ANSELM. Le bruit du temps – Quand Wim Wenders filme Anselm Kiefer

ANSELM. Le bruit du temps est la dernière création de l’auteur des Ailes du désir (1987)1, qui reçut la Palme d’or en 1984 pour Paris, Texas, et fut dernièrement récompensé pour l’ensemble de son œuvre par le Prix Lumière à Lyon. Depuis le début du XXIe siècle, et après Pina (2011), consacré à la danseuse et chorégraphe Pina Bausch, Wim Wenders paraît plus inspiré par l’univers du documentaire que par celui de la fiction.  ANSELM. Le bruit du temps n’est toutefois réductible ni à ce terme, ni à ce genre. Par-delà l’intensité émotionnelle que dégage le film, par-delà la beauté à couper le souffle de l’image, le spectateur ressent la proximité qui unit le cinéaste de renommée internationale et son sujet, l’un des plus grands artistes plasticiens contemporains.

Tous deux en effet sont des Allemands de la même génération, Anselm Kiefer naquit le 8 mars 1945 à Donaueschingen, ville de la Forêt-Noire, dans le Bade-Wurtemberg et passa son enfance dans un village près du Rhin et de la frontière française. Wim Wenders vit le jour quelques mois plus tard, juste après la fin de la guerre, le 14 août 1945, un peu plus au Nord, à Düsseldorf, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, également à proximité du Rhin. Tous deux furent donc des enfants de l’immédiat après-guerre, élevés sur les ruines — au sens propre autant que figuré — du Reich, ces ruines qui n’en finissent pas de hanter l’œuvre de Kiefer. Dans l’un des nombreux passages du film où des documents d’archives apparaissent en surimpression, on voit les enfants de la débâcle jouant sur les tas de gravats, entourés de femmes, les Trümmerfrauen2, sans logis, affamées, désespérées, mais décidées à relever la tête, à déblayer et à reconstruire pour retrouver un foyer. En tant qu’artistes et intellectuels, Wenders et Kiefer furent confrontés au passé immédiat, dévastateur et criminel, de leur pays et au silence de plomb qui régna sur cette période dans la société allemande jusqu’au milieu des années soixante. « Nous sommes nés la même année, en 1945, nous avons joué dans le même fleuve, le Rhin », confie Wim Wenders. « Nous avons vécu les mêmes silences sur le passé de l’Allemagne. Nous avons éprouvé les mêmes questionnements. Jeune, je voulais être peintre et lui m’a confié avoir voulu devenir cinéaste… ».

Alors que l’activité économique frénétique du Wirtschaftswunder, du miracle économique sous l’ère Adenauer, permettait au plus grand nombre de se soustraire à la confrontation avec les horreurs du passé récent, les intellectuels et les artistes, ou du moins certains d’entre eux, commencèrent à s’interroger sur les raisons du désastre. Anselm Kiefer fut l’un de ceux qui ne purent rester silencieux en face de l’amnésie générale : ayant revêtu l’uniforme de son père, Albert Kiefer, officier de la Wehrmacht, il accomplit, en 1969, la performance retracée par Wenders dans son film, qui consista à poser devant un certain nombre de monuments allemands et étrangers en faisant le salut nazi. Ce fut le premier scandale dans la carrière de l’artiste, puisque certains de ses concitoyens, confortablement installés dans la reconstruction lucrative, ne trouvèrent rien de mieux, pour le discréditer, que de l’accuser d’être un néo-nazi.

Ingeborg Bachmann

Le besoin de regarder en face les crimes du passé explique l’intérêt du peintre et plasticien pour la poésie de Paul Celan, poète juif, dont les parents, victimes de la Shoah, furent assassinés dans un camp de concentration. L’art de Celan ne faisait pas que nommer l’abjection, il s’attachait à déconstruire la langue allemande, la langue des bourreaux. Cette volonté de remettre en question l’usage de la langue allemande fait par l’idéologie fut également celle des poètes du Groupe 47, qui salua très tôt le génie de la poétesse autrichienne Ingeborg Bachmann, dont le père, comme celui de Kiefer, s’était engagé volontairement dans les guerres de conquête hitlériennes. Une très belle archive en surimpression la montre en train de lire l’un de ses poèmes, Exil : « Je suis un mort qui chemine… »3 et l’un de ses vers « Toute personne qui tombe a des ailes »4, cité sans qu’elle soit nommée, pourrait servir de leitmotiv aussi bien à l’œuvre du cinéaste qu’à celle du plasticien. Tout aussi émouvant est le passage où Wenders filme avec tendresse son ami Kiefer en train de feuilleter le livre de plomb dédié à Heidegger, à son cerveau à la fois génial et malade, gagné peu à peu par le cancer du nazisme.

