Posts Tagged ‘ Allemagne ’

Ingeborg Bachmann (1926-1973) : “Qui sait quand ils tracèrent les frontières du pays…”

Ingeborg Bachmann (1926-1973) : “Qui sait quand ils tracèrent les frontières du pays…”

Qui sait quand ils tracèrent les frontières du pays et autour des pins les barbelés de fer ?
Il n’y a pas pléthore de poétesses de langue allemande. Ingeborg Bachmann est sans doute la plus connue, célébrée dans le monde entier ; seule la France renâcle à lui rendre l’hommage qui devrait lui revenir. Si la parution, dans la collection « Poésie » Gallimard, de l’édition sans équivalent, même dans le monde germanique, d’un choix par définition non exhaustif, mais très abondant de poèmes, tente de pallier ce traitement français pour le moins surprenant, on constate que l’écho médiatique, en France, n’est pas au rendez-vous. L’anthologie a pour but de révéler plus intimement l’œuvre lyrique et son auteure, dans la vérité et l'acuité de sa démarche. La production y est présentée dans sa continuité, des premiers poèmes composés par la jeune fille de seize ou dix-huit ans

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Christian Schwochow, De l’autre coté du mur

Dans le même style que Barbara dont il est comme le pendant, De l’autre coté du mur explore une dimension peu connue, en France du moins, de la vie allemande avant la réunification. Nelly réussit à émigrer légalement d’Allemagne de l’est en 1976, avec son fils d’une dizaine d’années, Alexeï, et avec l’aide d’un passeur qu’elle doit payer.  Elle est affectée à une sorte de camp de transit en République fédérale, à Berlin. Les services secrets, l’administration l’interrogent, avec une froideur qu’elle n’aurait pas imaginée.  C’est encore le temps de la Guerre froide ; l’Ouest se méfie des espions qui profiteraient de l’occasion pour s’infiltrer, et puis elle est veuve d’un physicien d’origine russe. Le film emprunte, en mode mineur, certains aspects du film d’espionnage, qu’il renouvelle grâce au rôle de l’agent américain, noir qui a combattu au Vietnam et qui finit par s’éprendre de la belle Nelly.  Mais à ce premier thème, s’en mêle un second : l’étude de cas à laquelle se livre le metteur en scène, avec ces réfugiés qui parviennent à s’adapter à l’Allemagne de...

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Sebastian Haffner, l’été 14, «Histoire d’un Allemand, Souvenirs (1914-1933)»

Jamais je n’oublierai ce 1er août 1914, et le souvenir de cette journée s’accompagne toujours d’un profond sentiment d’apaisement, de détente, de « tout va bien maintenant ». Voilà de quelle façon étrange on peut « vivre l’histoire en direct ». (…) Les jours suivants, j’appris un nombre incroyable de choses en un temps incroyablement bref. Moi, un garçon de sept ans, qui naguère savait à peine ce qu’est une guerre, sans même parler d’un « ultimatum », d’une « mobilisation », d’une « réserve de cavalerie », voilà que je savais, comme si je l’avais toujours su, absolument tout sur la guerre : non seulement quoi, comment et où, mais même pourquoi. Je savais qu’il y avait la guerre parce que les Français ne pensaient qu’à se venger, que les Anglais nous enviaient notre commerce, que les Russes étaient des barbares, et je ne tardai pas à affirmer tout cela sans la moindre hésitation. Un beau jour, je me mis tout simplement à lire le journal, en m’étonnant de le comprendre si facilement. Je me fis montrer la carte de l’Europe, vis au premier regard que « nous » viendrions facilement...

