Cahier critique

Liberté d’expression, retour au droit – Olivier Beaud et Patrick Wachsmann

Liberté d’expression, retour au droit – Olivier Beaud et Patrick Wachsmann

Donner des conseils aux professeurs d’histoire sur la liberté d’expression. Certes. Mais encore faudrait-il savoir ce que dit vraiment le droit. Le texte de François Héran sur la liberté d’expression, qu’a publié la Vie des idées1 est intéressant à maints égards. Il propose  notamment une interprétation « pluraliste » de la liberté d’expression et s’appuie à la fin sur l’œuvre de Paul Ricœur pour défendre une conception non offensive de cette liberté qui intégrerait l’idée du respect d’autrui. Il invite à la discussion sur le débat public qui agite pour de tristes raisons, hélas, la sphère des idées, à savoir l’opportunité d’éclairer les élèves des collèges et lycées sur cette liberté en partant de l’exemple des caricatures. On peut le suivre dans son appel à réfléchir à une conception plus apaisée du débat public, encore que Benjamin Constant, héraut de la liberté d’expression dans les débats législatifs sur la question au début du XIXe siècle, soulignait que la caricature et le pamphlet étaient le véritable terrain sur lequel se jouait le sort de cette liberté. Mais, quel que soit l’intérêt d’un...

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Siniavski, père et fils, et les services compétents

Siniavski, père et fils, et les services compétents

En russe, les services compétents s’appellent organes compétents (компетентные органы) et parfois aussi tout simplement « organes » органы. Peut-être pour rappeler que le qualificatif de « compétents » est parfois usurpé ? En tout état de cause, cette curiosité lexicale en dit long sur la nature de ces services. Ils passent donc pour faire partie intégrante du grand organisme que représente le pays. De toute façon « service », or le mot existe en russe, fut de tout temps un concept irréel hors de propos en URSS et n’acquit droit de cité en Russie qu’après la chute de « l’empire du mal ». La famille Siniavski Iegor Gran est le fils de Andreï Donatovitch Siniavski et de Maria Vassilievna Rozanova. Dans ce livre il raconte l’histoire de ses parents, et la sienne par conséquent, à ses débuts en tout cas, avec notamment l’arrestation de son père en 1965. Son père fut l’un des premiers et plus célèbres dissidents soviétiques des années 1960 et je l’ai bien connu, puisque, à son arrivée à Paris, il avait été invité et recruté par le département d’études slaves de la Sorbonne...

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Libération – La foi, l’espérance, la charité

Libération – La foi, l’espérance, la charité

La restructuration qui vient d’être annoncée au sujet du journal Libération est de celles qui inaugurent peut-être une nouvelle ère pour la Presse française. Après la vague d’investissements réalisés par de grands intérêts capitalistes, par souci de se ménager une influence dans la société, par coquetterie ou par réel intérêt pour la chose écrite, viendrait un second temps marqué par la reprise des médias par des fondations, dégagées des soucis du profit immédiat, voire du profit  tout court ?  Selon Le Point, après la restructuration décidée par son actionnaire majoritaire, Altice France, qui en perdrait ainsi le contrôle, le quotidien Libération serait désormais détenu par un fonds de dotation (via une holding intermédiaire), afin de préserver, c’est l’objectif, son indépendance éditoriale, économique et financière 1. Selon l’AFP, son actionnaire doterait le fonds de sorte que le journal puisse assurer le service de sa dette actuelle, évaluée à plus de 40 millions d’euros. Un fonds de dotation est une personne morale de droit privé à but non lucratif qui reçoit et gère, en les capitalisant, des biens et droits qui sont...

