Cahier critique

Christian Schwochow, De l’autre coté du mur

Dans le même style que Barbara dont il est comme le pendant, De l’autre coté du mur explore une dimension peu connue, en France du moins, de la vie allemande avant la réunification. Nelly réussit à émigrer légalement d’Allemagne de l’est en 1976, avec son fils d’une dizaine d’années, Alexeï, et avec l’aide d’un passeur qu’elle doit payer.  Elle est affectée à une sorte de camp de transit en République fédérale, à Berlin. Les services secrets, l’administration l’interrogent, avec une froideur qu’elle n’aurait pas imaginée.  C’est encore le temps de la Guerre froide ; l’Ouest se méfie des espions qui profiteraient de l’occasion pour s’infiltrer, et puis elle est veuve d’un physicien d’origine russe. Le film emprunte, en mode mineur, certains aspects du film d’espionnage, qu’il renouvelle grâce au rôle de l’agent américain, noir qui a combattu au Vietnam et qui finit par s’éprendre de la belle Nelly.  Mais à ce premier thème, s’en mêle un second : l’étude de cas à laquelle se livre le metteur en scène, avec ces réfugiés qui parviennent à s’adapter à l’Allemagne de...

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Olivier Assayas, Sils Maria

C’est un assez mauvais film que livre Olivier Assayas, le cinéaste mieux inspiré des Destinées sentimentales, de Carlos et de Après mai.  Assayas, contrairement à ce que note la critique, très complaisante, ne domine pas son matériau fictionnel : toutes sortes de thèmes sont réunis, aucun n’est bien traité. Trop d’intentions, trop peu d’intensité. Le fil principal est qu’une actrice célèbre, Maria Anders (le nom rappelle le personnage d’une ballade de Brecht et Eisler, Marie Sanders – haute Europe !), jouée par  Juliette Binoche, se voit demander de rejouer, 20 ans après, une pièce qui l’a rendue célèbre –  cette fois non dans le rôle de la jeune première qu’elle tenait à l’époque, mais dans celui de la femme âgée : prétexte à méditation sur le temps, le statut esthétique et érotique de Maria Anders/Juliette Binoche, son rapport avec les metteurs en scène de tous âges qui veulent la diriger, sur la starlette douée qui lui succède dans le rôle-phare, … La pièce se jouera à Londres. Le film est fondé sur un principe de confrontation : confrontation des styles...

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Claude Meyer, La Chine banquier du monde

Encore un énième ouvrage sur la Chine et sa renaissance comme grande puissance, direz-vous. Encore un ouvrage où la perte d’influence de l’Europe sera constatée et où la difficulté des Etats-Unis à être la seule hyperpuissance – terme cher à Hubert Védrine, l’ancien Ministre des Affaires Etrangères – sera mise en avant. Détrompez-vous ! Claude Meyer, enseignant à Sciences Po Paris et ancien dirigeant de banque, attaque le sujet de la puissance grandissante de la Chine par le biais de l’économie et, plus particulièrement, par la finance. Il ne néglige pas pour autant les aspects historiques et politiques contribuant au retour de la Chine à une place de choix dans le monde, mais met en avant, tout au long de l’ouvrage, l’économie et le rôle de l’Etat-parti, à savoir le Parti Communiste Chinois.  L’Expansion Financière Dans la première partie, Claude Meyer évoque non seulement l’industrialisation croissante de la Chine depuis 30 ans, mais surtout le besoin pressant d’investir à l’étranger pour faire fructifier le « rêve chinois ». L’Etat-Parti n’est pas seulement stratège, mais également régulateur et acteur. Il pousse les entreprises,...

