Le Bourgeois Gentilhomme, de Molière, mise en scène Denis Podalydès

Est-ce le jeu en plein air qui donna aux comédiens ce soir-là, lors d’une des deux récentes représentations exceptionnelles à Chambord du Bourgeois gentilhomme,  mis en scène par Denis Podalydès, cette énergie joyeuse et flamboyante ? Ou l’adossement du plateau à la facade du château (si théâtrale), pour y rejouer, dans sa version originale de comédie-ballet, la pièce de Molière telle qu’elle fut créée ici en 1670 devant le roi Louis XIV et sa cour, avec la musique de Lully ?

Ce retour historique aux sources, dans ce château conçu comme un lieu sacré, une œuvre d’art dont le but n’est pas à proprement parler utilitaire mais symbolique, esthétique et spirituel, souligne avec ironie les velléités d’évasion de Jourdain, ce riche bourgeois qui pense que la culture, les bonnes manières ou les titres s’achètent.

Décidé à s’initier aux arts à l’instar des « gens de qualité », il pense qu’en accumulant les cours de danse, de musique, en organisant des concerts privés, et qu’en troquant le noir des costumes bourgeois pour les couleurs éclatantes (ici du maître en la matière, Christian Lacroix) de ceux des nobles, il parviendra à devenir gentilhomme, et c’est là tout le paradoxe de la pièce : les arts y sont glorifiés par quelqu’un qui n’y entend rien ! Non par ignorance ou bêtise, mais parce que le « propre d’un homme de qualité étant de l’être par nature et non de l’apprendre par science ou maîtrise ».

Le dispositif scénographique en bois d’Éric Ruf, d’un astucieux mais implacable coup de rideau, permet de dévoiler au troisième acte la réalité de la vie (simple) de ce Jourdain, marchand de tissus, qui entreprend malgré les sarcasmes de sa femme d’accéder à un monde auquel il n’appartient pas, dont il n’a ni les codes ni le vocabulaire, mais qui à la promesse annoncée du mariage de sa fille avec le fils du Grand Turc pense enfin aboutir à ses fins, un comble pour quelqu’un qui n’est pas du « sérail ».

Tout le monde se moque de Jourdain, tour à tour pleutre, grotesque, ridicule – le chapeau à plumes multicolores pour coiffer une perruque aussi haute que son ambition y participe divinement et rappelle en écho celui que Louis XIV porta lors d’une rencontre en 1669 avec l’envoyé du sultan de l’Empire ottoman, et dont le faste moqué par l’invité sera l’élément déclencheur de l’écriture de la pièce1.

Mais le Bourgeois de Podalydès, entre pitre consentant et pitre malgré lui, remarquablement interprété par le burlesque Pascal Rénéric, aux bouffonneries jubilatoires (il tire la langue, grogne comme un cochon et postillonne), est néanmoins profondément humain, grâce au regard attendri porté par le metteur en scène sur son héros : « Il prête à rire parce qu’il n’est qu’un bourgeois, il ne sera jamais rien d’autre. […] Mais sa tentative, quoique vaine, est magnifique. Elle est donc ridicule d’un côté, mais éminemment poétique de l’autre car elle le jette dans les arts, comme un enfant. […] C’est un homme émerveillé et je dois dire qu’avec Pascal Rénéric […] j’ai été comblé par la qualité d’émerveillement qui émane de lui. Il est comme une sorte de lampe allumée, une lampe émerveillée et merveilleuse. »

Denis Podalydès, dans sa « superproduction » (14 comédiens, 3 danseuses, 4 chanteurs, 7 musiciens), réussit avec brio à exprimer toute la verve de la pièce et à exaucer le projet de pantomime de Molière : incorporer la danse à l’action, demander à la musique de fortifier l’expression du sentiment et l’intérêt des situations.

Ainsi, lors de la leçon d’escrime du premier acte, transformée en sorte de danse des canards hilarante, où les pas outrés de Jourdain sont ponctués par les notes assassines d’un clavecin.  De même, l’idée de faire jouer la scène du double dépit amoureux entre Lucile, fille de M. Jourdain et Cléonte, son amoureux, et leurs valets qui s’aiment aussi, dans une sorte de menuet revisité, où les corps s’enlacent et les répliques fusent staccato, crée une inédite sensualité.  Ce bouillonnement atteint son apogée lors de la cérémonie d’intronisation de Jourdain en grand Mamamouchi, où Denis Podalydès imagine un feu d’artifice de prosternations et d’humiliations totalement loufoques, avant que Jourdain puisse imaginer ses vœux de promotion sociale exaucés, même pour un court instant !

Incarnation du sentiment universel de vanité – le bourgeois veut se faire seigneur, le seigneur devenir prince, et le prince prendre le titre de roi –, le personnage de Jourdain annonce aussi les travers de la démocratisation de la culture d’aujourd’hui, ses dérives consuméristes, superficielles ou ses aspects versatiles.

En prenant à témoin, tout au long du spectacle, le public de l’orchestre – hier le roi et sa cour,  les « gens de qualité » d’aujourd’hui – en lui adressant ses flatteries, en se mêlant à lui, Jourdain semblerait presque sous cet angle faire changer de camp la moquerie. Peut-être avons-nous tous un peu de Jourdain en nous, sans le savoir…

Valérie Talamon

Le Bourgeois Gentilhomme, de Molière, mise en scène Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française. Comédie-ballet de Molière avec musique de Lully, direction musicale Christophe Coin.

Prochaines représentations :

26 juin au 26 juillet 2015 : reprise au Théâtre des Bouffes du Nord (Paris 18e)

Tournée France/étranger en 2016/2017.

Photographies copyright Pascal Victor

Notes

Notes
1Louis XIV qui venait de rencontrer une délégation turque (1669) voulut en tirer un divertissement vengeur et le commanda à Molière et Lully ; le chevalier d’Arvieux dans ses Mémoires raconte en effet que le roi, qui avait déployé le plus grand faste (chapeau à plumes et brocart d’or) pour impressionner l’envoyé du sultan de l’Empire ottoman, fut piqué au vif quand on lui rapporta qu’au sortir de la réception, l’invité avait dit à des proches : « Dans mon pays, lorsque le Grand Seigneur se montre au peuple, son cheval est plus richement orné que l’habit que je viens de voir ».
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