Posts Tagged ‘ 14-18 ’

1914, suite et fin : Albert Camus, «Le premier homme»

Le voyageur demanda le carré des morts de la guerre de 1914. « Oui, dit l’autre. Ca s’appelle le carré du Souvenir français. Quel nom cherchez-vous ? – Henri Cormery », répondit le voyageur. (…) Le gardien ouvrit un grand livre couvert de papier d’emballage et suivit de son doigt terreux une liste de noms. Son doigt s’arrêta « Cormery Henri, dit-il, blessé mortellement à la bataille de la Marne, mort à Saint Brieuc le 11 octobre 1914. – C’est ça », dit le voyageur. Le gardien referma le livre. « Venez », dit-il. Et il le précéda vers les premières rangées de tombes, les unes modestes, les autres prétentieuses et laides, toutes couvertes de ce bric-à-brac de marbre et de perles qui déshonorerait n’importe quel lieu du monde.  « C’est un parent ? demanda le gardien d’un air distrait. – C’est mon père. – C’est dur, dit l’autre. – Mais non. Je n’avais pas un an quand il est mort. Alors, vous comprenez. – Oui, dit le gardien, n’empêche. Il y a eu trop de morts. » (…) «  C’est ici », dit le gardien. Ils étaient arrivés devant...

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Marc Bloch, l’été 14, «Souvenirs de guerre»

1914-1915 Août 1914 ! Je me vois encore, debout dans le couloir du wagon qui nous ramenait, mon frère et moi, de Vevey où nous avions appris dans la journée du 31 juillet la déclaration par l’Allemagne de l’état de guerre. Je regardais le soleil se lever, dans un beau ciel nuageux, et je me répétais à mi-voix ces mots, en eux-mêmes parfaitement insignifiants et qui me paraissaient pourtant lourds d’un sens redoutable et caché : « Voici l’aube du mois d’août 1914. » En arrivant à Paris, à la gare de Lyon, nous connûmes par les journaux l’assassinat de Jaurès. A notre deuil, une poignante inquiétude se mêla. La guerre semblait inévitable. L’émeute en souillerait-elle les prémices ? Tout le monde sait aujourd’hui combien ces angoisses étaient injustes. Jaurès n’était plus. Mais l’influence de son noble esprit lui survivait : l’attitude du parti socialiste le prouva aux nations. Le tableau qu’offrit Paris pendant les premiers jours de la mobilisation demeure un des plus beaux souvenirs que m’ait laissé la guerre. La ville était paisible et un peu solennelle. La circulation très ralentie, l’absence des autobus, la rareté des auto-taxis rendaient les rues presque...

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Sebastian Haffner, l’été 14, «Histoire d’un Allemand, Souvenirs (1914-1933)»

Jamais je n’oublierai ce 1er août 1914, et le souvenir de cette journée s’accompagne toujours d’un profond sentiment d’apaisement, de détente, de « tout va bien maintenant ». Voilà de quelle façon étrange on peut « vivre l’histoire en direct ». (…) Les jours suivants, j’appris un nombre incroyable de choses en un temps incroyablement bref. Moi, un garçon de sept ans, qui naguère savait à peine ce qu’est une guerre, sans même parler d’un « ultimatum », d’une « mobilisation », d’une « réserve de cavalerie », voilà que je savais, comme si je l’avais toujours su, absolument tout sur la guerre : non seulement quoi, comment et où, mais même pourquoi. Je savais qu’il y avait la guerre parce que les Français ne pensaient qu’à se venger, que les Anglais nous enviaient notre commerce, que les Russes étaient des barbares, et je ne tardai pas à affirmer tout cela sans la moindre hésitation. Un beau jour, je me mis tout simplement à lire le journal, en m’étonnant de le comprendre si facilement. Je me fis montrer la carte de l’Europe, vis au premier regard que « nous » viendrions facilement...

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