Numéro Septembre-Octobre 2014

Amérique latine : vivre après une dictature

Amérique latine : vivre après une dictature

Une dictature est toujours un évènement traumatique pour les individus et pour les sociétés. Plus ou moins meurtrière, une dictature repose toujours sur la contrainte, la peur et la douleur quelle soit morale ou physique, infligée, endurée ou redoutée. De plus, fonctionnant selon le principe de l’imposition, contrairement à la démocratie dont le principe fondamental est le libre choix, une dictature s’émancipe de tout contrôle citoyen et peut verser sans frein dans la corruption et l’incurie économique. Ainsi au sortir des dictatures, les nouveaux régimes démocratiques doivent affronter des situations critiques voire dramatiques d’un point de vue humain, social, politique et souvent aussi économique et financier. Ce qui distingue en premier lieu dictature et démocratie relève du régime politique : la dictature est une autocratie c’est-à-dire le pouvoir d’un seul (ou d’un petit groupe) sur l’ensemble de la société et si elle se pare souvent des apparences de la démocratie en mettant en scène des élections, la dictature est l’antithèse de l’élection libre qui définit en premier lieu la démocratie (pouvoir du peuple de choisir ses gouvernants). La...

Lire la suite »

La fascination de l’ordinaire (φ)

La fascination de l’ordinaire (φ)

Quand j’étais enfant, je ne connaissais pas les eaux minérales gazeuses. Mais on buvait néanmoins à la maison de l’eau gazeuse, qu’on obtenait en ajoutant à l’eau du robinet une poudre blanche, nommée « O’ Bulle », dans des bouteilles à bouchon mécanique à joint en caoutchouc. Ce n’était pas très bon, mais c’était meilleur que l’eau ordinaire du robinet, que l’on appelait « l’eau dinaire ». C’est ainsi que je fus mis en contact aquatique avec le concept d’ordinarité. Pendant longtemps, je crus les choses ordinaires plus méprisables que les extraordinaires.  Je n’aurais jamais lu Poe s’il avait écrit des Histoires ordinaires, Jules Verne si ses livres s’étaient appelés Voyages ordinaires, Stevenson s’il avait écrit Le cas banal du Dr Jekyll et de Mr Hyde,  le livre de Selma Lagerlof s’il s’était appelé  Le voyage ordinaire de Nils Holgersson, Toppfer s’il avait écrit Voyages en ligne droite.  Antoine Doinel -Jean-Pierre-Léaud- dans Baisers volés aurait-il  pu répéter, parlant du personnage joué par  Delphine Seyrig « Fabienne Tabard  est une femme ordinaire » ?  On n’aurait  pas admiré dans l’Antiquité les Sept merveilles du monde...

Lire la suite »

États-Unis : la ruée vers l’or noir

États-Unis : la ruée vers l’or noir

Au vu de tous les débats sur le dérèglement climatique, le pic pétrolier, le désinvestissement des énergies fossiles et les énergies renouvelables, on serait en droit d’attendre que la consommation pétrolière aux États-Unis suive une pente descendante.En réalité, c’est tout le contraire. La consommation pétrolière suit une trajectoire ascendante, avec une hausse de  400 000 barils par jour rien qu’en 2013 — et, si cette tendance se maintient, elle devrait encore augmenter en 2014 et en 2015. En d’autres termes, le pétrole est  de retour. En force. Les signes de résurgence abondent. Malgré ce que pensent certains, les Américains parcourent en moyenne plus de kilomètres sur les routes, s’arrêtent davantage à la pompe et ils ont de moins en moins mauvaise conscience. Ainsi, l’opprobre liée à l’achat d’un 4×4 gourmand en carburant semble s’être volatilisée.  Selon la chaîne CNN Money, près d’un véhicule sur trois vendu aux États-Unis est un 4 x 4. En conséquence, en 2013, et pour la première fois depuis 1999, la demande pétrolière a davantage augmenté en Amérique qu’en Chine. Cette tendance va de pair avec un changement crucial, et souvent peu remarqué, dans le discours officiel de  la Maison Blanche. Le président Obama parlait naguère de la nécessité d’éliminer la dépendance américaine vis-à-vis...