La littérature et, dans une moindre mesure la philosophie, accompagne le déroulement du film, c’est-à-dire la descente dans le mystère de l’œuvre de Kiefer, comme elle a accompagné l’artiste dans le processus de création. Les voix des poètes renforcent l’intensité esthétique de l’image. Wenders sait à merveille nous introduire dans la pratique artistique de Kiefer et dans ses ateliers, que ce soit dans l’ancien de la briqueterie de l’Odenwald, désormais ouvert au public, ou dans l’actuel de Croissy, en Seine-et-Marne, un espace d’anciens entrepôts de la Samaritaine qui est grand comme une usine, ou encore à La Ribaute, l’atelier-monde de Barjac, dans le Gard, où l’artiste vécut et travailla entre 1992 et 2007 avec l’intention de construire « le palais de sa mémoire ». Il faut voir le plasticien circuler à vélo dans les immenses hangars où l’homme à la stature imposante semble minuscule, au milieu d’un dédale de toiles monumentales, au sommet desquelles il n’accède souvent que grâce à un monte-charge, pour aller chercher sur d’immenses étagères telle photo, telle plante séchée, ou autre objet qu’il intègrera à ses sculptures ou installations fabriquées à base de plâtre, ferraille, plomb ou éléments végétaux …

Il faut le voir plaquer avec force et fureur, à l’aide d’une grande spatule, la peinture puisée dans un pot aussi surdimensionné que la toile ! Il faut le voir mettre le feu avec un lance-flamme à un tableau monumental recouvert de bois et feuillages desséchés pour soumettre l’œuvre à l’action du temps et des destructions humaines ! Il faut le voir verser du plomb fondu à plusieurs centaines de degrés sur des tableaux gigantesques posés au sol ! Ces séquences où le vieil artiste, dans un corps à corps rageur et puissant avec son œuvre, tel un titan, se livre à des performances auxquelles, grâce à Wenders, nous sommes conviés, offrent un spectacle fascinant et totalement inédit.

Le film met en scène par ailleurs l’œuvre elle-même de façon très poétique. Pour exemple, citons le prologue, filmé sur le domaine de quarante hectares de Barjac : la caméra embrasse sous différentes lumières, à différentes heures du jour, des robes en plâtre que Kiefer a disposées dans la nature, des robes blanches sans corps, sans tête, mais coiffées de briques, de fagots, de barbelés, de tout ce qui a enfermées et muselées les voix que l’on entend murmurer « nous sommes sans doute les sans noms, les oubliées, mais nous n’oublions rien ». Une vision somptueuse, à la fois lumineuse et onirique. Oui, Kiefer n’oublie pas et il n’aime pas « l’insoutenable légèreté de l’être ».

Pour être fidèle à la façon dont passé, présent et futur s’imbriquent dans son œuvre, Wenders a choisi de ressusciter les temps de son enfance et de sa jeunesse en faisant jouer Anselm enfant par le jeune Anton Wenders, petit-neveu du cinéaste, et Kiefer jeune par le fils de l’artiste, Daniel Kiefer. Ce qui réussit avec le fils, en particulier dans la scène où celui-ci prend en photo, comme l’avait fait son père quarante ans auparavant, un champ enneigé de tournesols tronqués par la moisson ou desséchés par la neige, échoue avec l’enfant Anton. Les séquences avec l’enfant tournent au cliché, surtout la scène finale, où le plasticien debout de dos au bord du fleuve qui coule, porte le jeune garçon qu’il fut sur ses épaules, tel un Saint Christophe surmonté de l’enfant Jésus… L’imbrication des temps dans l’œuvre de Kiefer ne concerne pas que les dimensions humaines, individuelles de l’enfance, de la jeunesse et de la vieillesse. Elle veut englober les temps historiques et géologiques, ceux des catastrophes passées, telles le nazisme et la Shoah, ceux des guerres présentes et ceux des désastres à venir…

Les affinités électives qui unissent Wim Wenders et Anselm Kiefer sont indéniables et confèrent au film toute sa puissance. La magie n’opère cependant que tant que le cinéaste ne retourne pas au narratif biographique en tentant de déjouer la chronologie. De même que le texte et scénario de Peter Handke donnait des ailes à Wim Wenders, en 1987, dans son film sur Berlin, de même l’œuvre de Kiefer, lui-même inspiré par les poètes, enchante la caméra du cinéaste tant qu’il ne s’en éloigne pas. Décidément, Kiefer est aussi monumental que ses œuvres.

Françoise Rétif

Anselm. Le bruit du temps, documentaire allemand de Wim Wenders 2023 (1 h 33)

Notes

Notes
1Titre allemand Der Himmel über Berlin.
2Littéralement : femmes des décombres.
3Cf. Ingeborg Bachmann, Toute personne qui tombe a des ailes. Poèmes 1942-1967. Édition, préface et traduction de Françoise Rétif, Gallimard, 2015, p. 396.
4Ibid., Poème « Le jeu est fini », p. 245-247.
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