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Jules Romains, l’été 14, «La victoire en chantant»

« Jamais tant d’hommes à la fois n’avaient dit adieu à leur famille et à leur maison pour commencer une guerre les uns contre les autres. Jamais non plus des soldats n’étaient partis pour les champs de bataille mieux persuadés que l’affaire les concernait  personnellement. Tous ne jubilaient pas. Tous ne fleurissaient pas les wagons, ou ne les couvraient pas d’inscriptions gaillardes. Beaucoup ne regardaient pas sans arrière-pensée les paysans qui, venus le long des voies, répondaient mal aux cris de bravade et saluaient un peu trop gravement ces trains remplis d’hommes jeunes. Mais ils avaient en général bonne conscience. Puisqu’il n’était plus question d’hésiter ni de choisir, l’on remerciait presque le sort de vous avoir forcé Ia main. Peut-être allait-on bientôt s’apercevoir qu’avec ses rudes façons il vous avait rendu service, comme le maître-nageur au débutant qu’il  pousse à l’eau. L’affaire, on n’en doutait pas, était de taille à remuer le monde entier. Et déjà elle en soulevait un large morceau. Mais par un effet de la tradition, et comme par droit de priorité,  avant  de devenir  mondiale,...

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Kurt Tucholsky, journaliste à Paris

Voilà de cela quatre-vingt-dix ans, le journaliste allemand Kurt Tucholsky (1890-1935), juriste de formation, quittait le grand « remue-ménage » de son Berlin natal et s’installait à Paris afin d’y exercer en qualité de correspondant étranger, pour deux journaux importants de la République de Weimar, la Weltbühne et la Vossische Zeitung. C’était en avril 1924 ; le spectre de l’occupation de la Ruhr et de la politique de Poincaré assombrissait les relations franco-allemandes qui se décrispèrent cependant quelque temps plus tard, à partir de la fameuse conférence de Locarno (octobre 1925). La mission journalistique du jeune homme de lettres Tucholsky, auréolé d’une romance à succès (Rheinsberg, 1912), se doublait d’un objectif pacifiste : membre de la Ligue allemande des Droits de l’Homme, Tucholsky, à peine installé, entra en contact avec des pacifistes français qui lui donnèrent régulièrement l’opportunité de faire entendre sa voix lors de conférences et de manifestations consacrées à la situation franco-allemande et à la paix européenne. Par le biais de ces cercles de la LDH, des associations communistes et de loges franc-maçonnes, le journaliste berlinois fit ainsi la connaissance de...

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Europe : un vif sentiment de dislocation

Selon l’expression utilisée par le papier d’un Think Tank anglais récemment, les européens ne sont pas sans ressentir depuis quelques mois un certain sentiment de dislocation. Ce sentiment naît évidemment de l’état dans lequel se trouvent l’Union Européenne et la zone euro, et des politiques menées avec un bonheur très relatif. L’austérité comme politique économique ne fait rêver personne, et en plus elle ne fonctionne pas ! Faire baisser les salaires dans les pays peu compétitifs, espérer ou même constater qu’ils exportent un peu plus, ce n’est pas à la mesure de la crise économique, et de toute façon, tout le monde ne peut pas exporter en même temps. Plus profondément, ce sentiment de dislocation vient d’une prise de conscience : depuis le début de cette crise en Europe, les intérêts économiques nationaux sont entrés en conflit, comme des plaques tectoniques lors d’un tremblement de terre, et la gravité du conflit frappe les esprits. Personne ne s’attend néanmoins à ce qu’il dégénère en guerres commerciales, fermeture des frontières, démembrement de l’Euro et peut-être de l’Europe. Ce scénario catastrophe n’est pas crédible, et...

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Le droit, Ulrich Beck et l’Europe

C’est un livre curieux et peu convaincant que vient de publier le sociologue allemand Ulrich Beck, agrémenté d’une préface aimable et banale de Daniel Cohn-Bendit (l’Europe, l’Europe….). Ulrich Beck est un sociologue de grande réputation, et la relative médiocrité de son livre a de quoi étonner. Médiocrité qui vient d’abord du fait qu’il manque, fait étrange pour un ouvrage de sociologue, sinon de vraies analyses du moins des aperçus intéressants sur la dimension sociale de la crise européenne : rien sur les forces politiques, les hommes, la femme, qui en Europe et en Allemagne en particulier gèrent cette crise, et rien sur les multiples groupes sociaux dont ils sont tributaires autant qu’ils en sont les dirigeants. Ulrick Beck, se limitant à l’Allemagne, ne parle quasiment pas de groupes sociaux (classes, couches, groupes de pression, …), mais seulement des allemands en général et de la chancelière Merkel en particulier, accusée de machiavélisme dans des paragraphes qui souvent sonnent creux et qui avaient donné lieu à un article du Monde, comme si entre ces deux réalités, il n’y avait pas une...

