Cahier critique

De quoi Sully est-il le nom ?

De quoi Sully est-il le nom ?

Sully est un film attachant, remarquablement construit et mis en scène. Les comédiens sont excellents et l’on vibre pour l’histoire de Chesley B. Sullenberger III, ce pilote de US Airways en fin de carrière qui réussit un amerrissage d’urgence sur l’Hudson, en janvier 2009. Il devient instantanément un héros, qui fait oublier aux New Yorkais les attentats du 11 septembre 2001, le film le souligne. Il doit néanmoins convaincre l’administration du transport aérien que c’était bien la seule chose à faire, et qu’il était impossible de retourner se poser sur une piste d’aéroport. Le film est brillant, adroit, et la critique l’a apprécié à juste titre. Sa dimension morale, politique mérite quelques commentaires. C’est d’abord un film civique et même patriotique, qui montre le peuple américain comme il veut se donner à voir et veut se comprendre : une collectivité différenciée, unie par le talent, le sens de la solidarité et le courage, qui sait produire un héros modeste, un membre honorable de la middle class qui ne laisse pas tomber le groupe dont il a la charge, un héros...

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Tout de suite maintenant de Pascal Bonitzer

C’est peu dire que le film de Pascal Bonitzer, Tout de suite maintenant, est décevant. Il est d’une médiocrité que les critiques flatteuses ne laissent pas prévoir. On se demande ce qu’ont bien pu voir les critiques, et si la complaisance n’explique pas tout1. Le film n’a ni la cohérence, ni le rythme qui pourraient garantir, malgré un scénario touffu et creux, un spectacle à tout le moins regardable. Le point de départ est intéressant : Nora, une jeune consultante rejoint ABFI, une banque d’affaires à moins que ce ne soit un cabinet de conseil. Elle découvre que les deux fondateurs de la banque ont été à l’Ecole centrale en même temps que son père, un mathématicien à la personnalité complexe, dépressif. Ils se détestent.  Eux ont choisi l’argent, lui la science (et accessoirement, la poésie). Le père dira à sa fille le mépris qu’elle lui inspire. Mais la scène manque de fond, de finesse et de nuances. Le scénario remplit l’écran, meuble le temps avec toutes sortes d’intrigues et de personnages secondaires qui n’ont aucun intérêt et qui ne sont même pas crédibles. Le vrai sujet est noyé. Un collègue de travail de la consultante la jalouse, puis séduit sa chanteuse de sœur. Il finit par la séduire ;...

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Sarah Bernhardt, icône de la Belle Epoque

Sarah Bernhardt, icône de la Belle Epoque

Étonnante exposition que l’exposition Sarah Bernhardt à Dinard, en cet été 2016.  Les jolies salles de la villa les Roches Brunes présentent de nombreuses photos, des portraits de l’actrice, les très jolies robes qu’elle aurait pu porter, et qui justifieraient de longs développements sur l’érotisme 1900, mais se gardent bien de toute pensée sérieuse, profonde. C’est une exposition pour estivants en promenade, à qui l’on dit que Sarah Bernhardt fut un monstre sacré, une excentrique, qu’elle eut une grande influence sur les arts de son époque, l’une des premières aussi à monnayer sa réputation à une époque où la condition des actrices de théâtre est précaire, difficile.  Comme les esprits sont plus libres qu’autrefois, une salle rappelle qu’elle eut une vie sexuelle intense, avec des hommes et des femmes, en “femme libre”, et l’on montre les portraits des nombreux amants qu’on lui connaît : des acteurs, son médecin, sa confidente, différents auteurs dramatiques, des hommes politiques… Une vitrine expose sa légion d’honneur et des photos la représentant à la fin de sa vie recevant des hommages quasi-officiels. Belle illustration...

