Qui contrôle vraiment l’information en France ? Depuis une décennie, la concentration de la propriété des médias entre les mains d’une poignée de grands groupes alimente les débats sur la démocratie et la liberté de la presse. Pourtant, malgré les critiques, peu de solutions concrètes ont émergé. Peut-on et comment rompre l’enchainement qui fait passer de la crise économique du secteur à la concentration économique, et de celle-ci à l’influence politique manifeste ou à demi-avouée ?

Depuis au moins dix ans, il a été beaucoup écrit sur le contrôle capitalistique des grands médias français, et notamment des entreprises de presse. Les analystes ont mis en évidence qu’un très petit nombre de groupes et un très petit nombre de personnes, grands capitalistes détenaient la propriété de ces entreprises, qu’ils en retiraient le pouvoir d’influencer leur rédaction et d’orienter ce qui fait l’espace public. Un célèbre diagramme du Monde diplomatique l’a bien illustré.
Une réalité historique

(1800-1864)
Ce n’est pas d’aujourd’hui que le poids des grands intérêts capitalistes se fait sentir dans la sphère des médias, ni d’aujourd’hui que cette situation fait l’objet de critiques, le plus souvent de la part de la gauche socialisante2, mais aussi d’autres segments de l’opinion. On mettait autrefois en cause la « pieuvre Hachette », et on stigmatisait à juste titre l’influence des milieux patronaux sur l’information.
En 1928, Léon Blum imaginait une forme de socialisation des moyens de production appliqués à la presse pour desserrer l’emprise du capital sur les médias de l’époque3. Ce projet porte la marque de son temps et témoigne d’une foi de charbonnier dans le contrôle étatique de la propriété des moyens de production, en l’occurrence la production de l’information. On ne pourrait aujourd’hui le reprendre tel qu’il a été conçu.
À La libération et dans les différentes réformes qui ont suivi depuis 1944, l’entreprise de presse a fait l’objet de réformes parfois intelligentes, mais souvent inefficaces. La production d’informations exige toujours de réunir des moyens importants, alors que ne cesse de s’assombrir la conjoncture des médias, surtout depuis le développement de l’internet, auquel est associé une culture de la gratuité. Les difficultés d’un journal populaire de qualité comme Le Parisien l’illustrent bien (33 millions d’euros de pertes en 2024, lit-on). La crise économique qui frappe la presse n’a pas cessé, puisqu’elle découle de raisons structurantes et non pas conjoncturelles. L’ensemble de l’écosystème est donc encore plus contrôlé qu’auparavant par les conglomérats industriels qui réalisent leurs profits dans d’autres secteurs et sont en mesure de les réinvestir dans des journaux, des magazines, des radios…
L’information dont on dit justement qu’il s’agissait d’un « bien public » est aujourd’hui à la merci des stratégies de ces grands groupes, selon les politiques de leurs dirigeants, et parfois en fonction de leurs préférences politiques. C’est d’ailleurs le point marquant et inquiétant de la situation actuelle : ces grands actionnaires ne se bornent parfois pas à rechercher une notoriété, une aura que leur métier d’origine ne leur garantit pas ; ils ne recherchent même pas seulement à aider leurs propres affaires ; désormais, certains entendent jouer un rôle politique, pour le meilleur et pour le pire.
Parmi les aspects, toutes choses égales par ailleurs, positifs de ce type d’actionnariat, il faut mentionner la capacité à financer les investissements et la modernisation numérique des médias, comme l’a montré l’investissement de Jeff Bezos dans le Washington Post racheté en 2013 pour 250 millions de dollars et qui perdait encore en 2023 plus de 70 millions de dollars, comme le montre aujourd’hui la recapitalisation de 140 millions d’euros du Parisien décidée par le propriétaire du groupe LVMH4. Que serait devenu l’un ou l’autre de ces journaux sans ces injections d’argent frais ? Il aurait probablement rejoint le cimetière des journaux disparus, non faute de qualité éditoriale, mais parce que le lectorat et surtout la publicité sont partis ailleurs, vers les plateformes numériques principalement. L’influence des capitaines d’industrie dans les médias appelle donc un jugement prudent, on l’a dit.

