Essais et fictions

Roland Barthes sur Soljénitsyne

Les articles récents sur Roland Barthes, dans un contrefeu au roman de Laurent Binet, censé être hilarant pour les uns et honteusement populiste pour les autres, font parfois état de sa cécité en politique. Elle l’a conduit, on le sait,  au maoïsme le plus imbécile, le plus grégaire dans les années 70. Ils ne rappellent pas son brechtisme à deux sous des années 60 ni le très profond jugement de 1970 sur Ionesco dans une parenthèse mémorable:  (“Ionesco n’est-il pas, après tout, le Pur et Parfait Petit-Bourgeois Français ?)”1. Ils ne rappellent pas non plus ses propos définitifs sur Soljenitsyne, marqués, on l’imagine bien, par la clairvoyance, la logique et le sens de ce qui allait compter. Pas question de résumer l’œuvre critique, le personnage à ces propos d’époque, certes. Illustration par cet extrait d’un entretien de 1979 repris ci-dessous. On notera que le concept de “souffrance de l’écrivain” n’est pas employé au sujet de l’auteur russe. Ndlr.   Le Grain de la voix. Entretiens (1962-1980) « Si je vous suis bien, votre intérêt pour des textes d’avant-garde, comme ceux de Sollers, ne...

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Entretien avec un médecin de la banlieue parisienne (19 juillet 2015)

C’est un peu par hasard que nous avons rencontré celle que nous appellerons le Docteur X, médecin installé dans une ville de la région parisienne qui comporte plusieurs “cités sensibles”, selon l’expression consacrée. Comme tous les témoignages, le sien doit être mis en perspective : c’est sa perception, isolée, fragmentaire, la réalité, les situations étant toujours plus complexes que ce que l’on en voit de son angle à soi, mais il lui a semblé important de nous la communiquer, et il nous a paru intéressant de la publier.  Ndlr. _______________________________________________________ Vous exercez ici depuis combien de temps ? Cela fait 25 ans, c’était mon premier cabinet. Donc vous connaissez très bien l’endroit ? Oui, je connais très bien la vie quotidienne dans une banlieue où il y a beaucoup de français d’origine maghrébine et quelques français d’origine africaine, d’Afrique noire. Qu’est-ce qui s’est passé en janvier? Comment a-t-on vécu les événements autour de vous ? Suite aux attentats de Charlie-Hebdo et du supermarché Kacher, cela a été très tendu en fait, parce que beaucoup de gens se sentaient très stigmatisés et...

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La philosophie française en revue

La philosophie française en revue

Je n’étais pas allé au défilé du 14 juillet depuis des années. Cette fois il était exceptionnel, car il réunissait, derrière la légion étrangère et les chasseurs alpins, toute l’armée de la philosophie française. Sur « La Plus Belle Avenue du Monde » ils étaient tous là. Menant le cortège, sur son cheval, tenant d’une main sa rapière et de l’autre saluant les dames d’un sourire gascon enjoleur, Michel avait fière allure. Il n’avait pas fait grand-chose de sa vie, et s’était même enfui de la ville dont il était maire quand y parut la peste. Mais il avait passé son temps à lire agréablement dans sa librairie, qu’il avait ornée de maximes latines, pour conclure qu’il ne savait rien et qu’on vivait dans une branloire pérenne. Derrière lui un autre cavalier parti d’un bon pas, René, avait l’air encore plus fier de lui que Michel. Car lui pouvait prétendre savoir. Il avait brodé sur son pourpoint un petit blason, sable et or, sur lequel était écrit Cogito. Ainsi il pouvait, à tout moment où il contemplait...

