Libération, échouer, échouer encore, échouer mieux

1973

En quelques jours, à Libération, s’est rejoué un drame aussi vieux que la presse de gauche. Les deux protagonistes en sont l’argent, qui commence à manquer, et l’idéologie qui n’imagine pas de s’assouplir. Le drame est d’autant plus triste à observer que la gauche est culturellement divisée, qu’elle est en voie de marginalisation politique, et que la dernière chose qu’on lui souhaite, ce serait de perdre un quotidien qui lui a donné beaucoup depuis sa création.

Une démission, des succès, des pertes

Tout commence par une démission. Dov Alfon, directeur de la rédaction depuis 2020, annonce qu’il quitte son poste à 65 ans pour reprendre l’écriture, estimant qu’un nouveau cycle de transformation devait s’ouvrir. Il laisse un journal transformé, dont la diffusion totale a progressé de 60%, qui atteint 110 000 abonnés et dont l’audience numérique a doublé pour atteindre 40 millions de visites mensuelles. Mais les finances du journal restent sous perfusion, et la rédaction est traversée par des tensions idéologiques, celles qui existent au sein de la gauche française autour des notions d’universalisme et de laïcité.

Pour le remplacer, le président de la société actionnaire principale de Libération propose Nicolas Barré, ancien directeur de la rédaction des Échos pendant dix ans, puis directeur de Politico France. Le choix est intelligent, cohérent du point de vue de l’actionnaire : c’est un professionnel aguerri, reconnu, mais c’est passé pour une provocation  du point de vue de la rédaction. Nicolas Barré a fait l’essentiel de sa carrière au sein du journal Les Échos, à la ligne économique libérale, et a été directeur adjoint de la rédaction du Figaro de 2006 à 2008. Malgré son expérience et son professionnalisme, ce n’est pas le pédigrée qui pouvait convenir à la rédaction. L’intéressé s’est donc retiré après avoir rencontré les membres du bureau de la Société des journalistes qui a précisé que « sa trajectoire et l’identité profonde de Libération, réaffirmée par la rédaction, étaient trop éloignées pour que sa venue s’impose comme une évidence ».

La dure loi de l’argent

La question n’est pas de savoir si un profil moins libéral aurait pu convenir à la rédaction, mais si ses membres et tout le journal ont pris la mesure de la situation. Libération a été renfloué de 60 millions d’euros en quatre ans, dont 17 millions en mars 2026. La question du positionnement idéologique ne peut être dissociée de celle de l’équilibre des comptes et du financement des activités dans les prochaines années.

2014

Malheureusement pour les éléments les plus à gauche de la rédaction, il n’existe pas de modèle économique correspondant à leurs souhaits. Ce lectorat est trop restreint. Il condamnerait le journal à vivoter, avec une rédaction amoindrie, moins de pages, une couverture de l’actualité réduite, et de l’éditorial militant… On comprend donc pourquoi la direction souhaite un repositionnement : il faut élargir les cercles de lecteurs, non pas au-delà de la gauche, mais de cette gauche centrée sur des convictions qu’on appellera au choix « woke » ou « progressistes », et qui paraissent définir une bonne partie de sa jeune rédaction1 ; il faut trouver un rédacteur en chef capable de gagner des lecteurs qui n’ont aucune sympathie pour Sandrine Rousseau ou Jean-Luc Mélenchon, dans cette France de centre-gauche éduquée qui lit Le Monde ou L’Obs, voire Les Echos. Les orientations les plus radicales de Libération, celles qu’on sent dans certaines rubriques (mais non dans toutes), ont sur eux des effets répulsifs – et en même temps, il ne faut pas perdre le lectorat plus militant. Compliqué mais pas impossible.