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Money Monster de Jodie Foster

Money Monster de Jodie Foster

Le film de Jodie Foster, Money Monster, a reçu de mauvaises critiques aux Etats-Unis et en France (ce qui n’a pas empêché un grand succès de box office), probablement parce qu’il n’a pas été compris. Il ne s’agit pas d’un vrai thriller, ni d’un film sur les arcanes de la finance comme l’étaient Margin Call, sur le plan technique, ou le Loup de Wall Street sur le plan psychologique. C’est une comédie sarcastique, avec certains aspects de grand guignol, plus acide que le film-type né des conventions de Hollywood, ce qu’est cependant Money Monster. Un jeune forcené, en pleine émission, prend en otage un présentateur télé spécialisé en recommandations d’investissement. Le présentateur est un histrion de premier ordre et un filou (George Clooney est très bon). Le forcené lui reproche ses conseils complaisants, qui lui ont fait perdre le petit héritage de sa mère… Le film appuie là ou cela fait mal : les marchés financiers promettent des rendements mirifiques et sont devenus les lieux de toutes les manipulations par le biais des dark pools et du trading à haute fréquence, ceci expliquant cela....

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Le Club des Vingt, élément (vieillot) du Mobilier national

Le Club des Vingt, élément (vieillot) du Mobilier national

Sous le titre accrocheur Péchés capitaux, c’est une synthèse bien rapide que livre aujourd’hui le Club des Vingt, ce petit cercle qui se consacre à la politique étrangère et qui réunit vieilles gloires nationales (Hubert Védrine, Régis Debray, Henry Laurens…) et diplomates déliés du devoir de réserve. Certains ont quitté le circuit professionnel, d’autres jouent encore mais en sourdine1. Le Club passe en revue les différents espaces où la diplomatie française cherche visiblement sa conduite après deux mandats présidentiels aux résultats disons… contrastés : Europe, États-Unis, Russie, Moyen-Orient, Afrique, Asie. Selon le résumé de l’éditeur, le Club entend que la France reprenne sa place sur la scène internationale, par relance de la construction européenne en partenariat avec l’Allemagne, redéfinition des relations avec les Etats-Unis et la Russie, de sa politique au Moyen-Orient… Le Club des Vingt signale les lacunes ou les erreurs.  Malheureusement, la focale est un peu courte et l’essentiel est laissé de côté. Cacophonie et atlantisme ? L’Europe, vue en bloc, est dénoncée comme un espace aux institutions trop nombreuses et peu efficaces ; la création d’institutions propres à la zone euro...

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Pierre Manent, des intentions peu libérales

Pierre Manent, des intentions peu libérales

Pierre Manent n’est pas un vulgaire pamphlétaire, comme la pensée décliniste en produit tant, mais l’un de nos meilleurs intellectuels. Situation de la France déploie, comme c’est le cas dans tous les ouvrages de l‘auteur, une argumentation consistante et d’une incontestable cohérence. S’agit-il pour autant d’une œuvre lucide ? La question est légitime dans la mesure où Pierre Manent fonde sa réflexion sur une clairvoyance dont ses contemporains seraient singulièrement privés. Une guerre des modèles d’association Que ne voyons-nous pas et qu’il serait pourtant urgent de comprendre ? D’abord et avant tout que la nation est en crise. Les causes de celle-ci sont nombreuses, mais la principale d’entre elles est sans doute ce que l’auteur nomme « le grand retrait d’allégeance à la chose commune » (p. 11). Dans une société déliée se confrontent, on pourrait dire s’affrontent, deux modèles concurrents, dont la conciliation est sinon impossible du moins fort difficile. D’un côté, celui des Européens qui regardent la religion comme une opinion individuelle, de l’autre celui des musulmans dont les revendications s’inscrivent dans le langage de la loi religieuse. Alors que « nous...

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« Sauver les médias » ou les limites du caritatif

« Sauver les médias » ou les limites du caritatif

Le petit ouvrage de l’économiste Julia Cagé, Sauver les médias, a le grand mérite de rappeler les difficultés qui ne cessent de nuire aux journaux nationaux ou locaux et de les mettre en perspective. Il est moins convaincant dans les solutions qu’il propose. Un constat précis et attristé Le constat tout d’abord. Désaffection des lecteurs, concurrence du numérique, coûts fixes élevés, ingérence des actionnaires malgré les chartes proclamant l’indépendance, moindre qualité du rédactionnel faute de moyens… Et surtout cette culture de la gratuité qui s’est répandue alors que les chiffres d’affaires publicitaires sont loin de remplacer les recettes tirées des ventes au numéro et des abonnements… Julia Cagé repère ces évolutions, en France et aux Etats-Unis principalement, mais l’on sait que le mouvement touche tous les pays. L’économiste ajoute que cette crise intervient dans un secteur par nature fragile : « les médias sont une industrie à forts coûts fixes et ces coûts fixes sont fonction de la qualité (ou de la quantité) de l’information produite. Ils font face à ce que l’on appelle des rendements d’échelle croissants : les coûts de...

