Cahier critique

Chris Killip, What happened 1970-1990

Belle exposition au Bal, 6 impasse de la Défense à Paris (75018), du photographe britannique Chris Killip, avec deux ouvrages qui servent de fait de catalogues à l’exposition (“In Flagrante”, réédition de l’ouvrage de 1988, et surtout “Arbeit” paru en Allemagne en 2012). Chris Killip, né en 1946 sur l’Ile de Man, est considéré comme l’une des principales sources d’inspiration de la photographie britannique contemporaine, et notamment du célèbre Martin Parr, par la qualité de son œuvre et par sa réflexion sur l’acte photographique. Il est aujourd’hui encore « Professor of Visual and Environmental Studies » à Harvard, ce qui doit être une haute charge.  Ce n’est pourtant pas la qualité de sa prose et de ses réflexions esthético-politiques qui peut impressionner. Elles sont banales et confuses, et la prose universitaire qui l’accompagne aggraverait plutôt la situation (voir les pauvres essais inclus dans In Flagrante et Arbeit). Ses photos en revanche suffisent à expliquer sa réputation, qui est grande et justifiée. La fin d’un monde visuel Avec une finesse évidente dans la composition et les rythmes visuels, Chris Killip...

Lire la suite »

Etudes photographiques, mai 2012, numéro 29

Intéressant numéro de cette revue savante sur la photographie, peu connue mais qui a le mérite de traiter de tous les aspects pertinents, historiques, esthétiques, techniques, sans exclusive de principe ni de méthode. C’est ainsi que l’on trouvera dans le numéro de mai un excellent article sur l’homo-érotisme des photos faites par le jeune Cecil Beaton à New York, dans les années 30, alors qu’il était photographe de Vogue, photos qui mêlent une sensibilité homosexuelle qui s’exprime sans détour, les références à la culture de la presse populaire (les “tabloïds”), et l’intérêt pour le fait divers dans la lignée de Weegee. A noter également l’article sur la photographie allemande dans l’après-guerre, 1945-1950, et l’esthétique des ruines, différente à  l’Est et à l’Ouest. On y trouvera surtout le remarquable article de Vincent Lavoie, professeur d’histoire de l’art à l’université du Québec à Montréal, “‘Guerre et iphone : les nouveaux fronts du photo-journalisme”, qui s’interroge sur l’usage de l’iphone par des photographes de guerre confirmés, et notamment de l’application Hipstamatic, et les pertubations qui en viennent pour la photographie de guerre et l’économie...

Lire la suite »

Margin Call

Film convaincant sur la crise financière, qui a le mérite de ne pas représenter le monde de la Finance comme une réunion de tempéraments hors norme aux comportements pathologiques (tels les personnages de Wall Street, tels encore dans la “vraie vie” Bernard Madoff ou Jérôme Kerviel). La crise n’est pas montrée comme la conséquence d’une escroquerie, qu’on pourrait attribuer et donc circonscrire à des individus déviants, mais comme un effet de système, comme la conséquence d’un système vicié, fondé sur un modèle mathématique inexact, dont le fonctionnement est d’autant plus dangereux que tous les mécanismes d’alerte ont été sciemment désactivés : le film commence par le licenciement “à l’américaine” du directeur des risques ; des mémos alarmistes ont été classés sans suite, apprend-t-on. Sur les conseils du directeur des risques qui leur passe en secret, avant de prendre l’ascenseur, la clef USB qui contient ses calculs, deux jeunes analystes vont découvrir les erreurs du modèle en une nuit frénétique, ce qui donne au film un rythme et un style de thriller. Margin Call est aussi le film de la...