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Quand les blessures de la mémoire refont surface – Hans-Ulrich Treichel

Quand les blessures de la mémoire refont surface – Hans-Ulrich Treichel

Tout le monde garde à l’esprit la décision d’Angela Merkel, le 31 août 2015, d’accueillir en Allemagne un grand nombre de réfugiés, afin de prévenir la crise humanitaire qui s’annonçait en Hongrie en raison de l’afflux de migrants et de la fermeture de la frontière avec l’Autriche.  Le geste fut largement commenté dans les médias, mais il ne se trouva guère que la presse germanophone pour évoquer à son propos le souvenir encore brûlant qu’ont laissé dans la mémoire collective, outre-Rhin, les déplacements de quelques douze millions d’Allemands d’Europe de l’Est vers les deux Allemagne (RFA et RDA), ainsi que vers l’Autriche, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les Allemands, ou tout au moins ceux parmi eux qui s’étaient installés ou étaient descendants de colons installés à l’Est de la ligne formée par les fleuves Oder-Neisse, devinrent eux-mêmes des réfugiés. Fuite spontanée des populations effrayées par l’avancée de l’Armée rouge fin 1944-début 45 ou expulsions systématiques, en particulier de Pologne ou de Tchécoslovaquie, l’exode massif des populations germanophones, bien qu’il ait été le plus souvent dramatique...

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De quoi Sully est-il le nom ?

De quoi Sully est-il le nom ?

Sully est un film attachant, remarquablement construit et mis en scène. Les comédiens sont excellents et l’on vibre pour l’histoire de Chesley B. Sullenberger III, ce pilote de US Airways en fin de carrière qui réussit un amerrissage d’urgence sur l’Hudson, en janvier 2009. Il devient instantanément un héros, qui fait oublier aux New Yorkais les attentats du 11 septembre 2001, le film le souligne. Il doit néanmoins convaincre l’administration du transport aérien que c’était bien la seule chose à faire, et qu’il était impossible de retourner se poser sur une piste d’aéroport. Le film est brillant, adroit, et la critique l’a apprécié à juste titre. Sa dimension morale, politique mérite quelques commentaires. C’est d’abord un film civique et même patriotique, qui montre le peuple américain comme il veut se donner à voir et veut se comprendre : une collectivité différenciée, unie par le talent, le sens de la solidarité et le courage, qui sait produire un héros modeste, un membre honorable de la middle class qui ne laisse pas tomber le groupe dont il a la charge, un héros...

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Tout de suite maintenant de Pascal Bonitzer

C’est peu dire que le film de Pascal Bonitzer, Tout de suite maintenant, est décevant. Il est d’une médiocrité que les critiques flatteuses ne laissent pas prévoir. On se demande ce qu’ont bien pu voir les critiques, et si la complaisance n’explique pas tout1. Le film n’a ni la cohérence, ni le rythme qui pourraient garantir, malgré un scénario touffu et creux, un spectacle à tout le moins regardable. Le point de départ est intéressant : Nora, une jeune consultante rejoint ABFI, une banque d’affaires à moins que ce ne soit un cabinet de conseil. Elle découvre que les deux fondateurs de la banque ont été à l’Ecole centrale en même temps que son père, un mathématicien à la personnalité complexe, dépressif. Ils se détestent.  Eux ont choisi l’argent, lui la science (et accessoirement, la poésie). Le père dira à sa fille le mépris qu’elle lui inspire. Mais la scène manque de fond, de finesse et de nuances. Le scénario remplit l’écran, meuble le temps avec toutes sortes d’intrigues et de personnages secondaires qui n’ont aucun intérêt et qui ne sont même pas crédibles. Le vrai sujet est noyé. Un collègue de travail de la consultante la jalouse, puis séduit sa chanteuse de sœur. Il finit par la séduire ;...

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Sarah Bernhardt, icône de la Belle Epoque

Sarah Bernhardt, icône de la Belle Epoque

Étonnante exposition que l’exposition Sarah Bernhardt à Dinard, en cet été 2016.  Les jolies salles de la villa les Roches Brunes présentent de nombreuses photos, des portraits de l’actrice, les très jolies robes qu’elle aurait pu porter, et qui justifieraient de longs développements sur l’érotisme 1900, mais se gardent bien de toute pensée sérieuse, profonde. C’est une exposition pour estivants en promenade, à qui l’on dit que Sarah Bernhardt fut un monstre sacré, une excentrique, qu’elle eut une grande influence sur les arts de son époque, l’une des premières aussi à monnayer sa réputation à une époque où la condition des actrices de théâtre est précaire, difficile.  Comme les esprits sont plus libres qu’autrefois, une salle rappelle qu’elle eut une vie sexuelle intense, avec des hommes et des femmes, en “femme libre”, et l’on montre les portraits des nombreux amants qu’on lui connaît : des acteurs, son médecin, sa confidente, différents auteurs dramatiques, des hommes politiques… Une vitrine expose sa légion d’honneur et des photos la représentant à la fin de sa vie recevant des hommages quasi-officiels. Belle illustration...