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Une Hypatie des années 60: Hannah Arendt de Margarethe von Trotta

Il est toujours intéressant de voir comment le cinéma met en vedette une femme qui a la pensée comme activité principale.   Dans Hannah Arendt, de Margarethe von Trotta, cela passe principalement par la cigarette.  Gros plans sur un visage crispé ou rêveur, la cigarette qu’on traîne lentement de la main à la bouche.  La fumée de la philosophe exprime à la fois la satisfaction et l’angoisse de l’effort intellectuel.  C’est Barbara Sukowa, qu’on a connue plus jeune dans le rôle de la révolutionnaire Rosa Luxembourg, qui interprète, avec une belle précision, Hannah Arendt en femme philosophe au moment où elle décide de couvrir le procès Eichmann pour le New Yorker Magazine. La pensée en actes Dans une des images les plus saisissantes du film, Arendt hésite avant de se mettre à écrire, elle s’étend alors sur un divan, on dirait  un divan d’analyste sauf qu’elle est chez elle, à New York, dans cet Upper West Side qui a abrité tout un cercle d’intellectuels rescapés de l’Allemagne nazie.  Couchée, les yeux levés au plafond, elle fume.  La scène est inspirée de...

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La difficile «Question allemande»

Les termes de « Question allemande » sont galvaudés. Cette Question a pourtant occupé près de deux siècles d’histoire européenne, de la lente formation de l’Empire allemand à compter de la défaite de Napoléon jusqu’à la Réunification de 1989, puis elle a semblé se dissoudre dans l’Europe communautaire pour réapparaitre brutalement aujourd’hui. Les termes eux-mêmes sont employés maintenant à tort et à travers. Que désigne cette formule ? Rien qui ait à voir avec le nazisme, cet épisode catastrophique de l’histoire allemande, à maints égards accidentel, et qui n’a duré que douze années. Elle renvoie à un contexte précis de rupture dans les équilibres diplomatiques et économiques de la fin du XIXème siècle, dans une conjoncture qui n’est pas sans rappeler celle de l’Europe du début du XXIème siècle.Nos lecteurs trouveront dans ce numéro une page de notre ami du passé, l’italien Benedetto Croce, écrite en 1931 pour son histoire de l'Europe au XIXème siècle, avant que toute discussion ne soit contaminée par la séquence historique qui allait suivre. Les correspondances sont nombreuses.

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Benedetto Croce et l’Allemagne

Singulière à cet égard a été la condition du peuple allemand, peut-être le mieux instruit et le plus ordonnément laborieux des peuples de l’Europe. De la nouvelle unité et de la nouvelle puissance à laquelle s’était élevée l’Allemagne, ce peuple se servit pour croître magnifiquement dans le domaine des industries, du commerce, de la science et de la technique, de la doctrine et de la culture variée ; et pourtant, s’il savait faire sortir de son sein une classe d’administrateurs et de bureaucrates capables et probes et une autre de militaires de valeur (bureaucratie et militarisme sont traditionnels en Prusse), il ne réussit pas à en former une d’hommes proprement politiques.  La rareté du sens politique chez les Allemands fut alors notée plusieurs fois par les Allemands eux-mêmes, qui s’étonnaient de cette lacune au milieu de l’excellence de tout le reste ; mais c’est plus tard seulement que l’on comprit la gravité de ce défaut et que l’on songea à le soumettre à une analyse et à une étiologie appropriées. Ce qui abondait, à la place, c’était les savants...

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