Lire la suite »

Christian Pezold, Barbara

Excellent film allemand sur la vie quotidienne et les dilemmes personnels en Allemagne de l’Est au temps du communisme. À la différence de « La vie des autres » (2006), l’un des premiers films à montrer la réalité est-allemande, « Barbara » emmène le spectateur, non à Berlin-Est, mais dans une province de la RDA au début des années 80, et au lieu de le confronter aux grandes institutions totalitaires – Parti communiste et Stasi, …- le met en présence de représentants ordinaires, subalternes du pouvoir communiste : l’équipe de policiers qui fouille l’appartement de Barbara, le médecin-chef qui la surveille, sa logeuse, les gardiens du camp de travail où est emprisonnée une jeune adolescente. Face à eux, Barbara doit préparer son évasion vers l’Ouest, dans le secret, en s’impliquant le moins possible dans la vie de l’équipe hospitalière qu’elle rejoint après qu’on l’a chassé d’un grand hôpital berlinois, l’hôpital de la Charité. Le récit est fait des sentiments ordinaires qui vont agiter les représentants de ce monde répressif et agiter Barbara elle-même.  Le policier en chef est brisé par le...

Lire la suite »

La part des anges

Un jeune délinquant de Glasgow se met à la tête d’un petit groupe de “scumbags” pour monter une escroquerie au whisky. Ils réussiront. Ce n’est pas moral, mais Ken Loach prend bien soin de montrer que les classes supérieures ne valent pas mieux que ces petits voyous. La victime de l’escroquerie sera un vieil américain du Connecticut, l’Etat où vivent les patrons de hedge funds et les états-majors de grands groupes, qui se coiffe d’une belle casquette de baseball (comme on pose un légende sous un tableau) au moment où il l’emporte sur un millionnaire russe, aux enchères, pour une barrique de whisky à un million de livres. Il est peu souvent remarqué que Ken Loach est l’un des grands cinéastes de la violence physique, non celle qui s’accompagne d’effets spéciaux, mais celles de la répression politique ou de la pure délinquance. Dans La part des anges, les scènes de rixe, filmées de très près, avec une multiplication d’aperçus de l’affrontement, sont d’une terrible violence, aussi impressionnantes que l”était la rafle de l’armée anglaise dans la petite ferme irlandaise, au...

Lire la suite »

Hunger Games

Cinéma : Hunger Games, de Gary Ross On a longtemps vu Hunger Games comme le petit frère de Twilight et le successeur de Harry Potter. Les fans de “Hunger Games” seront contents d’entendre dire que ceci est faux, et qu’il ne faut surtout pas les assimiler aux fans de Stéphanie Mayer et de J.K Rowling. “Hunger Games” a un univers bien à lui, sans rapport avec celui de Twilight ou de Harry Potter. Dans un futur proche, vingt-quatre enfants de douze districts sont sélectionnés pour participer à un jeu cruel : “les Hunger Games”. Ils sont déposés dans une arène. Le but qu’on leur donne: s’entretuer. Le survivant est le vainqueur. Dans cet univers, Katniss est l’un des 24 enfants choisis. Va-telle s’en sortir ? Elle est certaine que non. Le film provoque l’émotion et on se surprend à éprouver de l’empathie pour ces jeunes destinés à mourir. On se surprend nous aussi à attendre que les adolescents s’entretuent. L’écart qu’il y a entre le Capitole, la capitale des États-Unis du futur qu’on nomme “Panem”, et les  douze districts...

Lire la suite »

Les Adieux à la Reine, L’Enfant d’en haut

 Les Adieux à la Reine, Benoit Jacquot C’est un film pour une fois très abouti que livre Benoit Jacquot, et il semble que le succès critique et le succès public soient tous deux au rendez vous. Adolphe, le précédent film de Benoit Jacquot (2002) dont cet Adieux à la Reine peut être rapproché, tout élégant et bien joué qu’il était, restait froid et empesé – inintéressant. Les Adieux à la reine témoigne d’une tension, de vibrations qui touchent le spectateur. Le cadre historique, soit les quelques jours qui suivent le 14 juillet 1789 tels qu’ils sont vécus à Versailles, y est pour beaucoup évidemment : au delà du bénéfice qui vient de l’unité de lieu et de temps, le film se leste d’un poids d’histoire et de fureurs qui n’est pas habituels dans les “films d’époque”, genre que revendique le réalisateur dans son interview de Positif (mars 2012).  Un autre aspect  doit être signalé : Benoit Jacquot filme ses talentueuses actrices comme Patrice Chéreau dirige ses acteurs, avec la même intensité, et la pudeur de la critique cinématographique a fait...

