Cinéma : Touch of Sin, la violence du chinois dans un monde sans droit

décembre 2013

La critique cinématographique a encensé Jia Zhang-ke pour son Touch of  Sin (prix du scénario à Cannes), comme elle l’avait encensé pour The World (2002) et surtout Still Life (2006). Et il est vrai que Jia Zhang-ke fait preuve, dans Touch of Sin, d’un sens du récit, d’une précision dans la mise en scène et d’un talent de direction d’acteurs de tout premier ordre.

En quatre histoires qui sont comme autant de nouvelles et qui ne cherchent pas à s’entrecroiser, Jia Zhang-ke dresse un portrait accablant de la Chine contemporaine – portrait qui n’est pas sans éclairer les faits divers atroces, incompréhensibles dont la presse se fait l’écho, avec ces gens ordinaires qui en viennent à tuer leur entourage à la hache ou à poignarder les enfants dans les écoles.

Quatre nouvelles, un seul thème

Les quatre nouvelles sont indépendantes mais Jia Zhang-ke a suffisamment de talent narratif pour les fondre dans une fiction sans rupture de ton ni de rythme.

Dans la première, au Shanxi, région pauvre, isolée, un ouvrier ulcéré que les dirigeants du village se soient appropriés une mine et aient fait fortune, au point de se déplacer en avion privé, s’apprête à les dénoncer aux autorités. On l’en empêche, on le bat, on l’humilie. Sa soeur ne parvient pas à le raisonner. il saisit son fusil de chasse et les abat à la chevrotine. Il en profite pour abattre un paysan qui fouettait à mort un cheval de trait – cheval dont Jia Zhang-ke fait la métaphore du peuple chinois, imagine-t-on1.

La deuxième nouvelle suit un tueur qui délaisse sa jeune femme et son fils, ses frères, son milieu de gens simples et honnêtes. il parcourt la Chine pour y tuer et voler de riches commerçants. Il ne prie plus les dieux traditionnels, mais les démons.

La troisième suit une jeune femme (la belle Zhao Tao), réceptionniste dans une maison close, qui ne parvient pas à convaincre son amant de quitter sa femme. L’épouse trompée la fait battre. Elle finit par poignarder un client du lupanar qui tentait de la violer.

La dernière met en scène un jeune ouvrier sans le sou qui se fait embaucher comme serveur dans une maison close de luxe. Il s’éprend d’une jolie prostituée, et ne supporte pas de la voir se prêter aux fantaisies érotiques d’un riche client. Il plaque tout, et se fait embaucher dans une nouvelle usine gérée par des taïwanais. Un ancien collègue de travail lui reproche de l’avoir laissé tombé. Sa mère lui réclame un argent qu’il ne peut lui envoyer. ll se défenestre.

On passe sur diverses scènes qui montrent un quotidien fait d’arbitraire et de violence, et le film se déroulant aux quatre coins de la Chine, il faut comprendre que c’est un tableau général du pays qui nous est donné. Belle ambiance ! La critique a pourtant plus insisté sur les qualités esthétiques et même le formalisme dont témoignerait le film2.

La violence comme nécessité

Si l’on doit se risquer à une analyse politique du film, ce qui frappe, c’est que le scénario ne donne à chacun des personnages principaux qu’une seule issue : la violence individuelle, au fusil de chasse, au couteau,… ou le suicide. La protestation ne devient pas sociale ou politique, faute d’institution à même de l’entendre. La police, dans ce film, ne sert qu’à contrôler les travailleurs migrants. On ne la voit quasiment pas. Elle ne s’occupe pas de rétablir l’ordre. La justice, les services de l’Etat ? La poste ignore leur adresse ; on ne peut plus leur écrire. Une scène le montre.

Quant à la violence vengeresse des protagonistes, ce n’est pas la violence d’un justicier à l’américaine qui cherche à recréer un ordre, mais celle qui signe le suicide social.  Elle est inéluctable mais n’apporte aucune solution. Elle n’a d’ailleurs dans le film aucune suite judiciaire qui serait l’occasion de confronter le meurtrier et le système.

Autre aspect politique du film, le regret pour la dignité perdue – dignité individuelle comme dignité collective. Au milieu du village minier, il reste une statue en pied de Mao-Tse-Toung, mais c’est un vestige, auprès duquel le Chef gare sa Maserati. Deux des nouvelles montrent des prostituées, chair fraiche donnée en pâture aux nouveaux riches et aux caïds. L’un d’eux gifle la jeune réceptionniste avec des liasses de billets. Dans la maison close de luxe, devant les clients qui vont les choisir, les filles défilent au pas cadencé, en uniformes de fantaisie, sur une musique de marche militaire. Les salariés de la blanchisserie industrielle, de la mine ou de l’usine d’électronique sont démunis face à l’arbitraire et à la rapacité des capitalistes, oligarques chinois, gens de Taïwan ou de Hong Kong.

Jia Zhang-ke fait ainsi  la chronique d’une situation marquée par la différenciation sociale, le consumérisme des nouveaux riches 3, les usines-casernes et l’humiliation des pauvres. On touche du doigt ce qu’est la croissance inégalitaire et l’état de non-droit.

En contrepoint du récit, deux scènes de théâtre traditionnel signale la logique dans laquelle veut s’inscrire le film : la dénonciation de l’injustice au nom des valeurs de la tradition4 et de la communauté.

Le film a quelque chose d’un tract Front de gauche à la chinoise, mais la réalité chinoise le justifie, et surtout Jia Zhang-ke  est suffisament talentueux pour que l’ensemble relève du meilleur cinéma.

 

Stéphan Alamowitch

 

Film chinois de Jia Zhang-ke avec Jiang Wu, Baoqiang Wang (2 h 13).

  1. Un autre plan, plus tard, s’attardera dans le même esprit sur des veaux à l’arrière d’un camion, qu’on emmène peut-être à l’abattoir.
  2. Selon les propos imagés de la critique du Monde (13 mai 2013) :  “Dans ce nouveau paradigme, l’auteur déploie un art du contre-pied, de la surprise, une maîtrise du rythme, un formalisme, absolument épatants. Les taches rouges qu’il fait jaillir partout – gobelets en plastique, hémoglobine, vêtements, morceaux de pastèque, montagne de tomates dès le premier plan… – viennent raviver les teintes grises et beiges de la Chine en apportant au film une scansion écarlate qui le rythme de bout en bout.”
  3. Sort singulier fait à la marque Vuitton : il est question d’une femme riche qui possède 120 sacs Vuitton. C’est un sac Vuitton qui est volé par le tueur. Il est aussi question de Maserati. Chanel n’est pas cité.
  4. A un moment, le jeune ouvrier et la prostituée vont prier devant un temple bouddhiste.
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