’ancrer le propos « dans une évolution continue et reconnue de la pensée ». L’aveu est précieux. Il invite à une lecture qui prenne au sérieux l’intention pédagogique du livre, sans en surcharger la portée théorique.

Au cœur de la lignée se tient, plus discrètement convoqué que Heidegger mais plus déterminant que lui, Norberg-Schulz et son Genius loci, paru en 1979, traduit en français en 1981, et trop oublié depuis. Le livre de Mazzoni, à bien des égards, en propose une relève contemporaine, à l’âge de l’urgence climatique et du soupçon généralisé porté contre la rationalité paramétrique. C’est cette relève qui constitue son apport durable et c’est par là qu’il convient de l’aborder.

Cristiana Mazzoni

Le génie du lieu, encore et toujours

La meilleure partie du livre, celle qu’on lit en y revenant, est celle qui pratique, plus qu’elle ne théorise, la lecture phénoménologique.

Trois exemples suffisent. La cathédrale de Chartres, dont Cristiana Mazzoni rappelle l’étonnante minceur des fondations (« environ deux mètres » sur sol crayeux) qui relient un sous-sol chargé de mémoires telluriques à un envol gothique de plus de trente mètres sous voûte ; la démonstration est techniquement précise (équilibre de la poussée par contreforts et arcs-boutants) et symboliquement juste. Le Teatro del mondo d’Aldo Rossi, présenté à la première Biennale d’architecture de Venise (Presenza del passato, 1980) : édifice flottant, éphémère, à la fois ancré et en dérive sur la lagune ; c’est ici, sans doute, que la métaphore quantique fonctionne le mieux, parce qu’elle décrit une expérience architecturale (l’entre-deux, l’apparaître-disparaître, le multiple-en-un) et non un état physique. La chapelle de Ronchamp enfin, lue comme dialogue intérieur entre la matière brute et la lumière, dans une fidélité prudente au geste du Corbusier.

Ces lectures fonctionnent parce qu’elles assument leur registre. La phénoménologie de l’expérience architecturale, depuis Bachelard et sa Poétique de l’espace, depuis Norberg-Schulz, depuis Pallasmaa et Les yeux de la peau, depuis l’Attunement d’Alberto Pérez-Gómez, depuis le régionalisme critique de Kenneth Frampton, constitue une tradition pleinement légitime et dont l’architecture contemporaine, sommée de répondre à l’urgence carbone et tentée par une réponse purement technique, a besoin plus que jamais. Cristiana Mazzoni en formule, à sa manière, un excellent diagnostic : on a, écrit-elle (p. 8), « privilégié des solutions techniques normalisées, conçues pour leur efficacité immédiate, mais qui font trop souvent abstraction de la complexité du réel et de la profondeur des expériences humaines ». La phrase n’est ni nostalgique ni indignée. Elle nomme un appauvrissement que tous les enseignants d’architecture, à des degrés divers, constatent dans leurs ateliers.

Cette part phénoménologique du livre trouve son prolongement le plus juste dans une décision matérielle qu’il faut signaler. Le volume est illustré de dessins originaux dont la liste finale, p. 287, indique qu’ils « ont été réalisés au trait sur papier par l’auteure entre juillet et septembre 2025 ». Vues du Teatro del mondo, libres interprétations du Taj Mahal, des illustrations de Delirious New York, du Guggenheim de Bilbao, de la chapelle de La Tourette, de l’intérieur de Ronchamp ou de la façade de Chartres : Cristiana Mazzoni reprend la pratique ancienne de l’architecte qui dessine ce qu’il pense, et qui pense ce qu’il dessine. Le geste est cohérent avec la thèse.

Au moment où le projet architectural est de plus en plus médiatisé par la chaîne BIM-paramétrique, le trait de plume ramène une lenteur, une approximation féconde, un engagement de la main qui valent argument. La « libre interprétation » que ces dessins revendiquent fait, du reste, écho à l’idée centrale du livre : tout lieu, comme une particule, n’existe qu’en relation, et aucune lecture ne l’épuise. Ce parti pris graphique aurait mérité, dans le livre, une note méthodologique plus explicite ; il fait, néanmoins, partie intégrante de l’argument.

Quantique ou la tentation du modèle

Reste à parler de l’enseigne. Mazzoni n’esquive pas la question : la note 2 de l’introduction précise que, « dans les sciences humaines et sociales, “quantique” désigne une approche qui explore les interactions complexes, les inter-dépendances et les potentialités des systèmes humains et sociaux, en s’inspirant des principes de la physique quantique tels que ceux de superposition, d’intrication et d’incertitude ». La précaution est honnête : le mot est revendiqué comme analogique, et l’auteure refuse, et c’est sa lucidité, de prétendre faire de la physique.

Deux objections demeurent. La première est classique : l’usage analogique de la physique quantique en sciences humaines a une histoire critique, qu’Alan Sokal et Jean Bricmont ont nommée à coups d’exemples dans leurs Impostures intellectuelles (1997). Cristiana Mazzoni ne tombe pas dans ce travers, son usage est métaphorique et avoué, mais l’enseigne risque d’attirer sur le livre un public qui ne fera pas la distinction qu’elle fait. C’est une objection de réception plus que de fond.

