« Connected », Dmitri Zimine, homme d’affaires, philanthrope et agent de l’étranger (selon Poutine)

L’actualité cinématographique récente montre la difficulté qu’il y a, parfois, à distinguer la fiction de la réalité, d’autant plus que les auteurs des films ne lèvent nullement les doutes que pourraient avoir les spectateurs et se contentent, pour se dédouaner, ou se protéger, de mises en garde classiques. Le mage du Kremlin l’illustre parfaitement. Ce film revendique la « véracité historique », noyant maints faits historiques dans un romanesque débridé, mettant en scène certains personnages réels sous leurs vrais noms, alors que d’autres figurent sous pseudonymes.

Truth is stranger than fiction

Truth is stranger than fiction, disait Mark Twain. C’est bien ce que démontre un documentaire récent consacré à Dmitri Zimine, connu pour avoir fondé en Russie, dans les années 90, le réseau de télécoms Vimpelcom, et pour son activité de philanthrope, avant de choisir l’exil.

Connected1, le documentaire de la réalisatrice Vera Kritchevskaïa, raconte l’histoire de Dmitri Zimine, né en 1933, qui décida, le 21 décembre 2021, à l’âge de 88 ans, de mettre fin à ses jours par euthanasie dans une clinique en Suisse. Le film s’ouvre quelques mois avant sa mort, sur un bateau où il avait invité ses proches pour son dernier voyage, d’où le titre en russe Blizkie (Les proches).

Bande-annonce du documentaire

Dmitri Zimine est un Russe tout à fait remarquable, au destin exceptionnel, et sa vie, racontée dans ce film, illustre parfaitement les changements intervenus dans son pays. Parmi les invités à ce dernier voyage, figure un Américain, de 30 ans son cadet, Augie K. Fabela, fils d’immigrés latino-américains, habitant de Chicago. Zimine fit sa connaissance à la fin de la guerre froide, avant l’effondrement de l’URSS fin 1991 quand la perestroïka et la glasnost initiées par Gorbatchev (arrivé au pouvoir en 1985) transformèrent radicalement en quelques années l’Union soviétique : la chute du mur de Berlin en 1989 ouvre des perspectives inopinées, les frontières entre États s’ouvrent, les voyages se multiplient, les Soviétiques sont de plus en plus nombreux à voyager à l’étranger. Fabela raconte avec amusement son premier voyage en URSS, le troc qu’il fit d’un petit gadget électronique pour se procurer un billet au Bolchoï.

Un scientifique soviétique ordinaire

Dmitri Zimine, ingénieur soviétique en radio-électronique, diplômé de l’institut d’aviation de Moscou (MAI), avait travaillé 30 ans pour le Complexe militaro-industriel soviétique (VPK en russe). Il était responsable du système de défense antiaérienne de Moscou, un domaine ultrasecret, quand tout d’un coup de nouvelles perspectives s’ouvrirent à lui. L’époque du secret absolu était révolue. Or le secret, comme le remarque Zimine, tel que pratiqué à outrance en Union soviétique, est nuisible, car il compromet l’efficacité. Zimine indique les trois niveaux de « secret », qui figuraient en tête des documents officiels: « Secret », « Très secret »,  « Secret d’importance particulière ». Il rappelle aussi que le téléphone de tous les Soviétiques employés dans le complexe militaro-industriel était sur écoute.

La réalisatrice Vera Krichevskaïa a repris dans ce documentaire les propos de Zimine lors ses nombreuses interviews, quand il répond notamment aux questions de Mikhaïl Fichman, journaliste de Dojd2, de Dimitri Bykov, écrivain dissident très célèbre, de bien d’autres encore. Il se rappelle certaines dates marquantes de l’histoire soviétique. 1968, par exemple, avec l’intervention de l’armée soviétique à Prague, lui avait fait perdre toutes ses illusions sur le régime. Zimine dès le début ne s’est fait aucune illusion sur Poutine, issu du KGB, ce qui, d’après lui, n’augurait rien de bon – opinion partagée, à l’époque, par de nombreux représentants de l’élite intellectuelle du pays.