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Voices from a Paris classroom

Voices from a Paris classroom

Du 7 au 11 janvier, le monde entier avait le regard fixé sur Paris, cite des évènements terribles dont la tuerie dans les locaux de Charlie Hebdo marquait le commencement.  Au sein de la horde de journalistes qui couvraient ces attaques terroristes, les plus grands organes de presse américains tentaient non seulement de saisir chaque détail des évènements qui ont fait trembler Paris pendant plusieurs jours, mais aussi de comprendre la réaction de la France face à celles-ci, y compris au sein des salles de classes des écoles françaises, suivant la directive gouvernementale instaurant une minute de silence à midi le 8 janvier. En écrivant cet article, je me suis fixé comme but d’illustrer les défis auxquels j’ai dû faire face en tant que professeur, ainsi que les discussions que j’ai eues avec mes élèves alors même que ces évènements se déroulaient. Il me faut tout d’abord préciser que je suis musulmane, d’origine marocaine et française, née aux États-Unis; j’ai vécu et enseigné pendant une décennie à New York où j’ai vu de mes propres yeux la chute des...

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«J’ai vécu sous la Terreur» Vingt ans de French Theory dans les universités anglaises

Jeremy Stubbs, historien des idées britannique enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris, a des idéees fort nettes sur l’atmosphère culturelles des années 1980 à 2000 en Angleterre, trop nettes ont pensé certains membres de notre comité de rédaction.  Il est permis de ne pas les partager, et de voir dans ce qu’il conteste une réaction bienvenue à des années de bonne conscience. Les conceptions nouvelles, celles qu’il brocarde, ne naissent pas toujours dans la prudence et la pondération. Bien souvent, elles sont accompagnées d’emphase et d’exagérations !  Et puis les coteries, l’adulation ne sont pas propres à une tendance intellectuelle plutôt qu’à une autre !   Ndlr. J’espère que le lecteur pardonnera l’hyperbole de ce titre. Il est évident qu’aucun universitaire anglais n’a jamais été guillotiné, amené devant quelque tribunal révolutionnaire de salut public ou contraint de fuir déguisé en paysan à la nuit. En revanche, entre la fin des années 70 et le début des années 2000, surtout dans les facultés de lettres, mais aussi un peu plus largement dans celles des sciences humaines (histoire, philosophie, management…), on avait souvent l’impression...

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Protéger la protestation civile, violente en cas de conflit ? L’affaire Mavi Marmara, cinq ans après

Protéger la protestation civile, violente en cas de conflit ? L’affaire Mavi Marmara, cinq ans après

En 2010, Itamar Mann faisait partie de l’équipe de juristes qui, dans une requête déposée devant la Cour suprême d’Israël,  soutenait que l’interception de la flottille et notamment du navire Mavi Marmara dans les eaux internationales était illégale au regard du droit international. Il revient sur un aspect de cette affaire qui intéresse le droit de la guerre et des conflits armés : le droit des civils à contester une situation, y compris par la violence.  Ndlr. Durant la nuit du 31 mai 2010, une flottille transportant de l’aide humanitaire en provenance de Turquie et à destination de Gaza tentait de briser le blocus naval imposé à cette ville par Israël. La marine israélienne, on s’en souvient, décida de faire respecter le blocus et d’intercepter les navires. Lorsque les commandos israéliens, équipés de fumigènes et autres armements anti-émeutes, prirent pied sur l’un des navires, le Mavi Marmara, les passagers les attaquèrent avec des matraques et d’autres armes.  Neuf de ces passagers trouvèrent la mort au cours de l’affrontement, et un dixième mourut des suites de ses blessures. La condamnation internationale...

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Israël dans Contreligne 2012-2015

Israël dans Contreligne  2012-2015

    Israël, Etats-Unis : la torture comme impasse Comment se créent les nations ? Dilemmes israéliens Le sacrifice d’Abraham : aspects politiques Israël : la gauche et le sionisme passé, présent et futur Israël et le dilemme ethnique Protéger la protestation civile, violente en cas de conflit ? L’affaire Mavi Marmara, cinq ans après  Itamar Mann, Eva Illouz, Susie Linfield, Omri Boehm Télécharger au format PDF

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La Gauche dans Contreligne 2012-2015

