Carnets de combat : la question Gay au Cameroun (suite)

septembre 2013

Carnet de Saskia Distisheim, avocate au Barreau de Genève – juillet 2013

Lundi 15 juillet 2013

En transit à Douala, j’apprends l’assassinat d’Eric Ohena Lembembe, journaliste, pour le site web 76crimes, défenseur des droits LGBT, directeur exécutif de Camfaids (Cameroun  Foundation for Aids, une association camerounaise pour la défense des droits LGBT et de lutte contre le VIH/Sida). Il avait notamment couvert le cambriolage des bureaux de Me Michel Togué, le 16 juin dernier. J’en informe immédiatement Me Alice Nkom et Michel, alors que dans l’avion de Brussels Airlines tous les passagers africains prennent la défense d’un passager, lui aussi africain, qui s’est vu refuser l’accès aux toilettes, l’avion venant de quitter la porte d’embarquement. Les passagers lancent des invectives contre le personnel en le traitant de raciste, en disant que l’ère de l’esclavage et de la supériorité de la race blanche est terminée… Nous revenons au terminal et la police arrive pour débarquer les passagers turbulents. Deux heures plus tard, nous décollons enfin pour Yaoundé.

Michel et Alice sont sous le choc. Ils connaissaient bien Eric, un excellent journaliste, sympathique et compétent.

Arrivée à l’hôtel, j’allume la télé et constate qu’il n’y a aucune information sur l’assassinat d’Eric.

Mardi 16 juillet 2013

9h00. J’ai rendez-vous avec Sarah Sakho, journaliste auprès de RFI au Mont -Febe.  Elle n’est pas au courant de l’assassinat d’Eric. Il n’y a rien dans la presse locale ni à la télévision. Nous arrivons à joindre l’ami qui l’a retrouvé, mort sur son lit le lundi vers 16h00.  Michel Engama est le directeur administratif et financier de Camfaids. Il nous raconte qu’il était sans nouvelles d’Eric depuis le vendredi soir. Le dimanche, inquiet, il se rend à son domicile et trouve la porte d’entrée d’Eric, muni de son cadenas (ce qui voudrait dire qu’Eric n’est pas à son domicile.

Lundi, toujours sans nouvelles de sa part, il se rend avec un ami au domicile d’Eric et trouve toujours la porte cadenassée. Une odeur pestilentielle se dégage du studio d’Eric. Par la fenêtre, ils aperçoivent un pied. Ils se rendent à la gendarmerie et reviennent avec la police qui force le cadenas.

Ils découvrent l’innommable : Eric est allongé sur son lit, mort, ensanglanté, torturé. Michel Engama constate des brûlures, notamment sur le front, le torse et les mains qui ressemblent à la trace manisfeste d’un fer à repasser. Les yeux ont été percés.  Sa langue est dehors. Il a été littéralement« repassé » sur tout le corps, sa tête a triplé de volume tout comme ses testicules. Son cou, ses mains et un pied ont été brisés. Sur appel de la police, les pompiers arrivent 2-3 heures après pour emmener le corps.  La police ne prend aucune photo du lieu du crime, ni n’examine le moindre indice dans le studio d’Eric.  La police ne pose pas de scellés. Lorsque le corps est emmené par les pompiers, les voisins d’Eric applaudissent et certains disent « ç’est déjà un pédé en moins ». Sarah communique l’information à sa rédaction. Enfin un média est informé.

Je me rends à la prison de Kondengui à Yaoundé. J’y passe de nombreuses heures. De nouveaux clients m’attendent.

Je vois d’abord Joseph et Séraphin pour lesquels je suis venue plaider. Leurs visages s’illuminent en me voyant. Ils balaient d’un revers de main les doutes qui m’habitent parfois sur l’action d’ASF Suisse au Cameroun. Nous préparons le dossier pour mercredi. Il est vide comme tant d’autres. On reproche à Joseph d’avoir voulu vendre un CD « porno gay » et d’avoir eu en sa possession du lubrifiant et trois préservatifs avec le mot « gay » inscrit sur l’emballage. Séraphin me dit qu’après deux ans de détention il ne comprend toujours pas pourquoi il est détenu. Il est allé rendre visite à Joseph à la gendarmerie et a été arrêté. Pourquoi ?

Etienne,  né le 13 août 1984

Etudiant de biochimie en 2ème année à l’université de Waykiki. En mars 2013, il se promène au marché Wombi à Yaoundé avec un ami. La police les arrête car  « ils marchent comme des femmes ». Ils sont conduits au commissariat. Sur demande d’un officier de police, son ami verse 300’000 CFA (environ CHF 600.-) et est libéré sur le champ. Etienne n’a pas d’argent. Il reste donc un mois au commissariat. On lui fait comprendre que tant qu’il ne versera pas au minimum 100’000 CFA, il ne sera pas présenté à un juge d’instruction. Il est finalement conduit à un centre de santé où l’examen médical du doigt dans l’anus prouve son homosexualité par « béance rectale » et hémorroïdes. « Je souffre d’hémorroïdes depuis tout petit » me dit-il, honteux. A ce jour, le dossier n’a pas été transmis au juge d’instruction. Cela fait 5 mois qu’il se trouve en détention.