Le piège de l’autonomie financière

Un point mérite d’être souligné. Le transfert de Libération à un fonds de dotation en 2020, qui lui a donné son indépendance politique vis-à-vis de l’actionnaire mais aussi l’autonomie financière ou plutôt l’exigence d’autonomie financière, lui aurait été fatal sans les prêts du milliardaire Kretinsky. Un titre placé sous le contrôle d’un fonds de dotation ne peut se permettre de rester longtemps en pertes. Il n’a pas d’actionnaire de référence qui se sentirait tenu de couvrir les déficits, au moins pour ne pas perdre sa mise de départ. Moins qu’un autre, il ne peut être la chambre d’écho d’une sensibilité politique minoritaire, à lectorat clairsemé. La contrainte économique impose, tôt ou tard, l’ouverture, écrivions-nous2.

Par comparaison, un titre comme Politis assume pleinement sa niche militante, et survit grâce à la fidélité de ses abonnés-sociétaires et aux aides publiques. Ce modèle est cohérent, mais fragile. Il ne peut correspondre au projet d’un grand quotidien national.

C’est le dilemme de la presse de gauche, que l’on retrouve mot pour mot dans les débats qui agitent le Guardian à Londres ou le New York Times à New York : comment un titre qui a construit sa légitimité sur une identité idéologique forte peut-il élargir sans se trahir ? Comment desserrer les contraintes économiques, qui, dans le cas de Libération, sont proprement dramatiques, tout en restant fidèle à la ligne traditionnelle du journal, surtout comme l’ont renouvelée à leur façon les jeunes membres de la rédaction.

Francis Luis Mora, Morning News, 1912

Il n’existe pas de réponse simple. The Guardian, cité en modèle depuis l’origine par les architectes du fonds de dotation de Libération, est en principe un journal de centre-gauche à spectre large, pas le journal d’une sensibilité politique particulière. En fait, le spectre n’est pas si large, pas autant qu’il faudrait, ce qui n’a pas empêché le groupe de réduire ses pertes et d’atteindre près de 1,3 million de soutiens numériques, grâce à une expansion mondiale que Libération ne peut espérer. Aux États-Unis, le débat oppose schématiquement deux visions. D’un côté, des publications comme Jacobin ou The Nation revendiquent un positionnement clairement de gauche socialisante, radicale, sans chercher à séduire un lectorat plus centriste. De l’autre, le New York Times, avec ses 11,88 millions d’abonnés, incarne une presse libérale grand public qui, selon ses critiques de gauche, « cultive son audience, la flatte et la tient en haleine » pour des raisons avant tout commerciales3.

Sans vouloir jeter la pierre aux journalistes de Libération, qui ont leur logique, la pureté idéologique est aujourd’hui le meilleur moyen d’arriver à une situation financière calamiteuse. C’est uniquement la préservation du titre, de son influence à gauche, dans tous les segments de la gauche sans exclusive, qui devrait les mobiliser dans cette période où un néo-pétainisme de combat semble prendre l’avantage. Il serait même judicieux, pour un quotidien confronté à ces difficultés, de viser au-delà de la gauche de tradition, en misant sur la qualité et l’originalité intellectuelles. Les journalistes devraient se préoccuper d’attirer vers Libération ceux que ses pages culturelles, de grande qualité, souvent même supérieures à celles du Monde (avis personnel), pourraient attirer même s’ils ne sont pas forcément de gauche.

L’échec peut fasciner, avec toutes les émotions qu’il procure. On connaît la vieille citation de Beckett « Échouer, échouer encore, échouer mieux », dans son récit Cap au pire, sacré titre4. Mais à ce compte-là, il risque de ne plus y avoir de quotidien de gauche digne de ce nom. Libération sera un quotidien de témoignage, comme il existe aux élections des candidatures de témoignage ; c’est le risque.

Stéphan Alamowitch et Nicolas Tisler

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Notes

Notes
1La contestation interne dont est l’objet celui qui est parfois décrit comme un vieux boomer soixante-huitard, Jean Quatremer, donne la mesure des affrontements internes.
2Voir Contreligne, Libération – La foi, l’espérance, la charité, 19 mai 2020.
3Voir Columbia Journalism Review, Why the Left Can’t Stand The New York Times, February 28, 2019, Amber A’Lee Frost.
4Editions de Minuit, 1991, avec sa célèbre sentence Ever tried. Ever failed. No matter. Try again. Fail again. Fail better.
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