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Money Monster de Jodie Foster

Money Monster de Jodie Foster

Le film de Jodie Foster, Money Monster, a reçu de mauvaises critiques aux Etats-Unis et en France (ce qui n’a pas empêché un grand succès de box office), probablement parce qu’il n’a pas été compris. Il ne s’agit pas d’un vrai thriller, ni d’un film sur les arcanes de la finance comme l’étaient Margin Call, sur le plan technique, ou le Loup de Wall Street sur le plan psychologique. C’est une comédie sarcastique, avec certains aspects de grand guignol, plus acide que le film-type né des conventions de Hollywood, ce qu’est cependant Money Monster. Un jeune forcené, en pleine émission, prend en otage un présentateur télé spécialisé en recommandations d’investissement. Le présentateur est un histrion de premier ordre et un filou (George Clooney est très bon). Le forcené lui reproche ses conseils complaisants, qui lui ont fait perdre le petit héritage de sa mère… Le film appuie là ou cela fait mal : les marchés financiers promettent des rendements mirifiques et sont devenus les lieux de toutes les manipulations par le biais des dark pools et du trading à haute fréquence, ceci expliquant cela....

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Le Club des Vingt, élément (vieillot) du Mobilier national

Le Club des Vingt, élément (vieillot) du Mobilier national

Sous le titre accrocheur Péchés capitaux, c’est une synthèse bien rapide que livre aujourd’hui le Club des Vingt, ce petit cercle qui se consacre à la politique étrangère et qui réunit vieilles gloires nationales (Hubert Védrine, Régis Debray, Henry Laurens…) et diplomates déliés du devoir de réserve. Certains ont quitté le circuit professionnel, d’autres jouent encore mais en sourdine1. Le Club passe en revue les différents espaces où la diplomatie française cherche visiblement sa conduite après deux mandats présidentiels aux résultats disons… contrastés : Europe, États-Unis, Russie, Moyen-Orient, Afrique, Asie. Selon le résumé de l’éditeur, le Club entend que la France reprenne sa place sur la scène internationale, par relance de la construction européenne en partenariat avec l’Allemagne, redéfinition des relations avec les Etats-Unis et la Russie, de sa politique au Moyen-Orient… Le Club des Vingt signale les lacunes ou les erreurs.  Malheureusement, la focale est un peu courte et l’essentiel est laissé de côté. Cacophonie et atlantisme ? L’Europe, vue en bloc, est dénoncée comme un espace aux institutions trop nombreuses et peu efficaces ; la création d’institutions propres à la zone euro...

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Pierre Manent, des intentions peu libérales

Pierre Manent, des intentions peu libérales

Pierre Manent n’est pas un vulgaire pamphlétaire, comme la pensée décliniste en produit tant, mais l’un de nos meilleurs intellectuels. Situation de la France déploie, comme c’est le cas dans tous les ouvrages de l‘auteur, une argumentation consistante et d’une incontestable cohérence. S’agit-il pour autant d’une œuvre lucide ? La question est légitime dans la mesure où Pierre Manent fonde sa réflexion sur une clairvoyance dont ses contemporains seraient singulièrement privés. Une guerre des modèles d’association Que ne voyons-nous pas et qu’il serait pourtant urgent de comprendre ? D’abord et avant tout que la nation est en crise. Les causes de celle-ci sont nombreuses, mais la principale d’entre elles est sans doute ce que l’auteur nomme « le grand retrait d’allégeance à la chose commune » (p. 11). Dans une société déliée se confrontent, on pourrait dire s’affrontent, deux modèles concurrents, dont la conciliation est sinon impossible du moins fort difficile. D’un côté, celui des Européens qui regardent la religion comme une opinion individuelle, de l’autre celui des musulmans dont les revendications s’inscrivent dans le langage de la loi religieuse. Alors que « nous...

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