Diderot, né le 2 juillet 1990

Etudiant en médecine en première année. Il a été condamné à 5 ans d’emprisonnement le 11 mars 2013 pour vol et homosexualité. Il n’était pas représenté par un avocat. Il a pu déposer une déclaration d’appel. Il a eu une relation sexuelle avec un docteur, Tokampo Mikado dans la salle de réunion des médecins. Ils n’ont pas été pris en « flagrant délit » mais des soupçons ont commencé à peser sur eux et ses camarades l’ont dénoncé pour le pseudo vol d’un ordinateur. Le Dr. Mikado a pris la fuite.

Diane  née le 19 mars 1992

Elève-footballeuse. C’est sa copine qui l’a dénoncée par jalousie. Son amie, sa cousine et elle-même ont été arrêtées. La cousine et son amie ont payé des pots de vin et ont été libérées. Diane a été condamnée le 12 février 2013 à 5 ans d’emprisonnement pour homosexualité. Elle n’était pas assistée d’un avocat. Elle a fait appel de la décision.

Clarisse née le 20 novembre 1985 et son amie

Clarisse est caissière dans un supermarché. Elle vivait avec son amie qui la frappait. C’est elle qui l’a dénoncée à la police et les deux ont été condamnées à 9 mois d’emprisonnement pour homosexualité. Elles ont déjà purgé 6 mois. L’amie est enfermée toute la journée car continue à agresser Clarisse. Je n’ai pas pu la voir car elle est détenue dans une cellule spéciale.

J’ai aussi revu Me Lydienne Eyoun, notre consoeur, emprisonnée pour des honoraires soi-disant encaissés à tort depuis le 10 janvier 2010. Elle est impressionnante de courage et de dignité mais on la sent à bout. Son dossier est à la Cour suprême. Elle a déposé en France (elle est bi-nationale) par son avocat, le Bâtonnier Charrière- Bournazel, une plainte contre le Président et le premier président de la Cour suprême du Cameroun, M. Alexis Dipanda. Je promets de parler à ce dernier si je le vois.

Avec Alice (Michel rentre ce jour de Paris), nous avons rendez-vous avec le Haut-commissaire du Canada. Il est horrifié par l’assassinat d’Eric. Une nouvelle étape a été franchie nous dit-il.

Mercredi 18 juillet 2012

Le matin est consacré aux interviews suite à l’assassinat d’Eric. Il s’agit d’informer au plus vite et le plus largement possible tous les médias pour exercer une pression internationale sur le Cameroun afin de déclencher un début d’enquête.

La presse et la télévision locale sont toujours muettes sur l’assassinat d’Eric.

Roger Mbede vient me voir à l’hôtel. Il est malade et n’a pas d’argent. Je l’envoie dans un centre hospitalier tenu par des Suisses, amis de Michel. La doctoresse me rappelle pour m’annoncer son hospitalisation immédiate. Il est positif à tous les tests et a frôlé la septicémie.

Je suis contactée par le chef des renseignements généraux qui a pour mission d’assurer ma sécurité en tant qu’étrangère. Il m’assure de la présence d’un gendarme en civil à mes côtés. Celui-ci ne viendra jamais. Je suis prudente et ne reste jamais seule. Alice, son assistant Laurent et Stéphane, son neveu qui nous sert de chauffeur, sont toujours avec moi.

Nous attendons tout l’après-midi au Tribunal pour enfin plaider vers 18h00.  J’en profite pour voir le juge qui a acquitté Jonas et Franky mais il est en congé.

Nous plaidons enfin. Le juge unique est attentif et note nos arguments. La salle est comble mais silencieuse peut-être à cause de l’heure avancée (l’audience a débuté à 9h00). Le procureur est posé et n’a pas l’air très convaincu. Le verdict est annoncé pour le vendredi 20 juillet 2013.

Vers 20h00, nous partons pour rendre hommage à la famille d’Eric. Dans une baraque sombre et pauvre au fin fond d’un chemin de terre battue raviné se trouve la famille éplorée d’Eric. La mère, Marie-Thérèse, nous demande de la défendre et de l’accompagner à la morgue. Eric était le soutien financier de toute la famille, son père étant décédé depuis de nombreuses années. Ils n’ont pas un sou et rien pour payer des obsèques dignes pour une mort indigne. Je m’engage à les aider et à trouver l’argent (environ 8’000 Euros). A ce jour, les ONG ont débloqué 2’000$.

Jeudi 19 juillet

Nous avons rendez-vous à la morgue de l’hôpital général à 7h00 du matin. Les employés refusent de nous montrer le corps. Nous attendons la venue de la cheffe. Cette dernière nous explique, les larmes aux yeux, qu’elle n’a jamais vu un corps dans un tel état, le visage méconnaissable. Elle refuse de nous laisser voir Eric. Le corps est déjà dans un tel état de décomposition que la morgue a refusé dans un premier temps de l’accepter. Elle espère pouvoir habiller Eric avant de le mettre en bière. C’est la seule promesse qu’elle peut nous faire.