Le pire est néanmoins ce qui se profile, du fait que parmi les grands intérêts capitalistes, l’illibéralisme s’est aujourd’hui répandu, ce dont les États-Unis et la France offrent un spectacle saisissant. On peut regretter le vieux Marcel Dassault et ses investissements dans Jours de France. Les chartes de déontologie que les rédactions ont imaginées pour se protéger de l’influence de leurs actionnaires paraissent peu de choses, quand l’actionnariat est à la fois concentré dans peu de mains, indispensable compte tenu des besoin de financement, et déterminé à faire valoir son point de vue.
Cet actionnariat de grands patrons n’est pas mécontent de voir les journalistes quitter les quotidiens en faisant jouer la clause de conscience, clause qui leur permet de démissionner dans des conditions économiquement avantageuses en cas de changement d’orientation d’un titre ; au contraire, il s’en félicite. Ce qui est arrivé à la rédaction d’Europe 1 et à celle du Journal du Dimanche est un cas topique. Les démissionnaires sont vite remplacés par des journalistes aux convictions alignées sur celles des nouveaux propriétaires, tropisme réactionnaire compris.
Il faut souligner un point : la critique des grands groupes industriels ne mène pas loin quand de fait, ils sont la seule source de financement disponible. Cette critique menée par différents analystes, et notamment par Julia Cagé, l’économiste proche de La France Insoumise dans ses ouvrages5, n’a débouché sur aucune solution à la mesure des difficultés dont chacun peut faire le constat, bien au-delà du réduit idéologique qu’elle occupe. Il est temps d’explorer des pistes concrètes pour diversifier l’actionnariat des médias et préserver leur indépendance.
Que faire ?
Il ne suffit pas de déplorer l’influence des grands intérêts capitalistes si l’on n’imagine pas d’alternatives.
Il serait bon d’imaginer d’autres formes de détention capitalistique des médias, et en substance, il faudrait imaginer de leur imaginer des actionnaires différents de ceux qui contrôlent l’économie, de façon souvent personnelle et dynastique. Dans son programme de 2017, Emmanuel Macron avait inscrit le projet de promouvoir les fondations et autres structures non capitalistes de détention des médias. Le Scott Trust qui détient le Guardian Media Group depuis 1936 semblait un modèle intéressant, tout comme des structures similaires en Norvège, le Tinius Trust, et aux Pays-Bas avec la Stichting Democratie en Media qui détient des participations minoritaires dans plusieurs médias. Le programme est resté lettre morte, et ce point n’a pas été repris lors de la campagne pour le second mandat.

Or nos sociétés comportent une grande diversité d’acteurs capables d’assurer aux médias de qualité une stabilité financière, des ressources et un soutien managérial, bien plus qu’on ne le dit. On songe aux entreprises privées qui ne relèvent pas stricto sensu du capitalisme ordinaire : banques mutualistes, caisses de retraite, entreprises parapubliques, certaines grandes associations, principales sociétés d’économie mixte… On pourrait y ajouter les grands fonds d’investissement, car il n’est pas dans leur intérêt que l’information soit sous le contrôle d’un establishment économique restreint. Tous d’ailleurs, pour cette raison, ont intérêt à ce que soient préservés des médias indépendants et de qualité. L’intervention de ces actionnaires dans le secteur des médias relèverait aussi de la responsabilité sociale des entreprises, et pour les fonds d’investissement, de leur politique en matière d’objectifs « environnementaux, sociaux et de gouvernance ». C’est à ces deux titres que leur participation au renouvellement de l’actionnariat des médias pourrait être envisagée.
Il s’agirait de créer ainsi un registre d’actionnariats différents grâce auquel l’écosystème des médias serait rééquilibré par d’autres d’autres valeurs, d’autres personnes, d’autres pratiques qui contribueront à la diversité et à la résilience du système. S’il n’y a pas de grandes variations à espérer en ce qui concerne le modèle économique des médias, car les contraintes économiques sont les mêmes pour tous, en revanche un nouveau modèle actionnarial pourrait permettre une différenciation des logiques qui animent le secteur6.
