L’affaire Epstein dévoile une face cachée de la seconde mondialisation, qui rappelle les aspects les plus déplaisants de la Belle Époque, moment de la première mondialisation.
L’affaire Epstein peut surprendre mais au fond, elle est typique des désordres sociaux et moraux, des turpitudes au sein d’un capitalisme mondialisé. Si on laisse de côté la pédophilie qui lui ajoute une dimension épouvantable et sordide, elle fait immédiatement penser à la vie européenne de la Belle Epoque, spécialement à Paris. La Belle Epoque, c’est le moment de la première mondialisation, et il y a quelque chose de frappant à ce que dans notre seconde mondialisation, celle dont nous allons peut-être sortir, surviennent des faits de même nature.

Dans le Paris de 1900, des lupanars de luxe réunissent des membres de la haute société de l’époque, heureux de consommer dans le secret, bien isolés de leur vie familiale et de leur vie publique, la chair fraîche qu’on leur amène des périphéries vers les beaux quartiers de la capitale. Ces maisons closes sont des lieux où s’échangent des faveurs, se rendent des services et se nouent des alliances. Ces établissements de luxe tel Le Chabanais dans le second arrondissement, disent les historiens, fonctionnaient comme des salons parallèles.
Un parallèle évident
Cette périphérie où l’on va chercher des jeunes femmes et des jeunes filles, souvent dans un contexte de traite des blanches, ce n’est plus la Bretagne ou l’Auvergne, mais c’est souvent l’Europe de l’Est et la vie sinistre qu’elle réserve aux milieux déshérités. Mais c’est toujours la périphérie autour d’un centre où se concentrent l’argent, le pouvoir et la renommée.
Comme dans une maison de rendez-vous de 1900, sur son île ou dans ses autres résidences, Epstein fait se rencontrer capitalistes de haut vol et grands financiers, parfois certaines personnalités du monde culturel. S’y mêlent quelques représentants de l’aristocratie traditionnelle, suivant l’exemple du roi Édouard VII qui venait à Paris trouver les amusement au milieu des prostituées de haut vol. Personne ne parait rebuté par le « mode de vie » de Jeffrey Epstein, même après sa condamnation en 2008 pour incitation à la prostitution de mineures. On comprend de la presse que ces rencontres sont associées à la consommation de services sexuels, probablement d’une légalité douteuse, et au viol. Il n’est même pas utile de préciser qu’en 1900 comme aujourd’hui, les protagonistes sont presque toujours des hommes, et que les femmes n’ont que des rôles subalterne quand elles ne sont pas les malheureuses prostituées par des rabatteurs.
Epstein lui-même a le profil des tenanciers de maisons closes des années 1900 : sorti de nulle part, séducteur, prédateur, prêt à toutes les escroqueries pour s’enrichir et exister. Il tire son pouvoir des liens qu’il fait entre les sphères économique, politique et culturelle, pour avoir soigneusement observé ses clients et pris des notes. C’est le genre d’escroc qui finit par un suicide arrangé, comme Stavisky auquel il fait penser, les perversions sexuelles en plus.
Son système n’aurait pu exister sans les inégalités massives du capitalisme qui se met en place dans les années 80 et 90 du dernier siècle : rôle critique de la finance et des fonds d’investissement, naissance de grandes sociétés informatiques qui aspirent au monopole, influence de l’argent sur la politique et même sur la justice. L’argent s’amasse vite, circule et s’évade vers les sociétés off-shore. Les capitalistes se livrent à des dépenses fastueuses, et les femmes sont des objets comme les autres, même les mineures. C’était déjà le cas dans les maisons closes de la Belle Epoque.
Quelles différences ?
Les différences paraissent minimes. La périphérie où l’on recrute les proies, ce n’est plus la province pauvre, c’est l’Europe de l’Est, espace de tous les fantasmes triviaux ou pervers. Les rabatteurs opèrent désormais sous couvert d’agences de mannequins. Au lieu d’un hôtel particulier du centre de Paris, il s’agit d’une ile des Caraïbes où l’on vient en jets privés, et dont Epstein fait un lieu propice à toutes les collusions, à toutes les transgressions.
Finalement la seule vraie originalité de la situation, c’est que ce qui s’y passait sous l’égide d’Epstein semble avoir permis aux services secrets (probablement russes) de se constituer des dossiers sur des personnalités occidentales.
En 1900, ces comportements pouvaient passer, même s’ils scandalisaient déjà. Aujourd’hui ils sont intolérables, sans même parler de la pédophilie, tout simplement par ce qu’ils témoignent d’une conception épouvantable de la femme et transforment les jeunes femmes en objets de divertissement, asservies et interchangeables.
Il est temps que la justice des pays concernés fasse la lumière sur cette affaire lamentable. On attend des enquêtes qu’elles éclairent les mobiles du personnage, obscurs même si les messages publiés témoignent d’une proximité idéologique avec les Tech Bros libertariens et de liens d’affaires avec des oligarques russes dont il semble avoir blanchi l’argent. Les enquêtes devront aussi établir si ce rôle lui a permis de se comporter en Gilles de Rais moderne, puisqu’au delà du proxénétisme, on parle de disparitions et de meurtres.
Serge Soudray