Nous allons ensuite au studio d’Eric, très difficile d’accès, dans le quartier très pauvre de Tongolo, près de l’hôpital général. Le frère a la clé et nous rentrons dans son studio sens dessus dessous, le lit souillé de sang. L’odeur est toujours là, tenace, insupportable. La mère s’écroule. La mort…on peut accepter, me dit-elle, la torture non.

La situation s’est détériorée depuis le mois de novembre 2013.  Le Président Biya ne parle plus de moratoire pour le délit d’homosexualité. C’est que les élections législatives arrivent à grand pas (en septembre prochain) et l’homophobie est le seul sujet rassembleur dans un pays en pleine dérive.  Le débat du mariage pour tous en France a renforcé les convictions homophobes de la population. Certes, au Conseil des droits de l’homme des Nations-Unies, 15 pays (contre 8, il y a 4 ans) ont fait des recommandations officielles au Cameroun sur la dépénalisation de l’homosexualité, le sujet de l’homosexualité n’est plus tabou comme avant, ce qui est positif.

Les députés non homophobes n’osent pas faire valoir leur opinion de peur de perdre leur électorat. C’est presque une honte de ne pas être homophobe.

Piètre bilan. On peut s’inquiéter de la tenue de la deuxième journée internationale de lutte contre l’homosexualité le 21 août prochain organisée par un activiste homophobe Sismondi Barlev Bidjocko avec comme slogan la citation de Paul Biya :

« Cette chose là est interdite par la loi »

La jeunesse se mobilise pour combattre cette criminalité comportementale au Cameroun et dans le monde.

Hémorroïdes, incontinences, déchirure du sphincter, SIDA,…tels sont entre autre les conséquences de cette déviance. La jeunesse interpelle les familles à sensibiliser les enfants contre ce fléau.

Vendredi 20 juillet 2013

La famille d’Eric vient nous voir au Mont Febe, désemparée. Ils sont à présent harcelés par les journalistes et ne savent pas comment réagir. Je dépose auprès du Directeur de la police une lettre demandant les actes d’enquêtes les plus élémentaires dans une affaire criminelle (autopsie, rétroactifs, etc).

Nous allons au Tribunal pour le verdict concernant Joseph et Séraphin. Le juge annonce le report au mardi 23 juillet 2013.

L’après-midi je rencontre Jean Boscotola, journaliste, qui nous aidera à organiser le colloque prévu pour février 2014. Il a déjà organisé ce genre de colloques pour la défense des droits de l’homme et pourra être notre contact sur place.

En route pour l’aéroport, nous nous arrêtons au bord de la route pour acheter des ananas et des bananes. Une « fliquette » nous fait remarquer que nous sommes mal garés et qu’elle va nous amender.  Spontanément, je lui tends mon dernier billet. Satisfaite, elle s’en va alors que je regarde à regret mes fruits …

Nous continuons notre route. A la radio, le Ministre de la Communication, Issa Tchiroma, s’exprime sur les informations «tendancieuses» des médias outre-Atlantique. «Le crime présumé de Monsieur Lembembe est une perte en vie humaine, qui serait intervenu dans des conditions non encore élucidées». Il déplore que l’on noircisse ainsi le Cameroun et affirme qu’une autopsie et des rétroactifs téléphoniques ont été ordonnés.  Il ajoute «Il s’agit ni plus, ni moins, d’une tentative insidieuse de la part de ces médias, pour faire porter la responsabilité de cet état de choses au gouvernement, et même à la justice de notre pays, en alléguant que l’on ferait fi des exactions dirigées contre les homosexuels lesquels feraient quant à eux l’objet d’une répression systématique, implacable et sans concessions»,

Enfin, le gouvernement rappelle que « De nombreux activistes qui, au grand jour, traitent des questions de l’homosexualité sous un angle favorable, corporatiste ou même sur le territoire national, ne sont jamais inquiétés, ni par les forces de sécurité, ni par la justice, alors même que promouvoir une activité frappée d’illégalité, constitue en soi un délit qui aurait justifié des actions de répression contre de tels agissements. »

Mardi 23 juillet 2013

Séraphin est acquitté !!!

Joseph est condamné à trois ans dont un an avec sursis pour homosexualité et outrage à la pudeur sur mineur. La peine dont il était menacée était de 15 ans d eprison. Il sortira dans quelques semaines.

Nicolas, fils adoptif de Joseph, mineur, est condamné à un an avec sursis pendant 3 ans pour homosexualité. Il avait été mis en liberté provisoire en juillet 2012 et ne s’est pas présenté à l’audience. Comment peut-on être victime mineur et auteur ?

Samedi 27 juillet 2013

A la stupéfaction de tous, Michel Engama et deux de ses amis sont arrêtés et placés en garde à vue sur ordre du directeur de la police. Ils auraient des « éléments très graves » en leur possession en lien avec l’assassinat d’Eric. On se mobilise pour qu’ils soient relaxés au plus vite.

 

Saskia Distisheim

 

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