La seconde est plus interne au livre. La convocation de la géobiologie, des « rayonnements telluriques », des « réseaux énergétiques liés à l’or ou au fer », des « champs électromagnétiques » et de la « géométrie sacrée » se fait par endroits sur le même plan que celle de Heidegger ou de Deleuze (cf. notamment notes 16 et 17). Or la géobiologie, contrairement à la phénoménologie de l’habiter, n’est pas une discipline reconnue par les institutions universitaires ; ses thèses sur l’existence vérifiable de « réseaux telluriques » ne disposent pas d’une validation scientifique établie. On peut comprendre que l’auteure veuille élargir le champ des sensibilités prises en compte par l’architecture, et même partager l’intuition que certains lieux, comme dit le langage commun, font quelque chose à ceux qui les habitent. Mais quand cette intuition prend la forme d’un savoir codifié, elle change de statut, et expose le livre à une critique qu’il ne mérite pas.

C’est ici qu’il faut formuler, en passant, une distinction décisive : ce que l’auteur appelle « écoute du lieu » peut très bien tenir sans géobiologie ; la phénoménologie y suffit, et lui donne même plus de force. La géobiologie n’enrichit pas la lecture de Chartres ; ce qui l’enrichit, c’est la précision sur la profondeur des fondations, la mémoire de la colline crayeuse et la lente accumulation des regards qui s’y sont posés depuis le XIIᵉ siècle. Pour s’inscrire, comme Cristiana Mazzoni le souhaite à juste titre, dans le sillage de Norberg-Schulz, il faut accepter que le génie du lieu se manifeste à travers l’expérience sensible et la mémoire collective, non à travers une physique alternative. À ce prix-là, le livre est plus fort.

Reconnaissons cependant, et c’est la « vérité opposée » qu’il faut, selon la devise pascalienne de cette revue, ajouter à la vérité, que le Heidegger tardif, celui des Holzwege et du « ciel-terre-mortels-divins », a pris des risques de la même nature. La grandeur d’un livre tient parfois à ce qu’il dit plus qu’il ne peut prouver. La réserve, ici, est donc ténue, mais elle n’est pas dirimante.

Que peut un petit traité ?

Reste à interroger la forme. Cristiana Mazzoni a choisi le « petit traité » : un genre qui hésite entre le manifeste et le manuel, entre le manuel et la méditation. Cette indécision est un atout autant qu’un risque. Atout : elle libère l’écriture, qui se permet d’être par endroits lyrique sans cesser d’être argumentée ; elle accueille une iconographie originale, ces dessins déjà mentionnés, qui dialoguent avec le texte plutôt qu’ils ne l’illustrent ; elle suppose un lecteur que l’auteure traite en adulte, capable d’entendre la convocation de Vitruve et celle d’Eliade dans la même phrase. Risque : le livre, par moments, peut sembler vouloir trop dire, et son écriture, paraître surchargée. L’universitaire pointilleux n’en aura pas, à chaque page, son content ; il préférera la rigueur austère d’un Pérez-Gómez. Mais ce lecteur-là n’est pas le que ce livre veut viser. L’étudiant en architecture, le praticien qui s’interroge sur ce qu’il est en train de faire de son métier, l’enseignant cherchant comment renouer avec une intelligence intégrative : c’est à eux que l’ouvrage parle, et il leur parle bien.

Là est l’enjeu contemporain. À l’heure où les écoles d’architecture débattent du sort de leur enseignement, où la transition écologique réclame une refonte de la pratique, où l’ère post-pandémique a redonné à l’habiter son importance vitale, un livre qui propose de renouer avec une intelligence intégrative des lieux n’est pas un livre superflu. A sa façon, il occupe une place que peu d’ouvrages osent aujourd’hui occuper. C’est en cela que sa publication mérite qu’on en parle. Pas pour ses excès, qui sont mineurs, mais pour le geste qu’il accomplit : remettre au centre de la conversation architecturale une question qu’on avait trop discrètement classée.

Reste la formule du titre : De la matière au lieu. Ce n’est pas la matière contre le lieu, ni le lieu sans la matière, mais le passage. Le « lieu » au sens fort, comme expérience habitée, comme mémoire active, comme sensible orchestré, ne se conquiert qu’en partant de la matière, et en ne s’y arrêtant pas. C’est dans ce passage que tient ce que l’on peut appeler, sans grandiloquence, l’art d’habiter. Que ce passage exige aujourd’hui de défaire bien des certitudes (celles de l’efficacité aveugle, du tout-quantitatif, du paramétrage généralisé) n’est plus à démontrer. Le mérite du livre de Cristiana Mazzoni est de poser à nouveau la question dans sa simplicité fondamentale. Sa limite est d’avoir parfois trop voulu y répondre. Mais entre une question juste mal résolue et une réponse fausse à une question dispensable, l’honnêteté intellectuelle ne doute pas de son choix.

Sina Abedi

Sina Abedi est enseignant-chercheur et docteur en architecture. Il est l’auteur de plusieurs livres sur la culture iranienne et le fondateur de l’association Gondishapoor.

Cristiana Mazzoni, De la matière au lieu. Petit traité d’architecture quantique, Paris, Éditions La Commune, coll. « Horizons », 2025, 296 p.

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