Culture

Victor Hugo, 29 août 1850, sur Honoré de Balzac

Victor Hugo, 29 août 1850, sur Honoré de Balzac

La parution en août 2015 d’un intéressant roman de Judith Perrignon sur l’enterrement de Victor Hugo, Victor Hugo vient de mourir (L’iconoclaste), nous a donné l’idée de rechercher les mots prononcés lors des funérailles de grands écrivains, et de préférence, les mots prononcés par leurs pairs. Ndlr —————————-   Messieurs, L’homme qui vient de descendre dans cette tombe était de ceux auxquels la douleur publique fait cortège. Dans les temps où nous sommes, toutes les fictions sont évanouies. Les regards se fixent désormais non sur les têtes qui règnent, mais sur les têtes qui pensent, et le pays tout entier tressaille lorsqu’une de ces têtes disparaît. Aujourd’hui, le deuil populaire, c’est la mort de l’homme de talent; le deuil national, c’est la mort de l’homme de génie. Messieurs, le nom de Balzac se mêlera à la trace lumineuse que notre époque laissera à l’avenir. M. de Balzac faisait partie de cette puissante génération des écrivains du dix-neuvième siècle qui est venue après Napoléon, de même que l’illustre pléiade du dix-septième est venue après Richelieu – comme si, dans le...

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Houellebecq, la soumission comme concept ?

Houellebecq, la soumission comme concept ?

Soumission est un ouvrage déplaisant, et on ne sait ce qu’il faut blâmer en premier : cette fascination de l’auteur pour une sexualité masculine figée sur les scénarios de l’industrie du porno, ces femmes qui n’ont pas d’intériorité, son goût pour le trivial et au fond, le plaisir torve avec lequel Houellebecq campe son personnage de tout petit bourgeois en déroute, plaisir qui est sa marque de fabrique.  En même temps, et l’affaire se complique, on voit très bien ce qu’il faut louer dans Soumission comme dans les précédents Houellebecq : la subversion de ce qu’il y a de trivial, de plat dans le langage contemporain (avec effets comiques à la clef), la description enjouée de la consommation industrielle qui devient la seule satisfaction intime de ses personnages1, les aperçus flegmatiques sur les questions les plus ridicules, transformées en problèmes d’époque – bref, tout un talent de satiriste. Reste que politiquement, même si les accusations de racisme et d’islamophobie portent à faux, le propos du livre est déplaisant. Une partie de la critique s’en est émue avant les attentats...

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Corvo contre Rolfe : le plus vénitien des romanciers anglais

Corvo contre Rolfe : le plus vénitien des romanciers anglais

À Venise, au cimetière de San Michele, le visiteur curieux, après s’être penché sur les tombes de ces étrangers illustres —Stravinsky, Diaghilev ou Ezra Pound, entre autres— dont le culte est entretenu dans la nécropole lagunaire, s’écartera des chemins battus et trouvera, éloignée de tout, parmi les plaques innombrables de Vénitiens anonymes que personne ne vient plus fleurir, une simple pierre gravée, scellée au sommet d’un colombarium sans charme ni pittoresque : « Frederick William Rolfe, 22 juillet 1860 – 25 octobre 1913. » Né dans le quartier londonien ô combien prosaïque de Cheapside , Frederick Rolfe, connu sous le nom de Baron Corvo, titre qu’il s’était généreusement octroyé et qui lui servira de pseudonyme pendant près de quinze ans, était un petit bourgeois anglican converti au catholicisme, un prêtre raté, un peintre qui n’intéressait personne, un pionnier méconnu de la photographie, un apprenti gondolier, un polémiste sans pitié, et une figure assez notable du monde homosexuel de la fin-de-siècle. Romancier, il ne le devint qu’à contre-cœur ; et pourtant c’est bien à la littérature, et à elle seule, qu’il doit d’être passé...

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Hercule, film progressiste

Selon la légende, le terme de "péplum" aurait été popularisé par un groupe de cinéphiles des années 50, et par Bertrand Tavernier en particulier. Laissons cependant les spécialistes expliquer la naissance et le développement du genre péplum, et pourquoi il paraît connaitre aujourd'hui un nouvel âge d'or. Ce serait le troisième depuis la naissance du cinéma. Observons seulement que dans la cinéphilie des 50 dernières années, le péplum n'a jamais réussi à obtenir l'aura accordée au western, avec néanmoins une exception notable : Serge Daney a laissé une belle critique de Samson et Dalila de Cecil B. DeMille

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« Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud

« Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud

Septembre 2016  -  Contreligne est heureuse d’annoncer que Mme Alice Kaplan vient de publier chez Gallimard son ouvrage paru quasi simultanément aux Etats-Unis au sujet de L’Etranger de Camus,  En quête de « L’Etranger» (trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Hersant, Hors série Connaissance, Gallimard), ouvrage que les critiques du Monde et du New York Times ont jugé remarquable.     Ndlr ____________________________ Cinquante ans après l’indépendance, voilà qu’un écrivain algérien s’empare de la langue française pour affronter l’autorité du régime actuel et pour faire face à sa langue de bois.  Le français n’est plus, comme au temps de Kateb Yacine, « un butin de guerre», car le pouvoir en Algérie ne parle plus cette langue. Il est devenu ce que Kamel Daoud appelle, dans Meursault, contre-enquête,  roman qui fera date dans la littérature algérienne, « un bien vacant » :  une maison de fantômes, pourtant solidement construite, où l’on peut rêver d’une autre vie1. Né en 1970, Daoud a été scolarisé en langue arabe dans un pays qui classe le français parmi les langues étrangères.  Dans son école, m’explique t-il, c’était « une petite matière.»  Aujourd’hui, à l’école Mohamed Benzineb, autrefois  l’école communale où Camus a appris ses lettres, le français...