Il comprend très vite aussi que les dirigeants de son pays sont tous des bandits, en reprenant le slogan lancé par Navalny sur le « parti des voleurs et voyous  ». Leur crime est de privilégier une course effrénée aux armements au lieu de veiller au bien-être de la population. Ce fut le cas pour l’URSS des dernières décennies, c’est à nouveau vrai sous Poutine.

Le secret des origines

Zimine est un Soviétique ordinaire, et, comme pour tant de Soviétiques, l’histoire de sa famille, elle aussi victime des répressions staliniennes, ne lui fut révélée que très tard. Tous les représentants de cette génération en Russie gardent sans doute en mémoire la mise en garde systématiquement formulée par les aînés : « Moins tu en sauras, mieux tu te porteras ».

Il faut d’abord garder le secret sur le destin de son père, déporté au Goulag en 1935 et fusillé dans un camp à Novossibirsk. Dmitri n’avait que deux ans. Il note avec amusement qu’une de ses tantes avait réussi, dans une des nombreuses enquêtes que devaient remplir les Soviétiques, à transformer le nom de famille Goutchkov en Toutchkov. Аlexandre Ivanovitch Goutchkov, un des grands-pères de Dmitri, fut un industriel, président de la Douma en 1910-1911 et ministre du premier gouvernement provisoire. À ce titre, toute parenté avec lui était toxique. La mère de Dmitri s’était efforcée, dans la mesure du possible, de lui cacher  par ailleurs ses origines juives. Lorsqu’il obtiendra son premier passeport3, elle veillera, en l’accompagnant, à ce qu’il inscrive comme nationalité la mention « russe ».

De l’antisémitisme virulent et pervasif qui a régné de tout temps en Russie, Zimine garde un souvenir très précis. Il était en première année de faculté, en 1953, lorsqu’éclata le complot des blouses blanches, une sinistre affaire qui fit accuser des médecins juifs d’avoir empoisonné leurs patients. Il se rappelle que l’atmosphère était devenue insoutenable, au point qu’il évitait de prendre les transports en commun. Plus tard Zimine revendiquera la nécessité de connaître son histoire, de l’analyser, d’en tirer des leçons. Il se souvient qu’il n’avait jamais fait mention ni de l’arrestation de son père, ni des origines juives de sa mère.

Réfléchissant à la fin de sa vie au destin de son pays, aux constantes de son histoire, il ne peut que déplorer la dictature favorisée par l’amour immodéré des Russes pour leur maître, par la peur du chef, soigneusement entretenue au cours des siècles. Pour lui qui ressent de la nostalgie d’avoir définitivement quitté son pays en janvier 2021, c’est la honte qu’il éprouve devant l’évolution qu’il constate, ce qui révèle un patriotisme véritable.

De nouvelles perspectives

Les changements immenses en URSS, dès l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev, rendirent possible la rencontre, au départ improbable, d’un jeune entrepreneur américain de 25 ans et d’un ingénieur soviétique de 55 ans. Leur amitié profonde pendant tant d’années représente, selon la formule de Fabela, l’alliance du rêve américain et du destin russe. Tout historien de l’Union soviétique ne pourra s’empêcher de penser à la célèbre formule de Staline : « le sens des affaires américain et la démesure russe », Американская деловитость и русский размах.

À l’origine du succès remporté par ces deux entrepreneurs, il y a la conjonction de trois faits : l’effondrement de l’URSS, la mise en place d’une économie de marché, l’apparition de nouvelles technologies. La multiplication des voyages entre l’URSS et les pays occidentaux, notamment les États-Unis, facilita les contacts. L’effondrement du pays à la fin 1991 scella la mutation du régime.

Fabela se souvient avec émerveillement de l’effervescence qui caractérisa les premières années 1990. Les instituts soviétiques les plus secrets s’ouvraient aux Américains, à sa grande surprise, car il comprenait bien que, quelques années plus tôt, les Russes auraient risqué la prison. Tandis que les Américains cherchaient avant tout à vendre, à conclure des marchés fructueux en ces temps de capitalisme sauvage, les Russes s’intéressaient avant tout aux nouvelles technologies qui s’ouvraient à eux.