Lire la suite »

Berenice Abbott au Jeu de Paume

Belle exposition au Jeu de Paume (21 février-29 avril 2012) qui montre la diversité de l’oeuvre de Berenice Abbott (1898-1991) depuis le portrait dans les milieux littéraire et artistique des années 20 (James Joyce, Djuna Barnes, Jean Cocteau, André Gide, Foujita, Marie Laurencin …), jusqu’aux photos de New York dix ans plus tard, qui seront suivies par des expériences de photographie scientifique, après-guerre, pour le MIT. On lui doit de nombreux clichés du Paris homosexuel des années 20, dont elle était une figure, et notamment  la célèbre photographie de la princesse Eugène Murat, fort virile, que le catalogue met en regard de la très féminine Djuna Barnes – aspect que le catalogue n’aborde pas, peut-être de peur de tomber dans l’anecdotique. L’exposition permet de mesurer à quel point Berenice Abbott, née à Springfield dans l’Ohio, petite expatriée sans diplôme dans le Paris de 1920,  a joué un rôle dans la photographie du premier vingtième siècle et oeuvré à sa reconnaissance comme art véritable, autonome de la peinture. Assistante de Man Ray, elle connait Kertész et collectionne Eugène Atget qu’elle essayera de faire...

Lire la suite »

Matisse à Beaubourg

L’exposition “Matisse. Paires et séries” au Centre Pompidou de Paris, du 7 mars au 18 juin 2012, s’annonce comme une exposition majeure de l’année 2012. Elle est effectivement remarquable en tous points, même si l’on ne peut la conseiller à des adolescents qui ne connaitraient pas déjà le peintre et son œuvre. Il s’agit d’une exposition de peinture « pure », avec des œuvres qui montrent que pour la complexité et le foisonnement, Henri Matisse (1869-1954) ne craignait personne dans sa génération, et surtout pas Picasso, son ami et de fait, son grand rival. L’idée d’étudier les appariements a quelque chose d’artificiel, et du reste très peu des œuvres présentées sont de vraies paires. Quel que soit le sérieux du slogan qui justifie l’exposition, la cinquantaine d’œuvres font voir les étapes du travail graphique auquel s’astreignait Matisse, et qui est resté sa méthode de prédilection aux différentes périodes de sa peinture. Les photographies qui par exemple accompagnent la maturation du motif qui sera la « Blouse Roumaine » montre que ce tableau si naturel, si spontané vient d’une lente et complexe décoction de...

Lire la suite »

Ridley Scott, Exodus Gods and Kings

Malgré le bien qu’on peut penser des péplums réalisés par Ridley Scott (Gladiateur ou Le Royaume des cieux, en particulier), il faut reconnaitre qu’il n’y a pas grand chose à sauver de son dernier opus, Exodus Gods and Kings. Certes, ce remake du célèbre film de Cecil B. de Mille, Les dix commandements, dépasse son modèle par la qualité des effets spéciaux, et les dix plaies de l’Egypte, la vague finale qui engloutit l’armée du pharaon sont spectaculaires.  Mais le film est vide. Et pourquoi faire de Ramsès une sorte de boss de la Mafia qui machonne du chewing-gum ? Pourquoi tous les “méchants” du films sont-ils associés à une virilité trouble, amollie1 ? Les acteurs paraissent souvent sortis de la dernière superproduction dans laquelle ils jouaient, films policiers ou films de science-fiction. Rien dans leur jeu ne donne la mesure de la solennité de cette histoire dans l’histoire culturelle de l’Occident ! Le film oblige à se demander si les conventions hollywoodiennes en matière de jeu d’acteur, de gestuelle et de filmage (ces gros plans, ces plans de coupe...

Lire la suite »