Ce nouvel actionnariat pourrait apporter ce que les simples citoyens, malgré leur bonne volonté, ne peuvent apporter, même quand ils se regroupent dans des sociétés de lecteurs, aimables mais souvent inutiles eu égard aux enjeux économiques. Tout ce que l’on peut demander aux simples citoyens, c’est de s’abonner ou d’acheter les journaux (papier ou numérique) ; le reste dépasse leurs moyens.
Ceci ne dépasse pas les moyens des entreprises auxquelles on songe pour renouveler l’actionnariat des médias, surtout si elles se regroupent en consortium ou en fonds visant à épauler financièrement le secteur dans sa globalité, première hypothèse, ou alors certains titres de leur choix, seconde hypothèse. Chacune de ces voies a ses avantages et ses inconvénients, et dans l’optique de rendre le secteur plus diversifié, plus résilient, elles gagneraient à être explorées en parallèle. Il appartiendrait par exemple aux médias de rechercher, chacun pour ce qui le concerne, le groupe d’actionnaires, le noyau dur, le mieux à même de comprendre leur projet éditorial et de lui apporter le soutien exigeant qu’il peut appeler.
Une modernisation de l’action de l’Etat
Ceci pourrait être l’occasion d’une modernisation de l’action de l’Etat, assez routinière en matière de médias et dépassée par les évolutions de ces quinze dernières années. L’investissement par le biais de fonds de dotation pourrait par exemple être encouragé. Au-delà du régime fiscal avantageux propre à ces fonds, on pourrait imaginer une contribution de l’Etat à titre de complément de cet investissement privé, une forme d’abondement, afin d’augmenter les sommes destinées à l’équilibre économique des médias et à leurs investissements.
Ceci rendrait sans objet la crainte que l’intervention publique soit le moyen d’une influence politique occulte ou manifeste, ou du moins en réduirait le risque. Ce serait aussi un moyen de moderniser les aides à la presse, dont on répète à juste titre qu’elles aident, sans discernement, tous les journaux sur des critères de diffusion trop généraux. À la différence des projets des années 30, il ne s’agirait pas d’une intervention directe de l’Etat dans le secteur des médias, mais d’une contribution à l’équilibre d’un écosystème qui opère aujourd’hui sous trop de contraintes.
On peut imaginer qu’un ministre de la Culture compétent s’empare de la question et aide l’idée à mûrir puis à prendre forme. Il faut reconnaître que depuis 2017, rien n’a été fait dans ce registre, et ce n’est pas sans expliquer le malaise qui saisit les observateurs devant le spectacle des médias français aujourd’hui, associés de trop près aux grands intérêts économiques et qui s’éloignent parfois des exigences de qualité éditoriale élémentaires. Le secteur mérite plus de diversité !
Stéphan Alamowitch
Avocat au Barreau de Paris et maître de conférences à I’Institut d’études politiques de Paris, directeur de la revue Contreligne
Une première version de cet article a paru dans le numéro d’octobre-décembre 2025 de la Revue Politique et parlementaire
Gravures de Daumier
Notes
| ↑1 | Source Le Monde Diplomatique Médias français, qui possède quoi ? |
|---|---|
| ↑2 | Pour une bonne illustration, Dominique Pinsolle, A Bas la presse bourgeoise ! Deux siècles de critique anticapitaliste des médias de 1836 à nos jours, Agone, 2022. |
| ↑3 | Léon Blum préconise alors de nationaliser la presse, dont les moyens de production seraient confiés aux partis politiques de façon à représenter les différentes forces politiques du pays, indépendamment de leur surface financière. Le service public fournirait les moyens de production et de distribution en toute transparence, et une agence d’information internationale serait créée sous l’égide de la Société des Nations, imagine-t-il. |
| ↑4 | On se demande bien qui aurait pu recapitaliser Le Parisien à hauteur de 140 millions d’euros à part Bernard Arnault et son groupe, après plus de 140 millions d’investissements depuis 2018. Voir Le Monde du 6 novembre 2025. |
| ↑5 | Voir notamment Julia Cagé et Benoît Huet, L’Information est un bien public. Refonder la propriété des médias, Le Seuil 2021. |
| ↑6 | Le Monde avec son actionnariat atypique et son pôle d’indépendance préfigure bien ce qui pourrait se répliquer dans d’autres médias. |