Cahier critique

Régis Debray, L’erreur de calcul

Dans ses articles et ses ouvrages, Régis Debray a pour marque de fabrique le brio verbal et le jeu de mots1. Sur deux cents pages, c’est fatigant.  Dans son dernier petit livre au format d’article, c’est plaisant. Cela donne parfois d’excellentes formules, comme celle par laquelle Debray prolonge le mot bien connu de Péguy : «“Tout commence en mystique et finit en politique“. Avec sa célèbre formule, Péguy ne détenait encore que la moitié du programme s’il s’avère que la politique peut elle-même finir en statistiques », écrit-il. Abaissement Debray ouvre son livre par ce qui en a certainement été le prétexte : le  « j’aime l’entreprise » de Valls au dernier congrès du MEDEF, en quoi Debray voit l’abaissement ultime du politique et de la Gauche en particulier.  On lui accordera que le propos de Valls était pour le moins simplet. ll est certainement le signe d’un changement à Gauche, mais si maladroit qu’on se demande où le Premier ministre choisit ses conseillers politiques2. L’Economique devient la seule catégorie du Politique, nous dit Debray, et lui donne son...

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Palmarès des meilleurs films politiques de 2014

    Et voici notre palmarès, sans esprit de sérieux, des films à dimension politique sortis durant l’année 2014 :   1. Léviathan (A. Zviaguintsev, Russie) : misère du Russe sans Dieu   2. Ida (P. Pawlikowski, Pologne) : Pologne, terre de contrastes   3. Retour à Ithaque (L. Cantet, France) : Cubains entre Tchekhov et Sakharov   4. Deux jours, une nuit (Frères Dardenne, Belgique) : Marion contre les patrons   5. De l’autre coté du mur (Ch. Schwochow, Allemagne) : l’Est-allemande se rebiffe   6. Night Moves (K. Reichardt, USA) : l’écologiste vire au noir   Nos lecteurs sont invités à nous signaler nos erreurs ou nos oublis en matière de films à dimension politique.   La rédaction Télécharger au format PDF

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Andreï Zviaguintsev, Léviathan

Andreï Zviaguintsev raconte que l’idée de son film, Léviathan, lui est venue des Etats-Unis, de l’histoire d’un homme au Colorado qui refuse d’être exproprié par des promoteurs et qui finit par détruire à la pelleteuse les bâtiments du voisinage1- histoire au fond très américaine, où le héros, sûr de son droit, rejette une légalité viciée et se fait justice lui-même. Malgré cette inspiration, le fonds de ce Léviathan est fait de tout ce qui fait la Russie contemporaine, comme on la voit dans les journaux ou dans les beaux livres de Svetlana Alexievitch : l’Etat de droit est une farce, la vodka permet aux hommes de “tenir” et fait le malheur des femmes, le Pouvoir n’a pas le moindre respect de l’existence individuelle et inflige des souffrances sans nom au simple citoyen. Vision trop noire, dira-t-on en songeant que ce film a quand même reçu en Russie des financements publics ? Il faut se rappeler l’affaire Magnitski, et quelques autres du même style, … Dans ce Léviathan, le potentat local brise le récalcitrant, qui perd tout et finit, dans la...

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Christian Schwochow, De l’autre coté du mur

Dans le même style que Barbara dont il est comme le pendant, De l’autre coté du mur explore une dimension peu connue, en France du moins, de la vie allemande avant la réunification. Nelly réussit à émigrer légalement d’Allemagne de l’est en 1976, avec son fils d’une dizaine d’années, Alexeï, et avec l’aide d’un passeur qu’elle doit payer.  Elle est affectée à une sorte de camp de transit en République fédérale, à Berlin. Les services secrets, l’administration l’interrogent, avec une froideur qu’elle n’aurait pas imaginée.  C’est encore le temps de la Guerre froide ; l’Ouest se méfie des espions qui profiteraient de l’occasion pour s’infiltrer, et puis elle est veuve d’un physicien d’origine russe. Le film emprunte, en mode mineur, certains aspects du film d’espionnage, qu’il renouvelle grâce au rôle de l’agent américain, noir qui a combattu au Vietnam et qui finit par s’éprendre de la belle Nelly.  Mais à ce premier thème, s’en mêle un second : l’étude de cas à laquelle se livre le metteur en scène, avec ces réfugiés qui parviennent à s’adapter à l’Allemagne de...