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Deux jours, une nuit – deux lectures

Les Frères Dardenne ont avec Deux nuits, un jour, sorti la semaine dernière, réussi un beau film, bien dans leur manière : intense, parfaitement construit et excellemment joué.  Marion Cotillard, qui illuminait The Immigrant de James Gray en prostituée polonaise, devient ici une ouvrière belge, Sandra, qui doit convaincre en un week-end ses collègues de l’aider à garder son travail. Pour cela, il leur faut renoncer à une prime de 1.000 euros. Le film est comme une fable moderne qui pourrait s’intituler L’ouvrière et son patron ou bien L’ouvrière et ses collègues. Comme les fables, le film se veut une leçon. Comme les fables réussies, il sait être didactique sans ennuyer, avec l’épaisseur humaine,  l’émotion que savent donner deux cinéastes de premier plan. Les journaux, les revues de cinéma parleront du film avec tous les égards qu’il mérite, et que méritent les frères Dardenne, de loin parmi les cinéastes européens les plus intéressants. Sur le plan économique, pour l’analyse du capitalisme européen dans cette crise qui n’en finit pas, le film pourrait bien appeler deux lectures différentes, contradictoires, auxquelles on...

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J’accuse Bill Viola

J’accuse Bill Viola

J'accuse Bill Viola de restaurer le culte des images, et de faire concurrence, dans les galeries du Grand Palais, à Notre Dame de Paris. La foule de visiteurs de la remarquable rétrospective qui lui est consacrée ne ressemble pas à celle des expositions d'art contemporain. D'ordinaire partagée entre l'amusement, l'étonnement, le consentement, elle est ici dans le recueillement. Pas un bruit, à peine quelques chuchotis face aux images. On ne visite pas. On célèbre. Enclenché au XVIIIème siècle, le transfert sur l'œuvre d'art des affects autrefois réservés au sacré paraît ici bien achevé. Malgré toutes les tentatives de désacralisation, l'art a tourné en religion. Religion cool : on n'est pas agenouillé. Mais sur le cul - qui est une manière d’être stupéfait -, genoux pliés et bras tendus en trapèze à l’arrière. Office new age. Les icônes de Viola promettent ainsi, dans cet entre-sort forain, plongé dans un jour de sacristie, une initiation aux mystères de la vie et de la mort. Entrez, entrez, et vous verrez. Des corps qui chutent...

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Anthony Giddens, l’Europe, “Turbulent and Mighty Continent”

Faut-il se méfier d’un Britannique pro-européen ? Faut-il se méfier d’Anthony Giddens, qui fut l’un des artisans de la « troisième voie » empruntée par Tony Blair et qui, à quelques semaines des élections européennes, se livre à un plaidoyer en faveur de l’Europe fédérale dans son dernier ouvrage Turbulent and mighty continent, What future for Europe  ? Ne nous arrêtons pas au choix de la photo de couverture de l’ouvrage qui emprunte un cliché nocturne du continent européen à la NASA plutôt qu’à l’Agence spatiale européenne et suivons son regard sur l’Europe – ou plus exactement sur les Europes : pour Anthony Giddens, l’Europe a plusieurs visages. Tout d’abord, il y a « l’EU1 », celle de Monnet, des traités et des institutions qui, depuis Bruxelles, Luxembourg et Strasbourg, légifèrent à tout-va : la Commission et son monopole de l’initiative communautaire ; le Conseil de l’Union européenne et ses ministres aux légitimités nationales ; le Parlement européen élu au suffrage universel direct. Mais la crise économique de 2008 a fait tomber les masques et « l’EU2 » est sortie de l’ombre. L’EU2,...

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Yusuf Sevinçli

Yusuf Sevinçli est turc et stambouliote. Il y est arrivé jeune pour étudier et y vit déjà depuis une quinzaine d’années, entouré par une communauté d’artistes, photographes pour la plupart, avec qui il partage cette passion pour l’image. Chacun d’entre eux reflète à sa manière l’effervescence créative de cette scène émergente. Leurs préoccupations et leurs styles sont très divers mais ils mettent en commun leurs expériences, leurs voyages et s’enrichissent de leur échanges, qu’ils soient intellectuels ou fraternels. Une image rescapée La frappante singularité de l’image de Yusuf Sevinçli est qu’elle est pour ainsi dire « rescapée »1, tant il glane ses clichés au hasard de la vie et profite de ses offrandes les plus inattendues. D’un noir et blanc très contrasté, au grain épais et à la surface souvent griffée, ces images fugaces de la vie quotidienne s’imprègnent ainsi d’une atmosphère hors du temps. Incidemment, ces photographies ne semblent plus rendre compte de l’instant présent mais d’un monde rêvé et d’une époque incertaine, égarée dans l’échelle du temps. Manifestement, son désir n’est pas de donner à voir la réalité...