Zimine l’explique parfaitement : les nombreux scientifiques employés dans les entreprises d’État, surtout au sein du complexe militaro-industriel, se retrouvèrent du jour au lendemain au chômage, sans moyens de subsistance – voilà l’une des raison pour laquelle, comme le note malicieusement Fabela, ils acceptaient avec plaisir toutes les invitations chez des étrangers qui leur permettaient de se servir abondamment au buffet pour faire des provisions à rapporter chez eux. Après les pénuries sévères de la fin des années 1980, l’hyperinflation du début des années 1990 avait ruiné la population.

Zimine constate, quant à lui, que les scientifiques, physiciens ou techniciens russes, étaient pour la plupart des dissidents, parce que leurs spécialités,  relevant des sciences exactes, ne toléraient pas le mensonge. Il rend à cette occasion hommage à l’engagement pour la démocratie, la paix et la coopération internationale du physicien André Sakharov, qui reste un modèle pour tous ceux en Russie qui se désolent de l’évolution du régime.

Zimine relate son premier voyage à l’étranger, aux États-Unis en l’occurrence, et se souvient de l’enthousiasme qu’il éprouva en recevant son premier vrai passeport. Très peu de Soviétiques en disposaient alors, et même maintenant, d’après un institut de sondage russe, 29% seulement des citoyens russes disposaient, à l’automne 2022, d’un passeport dit « étranger » (Загранпаспорт. Zagranpasport). Les premiers voyages à l’étranger au cours de ces années font d’ailleurs jusqu’à maintenant l’objet de récits émus, oraux ou écrits, alors que la liberté de déplacement pour les citoyens russes est de plus en plus compromise.

Une réussite exemplaire : Vimpelcom et Beeline

Dès 1992, Fabela et Zimine fondèrent une entreprise de télécommunication très prospère, Vimpelcom. En 1993, sa marque commerciale Beeline lança en Russie le premier service de téléphonie mobile.

Son succès fut fulgurant dans ce pays immense, où l’on ne comptait que 17 téléphones (fixes, évidemment) pour 100 habitants. En 1996, Beeline comptait déjà 50.000 utilisateurs. En 1996, l’entreprise fut la première compagnie russe à être cotée sur la Bourse de New-York. Cette introduction en bourse fut un énorme succès et donna lieu à des festivités nombreuses et spectaculaires sur Wall Street, le temple du capitalisme américain.

Les deux amis firent fortune, Zimine reconnaissait lui-même que sans être milliardaire, il était devenu multimillionnaire. Il ne comprenait pas en revanche le travers américain consistant à évaluer le « prix » de tel ou tel individu. Ainsi, la décennie 1991-2001 fut pour Zimine la période la plus brillante de son activité professionnelle. Ces années furent évidemment également marquées par la montée de la criminalité. Zimine lui-même en fut victime un soir en rentrant chez lui. Fabela, quant à lui, se souvient d’une attaque de malfrats dans leur bureau. Un ex-partenaire à eux fut même tué, et Fabela dut rentrer précipitamment aux USA.

Un entrepreneur devenu mécène

En 2001 Dmitri Zimine vendit presque toutes ses actions, quitta ses fonctions d’administrateur, ne gardant que le titre de président d’honneur. Zimine décida de changer sa vie, de sortir totalement des affaires et de devenir un mécène, en consacrant  90% de sa fortune à des œuvres. Entre 2001 et 2016 il est à la retraite, crée le fonds caritatif Dynasty, et le prix littéraire Prosvetitel (« Prix des Lumières »). Il est le premier et le seul citoyen russe à avoir reçu la médaille Carnegie de la philanthropie. Il soutient des scientifiques, des intellectuels, des savants de toute discipline. Avec son fils Boris ils auront aidé et soutenu financièrement Alexeï Navalny pendant douze ans. C’est d’ailleurs en janvier 2021, au moment où Navalny fut arrêté à son retour d’Allemagne où il était soigné après son empoisonnement, que Dmitri Zimine décida de quitter définitivement la Russie. Boris Zimine, son fils, avait déjà quitté la Russie, et fut par la suite déclaré « agent de l’étranger ».