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Olivier Assayas, Sils Maria

C’est un assez mauvais film que livre Olivier Assayas, le cinéaste mieux inspiré des Destinées sentimentales, de Carlos et de Après mai.  Assayas, contrairement à ce que note la critique, très complaisante, ne domine pas son matériau fictionnel : toutes sortes de thèmes sont réunis, aucun n’est bien traité. Trop d’intentions, trop peu d’intensité. Le fil principal est qu’une actrice célèbre, Maria Anders (le nom rappelle le personnage d’une ballade de Brecht et Eisler, Marie Sanders – haute Europe !), jouée par  Juliette Binoche, se voit demander de rejouer, 20 ans après, une pièce qui l’a rendue célèbre –  cette fois non dans le rôle de la jeune première qu’elle tenait à l’époque, mais dans celui de la femme âgée : prétexte à méditation sur le temps, le statut esthétique et érotique de Maria Anders/Juliette Binoche, son rapport avec les metteurs en scène de tous âges qui veulent la diriger, sur la starlette douée qui lui succède dans le rôle-phare, … La pièce se jouera à Londres. Le film est fondé sur un principe de confrontation : confrontation des styles...

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Claude Meyer, La Chine banquier du monde

Encore un énième ouvrage sur la Chine et sa renaissance comme grande puissance, direz-vous. Encore un ouvrage où la perte d’influence de l’Europe sera constatée et où la difficulté des Etats-Unis à être la seule hyperpuissance – terme cher à Hubert Védrine, l’ancien Ministre des Affaires Etrangères – sera mise en avant. Détrompez-vous ! Claude Meyer, enseignant à Sciences Po Paris et ancien dirigeant de banque, attaque le sujet de la puissance grandissante de la Chine par le biais de l’économie et, plus particulièrement, par la finance. Il ne néglige pas pour autant les aspects historiques et politiques contribuant au retour de la Chine à une place de choix dans le monde, mais met en avant, tout au long de l’ouvrage, l’économie et le rôle de l’Etat-parti, à savoir le Parti Communiste Chinois.  L’Expansion Financière Dans la première partie, Claude Meyer évoque non seulement l’industrialisation croissante de la Chine depuis 30 ans, mais surtout le besoin pressant d’investir à l’étranger pour faire fructifier le « rêve chinois ». L’Etat-Parti n’est pas seulement stratège, mais également régulateur et acteur. Il pousse les entreprises,...

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Deux jours, une nuit – deux lectures

Les Frères Dardenne ont avec Deux nuits, un jour, sorti la semaine dernière, réussi un beau film, bien dans leur manière : intense, parfaitement construit et excellemment joué.  Marion Cotillard, qui illuminait The Immigrant de James Gray en prostituée polonaise, devient ici une ouvrière belge, Sandra, qui doit convaincre en un week-end ses collègues de l’aider à garder son travail. Pour cela, il leur faut renoncer à une prime de 1.000 euros. Le film est comme une fable moderne qui pourrait s’intituler L’ouvrière et son patron ou bien L’ouvrière et ses collègues. Comme les fables, le film se veut une leçon. Comme les fables réussies, il sait être didactique sans ennuyer, avec l’épaisseur humaine,  l’émotion que savent donner deux cinéastes de premier plan. Les journaux, les revues de cinéma parleront du film avec tous les égards qu’il mérite, et que méritent les frères Dardenne, de loin parmi les cinéastes européens les plus intéressants. Sur le plan économique, pour l’analyse du capitalisme européen dans cette crise qui n’en finit pas, le film pourrait bien appeler deux lectures différentes, contradictoires, auxquelles on...

