
L’opuscule de Maryvonne de Saint-Pulgent au sujet du patrimoine français mérite d’être lu pour au moins trois raisons, trois raisons qu’elle sait expliquer avec précision en peu de pages, en sa qualité d’ancienne directrice du patrimoine du ministère de la Culture.
On découvre tout d’abord que ce patrimoine est victime d’agressions et d’accident dans des proportions qu’on sous-estime. Pyromanes, voleurs et administrateurs dépassés (par manque de moyens) sont à l’origine de véritables catastrophes, comme l’incendie de la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes.
On y apprend ensuite, ce que les non spécialistes pouvaient ignorer, que le réchauffement climatique et la pollution entraînent des conséquences délétères sur le patrimoine français, le plus ancien comme le plus moderne. Les alternances de pluies violentes et de sécheresses intenses, la baisse de la nappe phréatique des berges de la Seine, les pluies diluviennes, et même le stress thermique provoquent des microfissures et déstabilisent les sols et les structures, comme à Chambord. Le réchauffement climatique favorise la prolifération de micro-organismes, de champignons et d’insectes qui menacent les boiseries de château. Sans compter que les pollutions produites par l’activité humaine, dit-elle, et notamment par l’agriculture attaquent les édifices en pierre qu’on croyait les plus solides. Le vent, le sel marin et les engrais, se combinent pour ronger les églises et les calvaires bretons.
Comment protéger au mieux tous ces bâtiments ? La question est d’autant plus complexe que les régimes administratif de protection conçus durant ces 50 dernières années se sont multipliés : inventaire de monuments historiques, mais aussi « zones patrimoniales remarquables », « maisons illustres », « jardins remarquables, « Patrimoine du XXème siècle ». La démographie patrimoniale est galopante, dit Maryvonne de Saint-Pulgent puis que l’on passe de 934 édifices protégés en 1840 à plus de 46.000 aujourd’hui, après des accélérations dans les années 70 puis vers 2020. Ceci met, dit Maryvonne de Saint-Pulgent, les propriétaires et les services du Patrimoine dans l’impossibilité physique et financière d’un assurer un contrôle effectif et un entretien satisfaisant. C’est l’explication des dégradations dont sont victimes beaucoup d’édifices, mais aussi les meubles anciens, précieux éparpillés dans les collections.

On y apprend surtout que les moyens budgétaires au service du patrimoine et de sa conservation sont très inférieurs à ce qu’il faudrait, par le double effet des mesures de protection qui augmentent le nombre de bâtiments à protéger, souvent pour d’excellentes raisons, et de décisions politique qui recherchent le spectaculaire, l’effet, et mobilisent les moyens au détriment des tâches plus obscures de préservation et de rénovation.
Sur-fréquentation et disette budgétaire
Au-delà de ces faits, Alerte sur le patrimoine souligne que les musées sont obligés de se lancer dans une course au gigantisme afin d’améliorer leurs recettes (billetterie et mécénat), ce qui rapporte effectivement des ressources, mais oblige à des investissements coûteux et augmente les frais de fonctionnement. La sur-fréquentation est aussi une des causes de dégradation du patrimoine muséal et parfois nuit à la vocation première des musées quand des espaces de luxe sont créés au détriment de la mise en valeur des collections. Avec une pointe d’acidité, Maryvonne de Saint-Pulgent note que les musées se servent de l’art contemporain pour attirer l’attention des élus nationaux et des grands mécènes sur le patrimoine monumental, qui passerait sinon pour austère et un peu triste. Les élus locaux sont eux, dit-elle, très conscients de l’attachement de leurs électeurs au patrimoine local.
Les difficultés budgétaires étant ce qu’elles sont, la recherche de nouvelles recettes auprès du public ou de mécènes trouvant ses limites, Maryvonne de Saint-Pulgent souhaite que l’on crée une taxe spéciale, additionnelle sur le tourisme – par exemple sur les prix des nuits d’hôtel ; après tout, les touristes profitent gratuitement d’un patrimoine d’exception et il n’est pas inconvenant d’imaginer une contribution supplémentaire de leur part1. Aujourd’hui, dit-elle, le patrimoine rapporte deux fois et demie plus en impôts et taxes sur les recettes du tourisme que ce qu’il coûte aux finances publiques. Il s’agirait donc d’augmenter la contribution de l’industrie touristique afin que les moyens suivent les besoins.
Elle préconise aussi de faire payer l’entrée dans les églises, à commencer par Notre-Dame de Paris, idée qui s’est jusqu’à présent heurté au refus de l’église catholique au nom de la tradition. Il semble qu’une surtaxe sur le tourisme, pourrait-on lui répondre, éviterait même d’avoir à se poser cette question.
On la suivra plus volontiers dans sa proposition d’en finir, au moins pour un temps, avec les grands projets qui ne sont plus judicieux en période de disette budgétaire. A cet égard, le Centre international de la langue française voulu par le président Macron est certainement, sinon inutile, du moins inadapté à la conjoncture. Faut-il investir autant dans une nouveau Louvre qui sera encore plus fréquenté ? L’Etat, note-t-elle, doit revoir ses priorités budgétaires et contenir les dépenses de fonctionnement pour mieux investir dans la défense du patrimoine.
Elle en conclut qu’il faut désormais un véritable plan d’action et une programmation budgétaire pluriannuelle, car la crise du patrimoine est systémique, si l’on veut éviter la multiplication des scandales et des crises.
Petit livre vif et salutaire.
Stéphan Alamowitch
Maryvonne de Saint Pulgent, Alerte sur le patrimoine, Collection Tracts (n°73), Gallimard, 2026
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Notes
| ↑1 | Les pouvoirs publics ont d’ores et déjà majoré les droits d’entrée des visiteurs non européens dans les sites les plus fréquentés, à commencer par Le Louvre. |
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