Les années 1990, d’une prodigieuse effervescence, au cours desquelles Zimine fit fortune, furent, on le sait, marquées, hélas, par une criminalité inquiétante et un appauvrissement général de la population. Fabela précise par contre que les deux décennies suivantes, notamment les années 2010, connaîtront une criminalité tout aussi effrayante, mais de nature très différente. Les ressources administratives dont disposent les ministres et autres fonctionnaires proches du pouvoir leur permettent de s’approprier toutes les richesses. Tout est désormais concentré entre les mêmes mains, qu’il s’agisse des finances, des pouvoirs législatif, judiciaire, ou exécutif.

Vimpelcom fut au fond une start-up des années 1990, au temps des espoirs. Cette période est définitivement terminée, chaque année apporte de nouvelles désillusions. 2014, avec l’annexion de la Crimée, marque un tournant fatal. En 2015 le fonds Dynastie est déclaré « agent de l’étranger » comme par ailleurs l’association Mémorial. Zimine père et fils ont très mal vécu cette période, ils se sont sentis profondément blessés.

Dmitri Zimine – Plan du film

Un fauteuil désormais vide

Arrivé volontairement au terme de sa vie, Dmitri Zimine se pose des questions philosophiques essentielles qu’il partage avec ses proches au cours de ce dernier voyage. Il se livre ainsi à des réflexions très justes : quel sens a la vie sans souvenirs ? Cette remarque lui échappe à l’occasion d’un moment, douloureux pour lui, où il a du mal à trouver un mot. Il s’insurge également contre des interdits supposés ménager une meilleure santé : ne pas boire, ne pas fumer. Pourquoi se priver d’un plaisir ? À quoi bon vivre davantage ? Dans une interview avec l’écrivain russe Dimitri Bykov, il se livre à un formidable discours et affirme que l’allongement de la vie est un crime. Dans son journal intime, Léon Tolstoï aussi écrivait en 1857 : « à quoi bon prolonger la vie ? » On ne peut s’empêcher de penser à la conversation entre les présidents de Russie et de Chine qui a fuité récemment dans les médias.

Fidèle à la doctrine d’optimisme qu’il a adoptée une fois pour toutes, Zimine s’amuse à terminer ses interventions par des formules qui reprennent ironiquement des slogans soviétiques très connus qui sont autant de contre-vérités : « en avant vers l’avenir radieux ! ». De son ami américain Fabela, il dira qu’il parle aussi bien le russe que lui-même l’anglais, c’est-à-dire très mal.

Évoquant les pénuries invraisemblables qui sévirent en Union soviétique il rappelle qu’en l’absence de rouleaux de papier ad hoc, on se servait de papier journal. Ce qui présentait des risques certains : les journaux publiaient régulièrement des portraits de Staline. Il fallait éviter de crever par mégarde l’œil de Staline en accrochant les feuilles de papier au mur. Dans la nouvelle Russie où règne l’économie de marché, Dmitri Zimine fréquente assidûment, en tant qu’entrepreneur, les réunions de l’Union Russe des Entrepreneurs et Producteurs (RSPP). Évoquant une de ces réunions, il s’amuse à parodier les comptes rendus de l’époque stalinienne. « La réunion se termine sur des applaudissements nourris qui se transforment en ovations. Tout le monde se lève pour ne pas se retrouver en prison. » Il s’agit en fait d’un jeu de mots subtil sur le sens d’un verbe 4.

Last but not least, notons la dernière  facétie de ce vieux Monsieur : il demande à ses proches de laisser après sa mort son portable allumé avec le message suivant : « L’abonné est hors de portée du réseau. »

Une image magnifique clôt ce documentaire. Sur le pont du bateau qui accueillit Dmitri Zimine et ses proches pour son dernier voyage, sur le dos de son fauteuil désormais vide, flotte au vent sa chemise.

Véronique Jobert

Notes

Notes
1 Documentaire présenté lors du  festival international  Artdocfest, festival russe créé en 2007,  dont la troisième édition parisienne s’est close en novembre 2025.
2Média d’opposition créé en 2010, déclaré à présent « agent de l’étranger » et délocalisé en Europe occidentale. L’interview avec Fichman date de 2011.
3Le passeport soviétique dit « intérieur » comportait deux mentions : la nationalité en tant que citoyenneté, et la nationalité en tant qu’origine ethnique.
4Все встали, чтобы не сесть.
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