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Eddy Bellegueule et la sociologie

C’est un livre remarquable, impressionnant même que vient de livrer un normalien de 21 ans. Il n’est pas dans les habitudes de cette revue de s’occuper de romans contemporains, mais pour ce texte, il faut écarter le principe de prudence et en souligner la dimension socio-politique. En finir avec Eddy Bellegueule est, vu de loin, l’équivalent de Guillaume et les garçons, à table, le film de Guillaume Gallienne, à cela qu’il ne concerne pas la bonne bourgeoisie mais le milieu des sous-prolétaires semi-ruraux de Picardie, et qu’il est dans l’ordre littéraire bien supérieur à ce qu’était ce film dans l’ordre cinématographique.  Sur l’ambivalence sexuelle, le roman est peut-être aussi plus honnête  que ne l’était le film.  Point qu’ils illustrent tous deux : les rôles masculins ne vont plus de soi, à supposer qu’ils aient jamais été univoques, et il est désormais autorisé de l’écrire et de le filmer -  fait vrai dans tous les milieux.  Le succès du roman et du film témoigne que le public mainstream est prêt à s’intéresser et peut-être à comprendre les expérience existentielles de ce genre d’auteurs (voir aussi...

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Exposition : Masculin/Masculin, L’homme nu dans l’art de 1800 à nos jours

Exposition : Masculin/Masculin, L’homme nu dans l’art de 1800 à nos jours

« Voilà. J’espère que vous avez fait le plein », glisse la conférencière d’un air mutin à un groupe de très dignes dames grisonnantes1, en signe d’adieu, à la toute fin de parcours de  l’exposition « Masculin/Masculin » (« M/M ») devant la surprenante École de Platon de Jean Delville (1898), originellement commandée pour le programme décoratif de la flambant neuve Sorbonne – monumental aréopage verdâtre d’éphèbes blondinets, alanguis autour du Maître vraisemblablement en train de pérorer sur le Mythe de la caverne,  « composition délirante et homoérotique » qui selon Guy Cogeval, principal commissaire de l’exposition et, en tant que chef de gare d’Orsay, grand amateur de carambolages chronologico-esthétiques, « annonce clairement les délires agrémentés de LSD du Pink Narcissus de James Bidgood (1971)2 » dont un extrait en vidéo clôt l’itinéraire. Non loin, un couple homo, main dans la main, rêvasse devant La Douche.  Après la bataille d’Alexandre Alexandrovitch Deineka (1944), dérive inattendue du réalisme stalinien de guerre sur la pente savonneuse des amitiés viriles  où, nu de dos, un valeureux membre de l’Armée rouge contemple ses camarades se décrassant sous l’eau chaude et la mousse. En...

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Palmarès 2013 des films à dimension politique

  Notre palmarès, injuste et sans esprit de sérieux, des films qui touchent des points sensibles de la vie politique, au sens large, du temps présent :   1.  La vie d’Adèle, Abdellatif Kéchiche (France) Saphisme et différences de classe   2.  Blue Jasmine, Woody Allen (US) Madame Madoff tente de survivre à  la crise financière   3.  Touch of Sin, Jia Zhang-ke (RPC) Révoltes chinoises dans un monde sans droit   4.  The  Immigrant, James Gray (US) L’immigration franco-polonaise d’hier et d’aujourd’hui   5.  Neuf mois ferme, Albert Dupontel (France) La magistrature dans tous ses états         Télécharger au format PDF

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