La Gauche dans Contreligne 2012-2015

    Le PS après Charlie, Serge Soudray, janvier 2015 Le bateau ivre ou les tribulations du Parti socialiste, Jean-Claude Pacitto, septembre 2014 Politique française : triste scénario, Serge Soudray, juin 2014 L’apostat et la mode Jaurès, Serge Soudray, avril 2014 Valls : heureuses différences, Serge Soudray, avril 2014 Régulation financière : les palinodies du PS, Stéphan Alamowitch, février 2014 Parti socialiste français et Parti démocrate américain, Jean-Claude Pacitto, décembre 2013 PS : Cherchez l’erreur, Serge Soudray, décembre 2013 PS : les limites de la justice intuitive, Serge Soudray,  septembre 2013 Essai : Alain Policar et le libéralisme substantiel, Pascal Engel, juin 2013 Socialisme et immobilisme conceptuel, Serge Soudray, juin 2013 Victor Hugo et les socialismes, Victor Hugo, juin 2013 Quelle base sociale pour le compromis social-démocrate ?, Serge Soudray, novembre 2012 Le PS et le coût du travail, Serge Soudray, septembre 2012 Sarkozy et son bilan, Hollande et son projet, Serge Soudray, mai 2012       Télécharger au format PDF

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La photographie de guerre comme œuvre d’art ?

La photographie de guerre comme œuvre d’art ?

Comment reconnaître dans la photographie de guerre une œuvre d’art ? Cette reconnaissance est récente. C’est seulement dans les vingt dernières années qu’elle a conquis le nouveau territoire de la Galerie. Elle a gagné ainsi de la surface au mur, mais en a perdue sur le  papier. L’effondrement du news magazine explique en partie cet exil d’un univers à l’autre. Cette migration d’une économie du multiple vers celle de l’unique transforme en profondeur l’écosystème du photoreportage. D’abord en sacralisant les photographes devenus artistes et dont le travail est assimilé à une œuvre. Ensuite en détournant le regard du consommateur qui ne cherche plus l’information, mais la nourriture d’une délectation esthétique. Enfin en modifiant le statut des photographies elles-mêmes qui bascule dans un registre étranger à leur nature documentaire, entretenant d’autres relations à la réalité. C’est cette relation au réel qui est constitutif de la photo de guerre. Lui retirer, c’est affecter les deux fonctions bien identifiées du photoreportage : informative – permettant, par le regard avancé du photo reporter, de présenter les différents théâtres d’opération à tous ceux qui en...

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“Out of focus”, la diagonale du flou Halim Al Karim à la Galerie Imane Farès

“Out of focus”, la diagonale du flou  Halim Al Karim à la Galerie Imane Farès

Au début, ” On n’y voit rien “, comme disait l’autre. Flânant entre quartier des facs et bacs des bouquinistes, au coeur du Disneyland, cadenas pour amoureux niais du Pont des Arts et “panini” au Nutella mal cuits, qu’est devenu en partie le quartier Latin, on distingue dans une vitrine de grands aplats blancs ou noirs, où semblent se mouvoir quelques formes.  Nouvelle variation sur le thème fatigué du monochrome, dont il faut rappeler qu’il fut inventé par Alphonse Allais, en réaction narquoise à certaines tendances du néo-impressionnisme.  Intrigué, on pousse la porte de la galerie.  Pas à pas, selon l’accroche de la lumière, des formes humaines apparaissent, s’irisent, évoluent : nous sommes au royaume des Illusions (c’est le titre de l’exposition) d’Halim Al Karim, univers étrange et fantomatique, de même que Gorki, découvrant à la toute fin du XIXe siècle le Cinématographe, put se croire propulsé au “Royaume des Ombres”. Des visages et des corps de femmes, de face, mélancoliques, sur une surface, noire ou blanche, qui semble bizarrement gaufrée, comme une affiche ayant pris l’eau qu’on aurait déroulée. Toiles peintes ? Hologrammes ? Projections virtuelles ? Il s’agit en fait de photographies, selon l’antique procédé du...

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