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Où sont donc les poètes-soldats de 14-18 ?

Le voyageur qui, avant de revenir à Paris, s’arrête à la grande librairie de la Gare Saint-Pancras, à Londres, verra les piles de livres de poésie, bien mis évidence – comme la poésie ne l’est plus jamais en France. S’il s’approche, il s’apercevra qu’il s’agit de la poésie des années de guerre, celle de 14-18, et qu’elle est traitée par les libraires comme un produit grand public, dont on sait qu’il va plaire. Rien de tel en France pour la poésie de 14-18 : seuls existent, en grand nombre en ce moment, les romans, les carnets de poilus ou les livres d’histoire. Pourquoi cette différence ?

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Au coeur du cinéma iranien : Djafar Panahi

Djafar Panahi est un réalisateur, scénariste et producteur iranien. Né le 11 juillet 1960 en Iran, il débute sa carrière comme assistant réalisateur d’Abbas Kiarostami sur le film Au travers des oliviers. Cinéaste engagé, il est reconnu comme le réalisateur d’une nouvelle vague iranienne, caractérisé par l’expression de la réalité de la vie de tous les jours dans un cadre naturel et en employant des techniques simples. L’œuvre de Panahi aborde, avec un regard critique, les problèmes de la société iranienne.

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Violette ou l’impossible laideur féminine au cinéma

Si la femme philosophe a souvent résisté au passage au cinéma1,  il en est de même pour la femme de lettres.  Le film-portrait que Martin Provost vient de consacrer à Violette Leduc incite à en parler ici. On attribue l’invention de l’autofiction à Serge Doubrovsky dans les années 70, mais  Violette Leduc s’est mise d’elle-même sous le microscope dès 1945, quand elle débuta dans Les Temps modernes par un extrait de son premier livre, L’Asphyxie.  Dans une série de romans dont on mesure aujourd’hui la vraie valeur, elle a révélé les émotions les plus crues et intimes de sa vie, a parlé de ses échecs en amour, de sa sexualité, de sa laideur, en changeant les noms et en gardant les faits—le tout sur un rythme syncopée, incantatoire.  Elle a longtemps souffert de ce qu’on appellerait aujourd’hui borderline personality disorder. Masochiste, elle désirait les hommes homosexuels qu’elle laissait indifférents. Elle pleurait souvent, faisait des scènes. Victime, elle faisait souffrir. Sa sensualité s’épanouissait auprès des femmes, et c’est cette sensualité-là qui a donné lieu à son écriture envoûtante. Comme pour...

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Camus et le cinéma

Si on le compare à d’autres écrivains de sa génération, Camus avait relativement peu à dire au sujet du cinéma. Certes, Camus était proche de l’actrice Maria Casarès, et il a effectivement commencé à travailler sur une adaptation cinématographique de La Princesse de Clèves pour Robert Bresson, et il est vrai que Jean Renoir lui a proposé de porter L’Étranger à l’écran, plusieurs années avant la version de 1967 signée par Visconti 1. Mais Camus n’a jamais écrit pour des revues spécialisées dans le cinéma, et n’a jamais théorisé sa relation au septième art. Au mieux, il entretenait des rapports mitigés avec cette forme d’expression, quand il ne lui arrivait pas de s’y montrer franchement hostile. D’après Dudley Andrew, Camus pourrait même avoir convaincu Gallimard de cesser le financement de la prestigieuse Revue du cinéma, l’une des rares revues dans la France d’après-guerre à considérer le cinéma comme une forme d’art sérieuse. « Camus », conclut Dudley Andrew, « ne s’intéressait tout simplement pas au cinéma »  2. Et pourtant, il est constamment question de films dans les écrits...

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Le monde enchanté de Jacques Demy

Le monde enchanté de Jacques Demy

Le premier personnage de cette exposition qui en compte tant (Demy affectionnait les croisements d’intrigues, y compris d’un film à l’autre, et aimait filmer d’innombrables figurants le long des lignes de fuites de ses plans) est un bébé-projecteur, plus précisément un Pathé-kid, version pour enfants du Pathé-Baby, ce format spécifique (9,5 mm) créé à l’usage des familles par Charles Pathé durant les Années 20 qui allait, en France, populariser le cinéma d’amateur et à qui un Melville et bien d’autres durent également leurs premières envies d’images. C’est en tournant la manivelle de ce semi-jouet que le jeune nantais (il est né en 1931) montrait dans les Années 40 à son garagiste de père et sa coiffeuse de mère ses premières bandes, peinture à même la pellicule d’images rappelant les norias de bombardiers alliés au-dessus de  la Loire ou sombre intrigue en « stop motion » de pantins de carton découpés. Le Pathé-kid, posé en guise de rehausseur sur deux lourds volumes rouges façon « remise des prix » de la Laïque, trône à l’entrée de ce « monde enchanté », devant une reconstitution du castelet,...

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