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La question Snowden – Citizenfour au cinéma

La question Snowden – Citizenfour au cinéma

Dans une sorte de jeu de pistes, l’informateur anonyme qui se fait appeler « Citizenfour » mène la documentariste Laura Poitras des États-Unis à Berlin, et finalement à une chambre d’hôtel de Hong Kong. Là elle doit rencontrer celui qui, avant de tirer la sonnette d’alarme1 l’avertit en ces mots : « Je serai sans doute mis en cause immédiatement. Cela ne doit pas vous dissuader ».  Que propose-t-il en contrepartie du risque qu’elle s’apprête à prendre? Qu’a-t-il donc à offrir de si convaincant ? Il a en sa possession des informations dont les Américains doivent avoir connaissance. Le directeur de l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA), le Général Keith Alexander, « a menti au Congrès, et je peux le prouver» dit-il. Keith Alexander a affirmé sous serment que la NSA ne s’est jamais livrée à des opérations massives de surveillance civile, alors même que ces pratiques ont cours sur le sol américain sous les noms de code « PRISM » et « XKeyscore ». Citizenfour est aussi en mesure de prouver que tout comme le Général Alexander, le Général James Clapper, directeur du renseignement, a pris certaines distances...

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Florence Henri au Jeu de Paume

L’exposition Florence Henri, au Jeu de Paume, est intitulée Miroir des avant-gardes 1927-1940, et c’est une expression heureuse : dans l’oeuvre de Florence Henri, se retrouvent toutes les grandes tendances qui ont fait la culture visuelle des cinquante premières années du XXème siècle. Au moyens de jeux de miroirs, elle commence par diffracter les formes, comme le faisait le futurisme et le cubisme ; elle épure ensuite, comme le recommandait le Bauhaus où elle étudie. Une image au moins, isolée,  fait penser à Rodchenko (Marseille, 1929). Ses fragments de ruines romaines sont comme un écho de celles que peignent De Chirico ou Max Ernst. Ses femmes à la chevelure déployée font écho à celles de Léger, de Picasso ou de Dora Maar. Tout ce qu’elle photographie est le fruit de son temps et de son milieu, et sans savoir qui elle est, on daterait et on situerait sans difficulté ce qu’elle produit, à l’intersection du Bauhaus et du surréalisme.  Pourtant si rien de ce qu’elle fait n’est original, si tous ces thèmes et bon nombre de ces procédés se retrouvent chez...

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Raphaëlle Bacqué, Richie

Raphaëlle Bacqué, Richie

L’ouvrage de Raphaëlle Bacqué, Richie, consacré à l’ancien directeur de Sciences-Po Richard Descoings, ne peut laisser indifférent, quand bien même, comme l’auteur de ces lignes qui a enseigné plus de dix ans à l’Institut et qui a été associé (avec beaucoup d’autres) aux premières réflexions qui ont conduit au mouvement de réformes, on n’éprouverait aucune admiration pour le personnage. Raphaëlle Bacqué fait bien comprendre les drames intimes de Richard Descoing, qui n’appellent pas le commentaires mais plutôt la compassion. De quoi est fait un homme !  Elle fait surtout ressortir son talent de prestidigitateur, quand il propulse une école où se forme et se reproduit la noblesse d’Etat, pour prendre la vieille expression de Bourdieu, dans le cénacle des grandes institutions européennes ou américaines, quand il arrache aux entreprises ou à l’Etat les financements exceptionnels qui sont refusés aux universités. Il fallait du talent – tout comme il eut du talent pour convaincre un monde empesé que l’Institut d’Etudes Politiques devait s’ouvrir aux enfants des quartiers populaires, des ZEP.  C’est une évolution de l’école concernée et de la société...

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