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J’accuse Bill Viola

J’accuse Bill Viola

J'accuse Bill Viola de restaurer le culte des images, et de faire concurrence, dans les galeries du Grand Palais, à Notre Dame de Paris. La foule de visiteurs de la remarquable rétrospective qui lui est consacrée ne ressemble pas à celle des expositions d'art contemporain. D'ordinaire partagée entre l'amusement, l'étonnement, le consentement, elle est ici dans le recueillement. Pas un bruit, à peine quelques chuchotis face aux images. On ne visite pas. On célèbre. Enclenché au XVIIIème siècle, le transfert sur l'œuvre d'art des affects autrefois réservés au sacré paraît ici bien achevé. Malgré toutes les tentatives de désacralisation, l'art a tourné en religion. Religion cool : on n'est pas agenouillé. Mais sur le cul - qui est une manière d’être stupéfait -, genoux pliés et bras tendus en trapèze à l’arrière. Office new age. Les icônes de Viola promettent ainsi, dans cet entre-sort forain, plongé dans un jour de sacristie, une initiation aux mystères de la vie et de la mort. Entrez, entrez, et vous verrez. Des corps qui chutent...

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Anthony Giddens, l’Europe, “Turbulent and Mighty Continent”

Faut-il se méfier d’un Britannique pro-européen ? Faut-il se méfier d’Anthony Giddens, qui fut l’un des artisans de la « troisième voie » empruntée par Tony Blair et qui, à quelques semaines des élections européennes, se livre à un plaidoyer en faveur de l’Europe fédérale dans son dernier ouvrage Turbulent and mighty continent, What future for Europe  ? Ne nous arrêtons pas au choix de la photo de couverture de l’ouvrage qui emprunte un cliché nocturne du continent européen à la NASA plutôt qu’à l’Agence spatiale européenne et suivons son regard sur l’Europe – ou plus exactement sur les Europes : pour Anthony Giddens, l’Europe a plusieurs visages. Tout d’abord, il y a « l’EU1 », celle de Monnet, des traités et des institutions qui, depuis Bruxelles, Luxembourg et Strasbourg, légifèrent à tout-va : la Commission et son monopole de l’initiative communautaire ; le Conseil de l’Union européenne et ses ministres aux légitimités nationales ; le Parlement européen élu au suffrage universel direct. Mais la crise économique de 2008 a fait tomber les masques et « l’EU2 » est sortie de l’ombre. L’EU2,...

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Yusuf Sevinçli

Yusuf Sevinçli est turc et stambouliote. Il y est arrivé jeune pour étudier et y vit déjà depuis une quinzaine d’années, entouré par une communauté d’artistes, photographes pour la plupart, avec qui il partage cette passion pour l’image. Chacun d’entre eux reflète à sa manière l’effervescence créative de cette scène émergente. Leurs préoccupations et leurs styles sont très divers mais ils mettent en commun leurs expériences, leurs voyages et s’enrichissent de leur échanges, qu’ils soient intellectuels ou fraternels. Une image rescapée La frappante singularité de l’image de Yusuf Sevinçli est qu’elle est pour ainsi dire « rescapée »1, tant il glane ses clichés au hasard de la vie et profite de ses offrandes les plus inattendues. D’un noir et blanc très contrasté, au grain épais et à la surface souvent griffée, ces images fugaces de la vie quotidienne s’imprègnent ainsi d’une atmosphère hors du temps. Incidemment, ces photographies ne semblent plus rendre compte de l’instant présent mais d’un monde rêvé et d’une époque incertaine, égarée dans l’échelle du temps. Manifestement, son désir n’est pas de donner à voir la réalité...

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