La Gauche Médiapart

novembre 2015

Les événements du 13 novembre font bien apparaître qu’il existera deux gauches dans les prochains mois.

Aux attentats, la première donne pour cause  la politique étrangère de la France, accusée de prolonger la période coloniale et d’agresser les peuples musulmans, et surtout les discriminations, bien réelles,  dont pâtissent en France les populations de tradition arabo-musulmane. Elle y ajoute l’”islamophobie” et une laïcité devenue rigide.  Cette gauche, qu’on nommera Gauche Médiapart, veut expliquer, mais elle laisse surtout la déplaisante impression de beaucoup comprendre.

Si on la suit, il faudrait se retirer des actions militaires en cours en Afrique et au Proche-Orient. Comme si la protection du Mali, l’appui aux Kurdes, qui s’est traduit par des frappes aériennes si tardives, étaient des expéditions coloniales. Quant à l’opération en Libye, il est difficile de soutenir qu’il s’agissait d’une erreur sans prendre en compte ce qui serait arrivé si elle n’avait pas eu lieu. Le débat est permis bien sûr, mais pas au moment où, dans une forme pauvre des bombardements nazis de Varsovie ou de Londres, la population parisienne est transformée en cibles.

Le retour aux années 30 que nous annonce la Gauche Médiapart (le fascisme d’extrême-droite est la vraie menace, nous dit-elle), elle en est en réalité un élément. Avec ses raisonnements, elle analyserait la politique hitlérienne d’agression des années 30 comme une hargne légitime contre le Traité de Versailles imposé par les puissances impérialistes. On rappellera le très médiocre bilan de l’extrême-gauche dans la compréhension des crises internationales du XXème siècle. On sait comment ont fini certains pacifistes et certains trotskystes après 1940, avec leur “derrière un soldat nazi se cache un travailleur allemand”. La question sociale ne résume pas tout1.

Décomposition

Pire encore, cette gauche conduirait tout aussi nécessairement, dans la vie sociale, à cette série d’accommodements raisonnables avec l’Islam qui devraient marquer selon elle notre respect  pour cette religion. La notion d’accommodements raisonnables n’est pas méprisable ni inutile, mais on ne saurait laisser sa définition à une mouvance si mal inspirée. Elle sacrifierait la liberté d’expression et la liberté des femmes sans même s’en rendre compte2. Ou comment donner raison au Soumission de Houellebecq, cette satire malveillante ! Cette gauche radicale, qui à son répondant dans le monde anglo-saxon et notamment en Grande-Bretagne, enferme les musulmans dans une essence tout autant que le fait la droite réactionnaire. Elle en fait des simples, dont on doit comprendre les fragilités et les raisons.

On touche le fond ce matin avec les “analyses” confusionnistes du Parti des indigènes de la République ou de cet universitaire, tiers-mondiste patenté, qui mettent en cause, dans ces attentats, la logique coloniale, les discriminations, le rejet de la Turquie, et même le capitalisme financiarisé qui détruit le lien social, ”analyses” qu’on recommande à titre d’illustration. Ledit universitaire nous parle de “retour de boomerang” – le brave homme. Tout est dans tout, prétexte pour ne rien voir. Nos sociétés sont nulles, racistes, oppressives, mercantiles, colonialistes, obsédées par leurs ventes d’armes, rien à en sauver, n’est-ce pas ?

Ces explications-compréhensions paraissent hors-sol dans la période qui s’est ouverte en janvier. La Gauche Médiapart est prise à contrepied. Nous assistons à la décomposition de la sensibilité anti-coloniale. Ce monde n’est plus le sien, elle ne le sait pas.

La gauche de gouvernement, heureusement, n’est pas sur cette longueur d’ondes. Elle doit composer avec une droite souvent bête et méchante3 et des classes populaires qui risquent de voter Front national au delà de ce qu’on pouvait craindre. Des forces sociales complexes, dangereuses travaillent la société, et la politique des mois prochains devra tenir plusieurs fronts.

Les dirigeants socialistes sont maladroits en économie, on le voit bien, mais leur fonds républicain est solide. Cette gauche, dans les circonstances actuelles, mérite qu’on l’appuie.

 

Serge Soudray et Stéphan Alamowitch

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16 novembre 2015

 

  1. C’est un classique au fond : pour reprendre un vocabulaire ancien, la droite oublie la question sociale ; la gauche – celle-là du moins – oublie la question nationale.
  2. Elle trahit du reste aussi les progressistes du monde arabe, musulmans compris.
  3. Sarkozy et ses hommes-liges, en armée de matamores – comme si la montée en puissance du djihadisme intérieur avait commencé en mai 2012.
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