Lire la suite »

Olivier Assayas, Sils Maria

C’est un assez mauvais film que livre Olivier Assayas, le cinéaste mieux inspiré des Destinées sentimentales, de Carlos et de Après mai.  Assayas, contrairement à ce que note la critique, très complaisante, ne domine pas son matériau fictionnel : toutes sortes de thèmes sont réunis, aucun n’est bien traité. Trop d’intentions, trop peu d’intensité. Le fil principal est qu’une actrice célèbre, Maria Anders (le nom rappelle le personnage d’une ballade de Brecht et Eisler, Marie Sanders – haute Europe !), jouée par  Juliette Binoche, se voit demander de rejouer, 20 ans après, une pièce qui l’a rendue célèbre –  cette fois non dans le rôle de la jeune première qu’elle tenait à l’époque, mais dans celui de la femme âgée : prétexte à méditation sur le temps, le statut esthétique et érotique de Maria Anders/Juliette Binoche, son rapport avec les metteurs en scène de tous âges qui veulent la diriger, sur la starlette douée qui lui succède dans le rôle-phare, … La pièce se jouera à Londres. Le film est fondé sur un principe de confrontation : confrontation des styles...

Lire la suite »

Claude Meyer, La Chine banquier du monde

Encore un énième ouvrage sur la Chine et sa renaissance comme grande puissance, direz-vous. Encore un ouvrage où la perte d’influence de l’Europe sera constatée et où la difficulté des Etats-Unis à être la seule hyperpuissance – terme cher à Hubert Védrine, l’ancien Ministre des Affaires Etrangères – sera mise en avant. Détrompez-vous ! Claude Meyer, enseignant à Sciences Po Paris et ancien dirigeant de banque, attaque le sujet de la puissance grandissante de la Chine par le biais de l’économie et, plus particulièrement, par la finance. Il ne néglige pas pour autant les aspects historiques et politiques contribuant au retour de la Chine à une place de choix dans le monde, mais met en avant, tout au long de l’ouvrage, l’économie et le rôle de l’Etat-parti, à savoir le Parti Communiste Chinois.  L’Expansion Financière Dans la première partie, Claude Meyer évoque non seulement l’industrialisation croissante de la Chine depuis 30 ans, mais surtout le besoin pressant d’investir à l’étranger pour faire fructifier le « rêve chinois ». L’Etat-Parti n’est pas seulement stratège, mais également régulateur et acteur. Il pousse les entreprises,...

Lire la suite »

Le bateau ivre ou les tribulations du Parti socialiste

La dernière semaine du mois d’août aura été riche en évènements politiques. Du limogeage des ministres frondeurs à la standing ovation faite par le Medef à Manuel Valls, on a assisté en mode accéléré à ce qui pourrait apparaître comme un dénouement d’une situation générée par les multiples contradictions de la politique socialiste. Les plus optimistes seront tentés de voir dans ces évènements un énième épisode de la guerre des deux gauches ou des deux roses. C’est l’explication la plus communément admise et dans tous les cas celle que la majorité des commentateurs de la vie politique française nous martèle dans tous les médias depuis des mois. Les plus réalistes y verront exactement le contraire : ces luttes pseudo-idéologiques masquent, en fait, l’absence de réflexion idéologique et donc économique de la part du Parti socialiste. Passer en un peu plus de deux ans de la dénonciation de la finance à l’exaltation des entrepreneurs, d’un anti-capitalisme de pacotille à un pro-capitalisme inutile révèle, qu’à la vérité, le Parti socialiste n’a pas beaucoup réfléchi aux questions économiques ni même aux questions politiques d’ailleurs....

Lire la suite »

Politique de l’offre et politique de la demande, clarification

Le débat politique oppose de façon « politique de l’offre » et « politique de la demande ». Ces deux politiques ne sont pas nécessairement contradictoires et de nombreuses composantes d’une politique de l’offre n’impliquent pas pour autant « l’austérité ». D’abord, l’essentiel d’une politique de l’offre n’a pas d’impact sur la demande intérieure. Il s’agit notamment de toutes les mesures relatives à la flexibilité du travail, à l’allègement de contraintes réglementaires pesant sur les entreprises ou de la réforme des professions réglementées. Ensuite, pour améliorer la compétitivité il est certainement nécessaire de réduire la dépense publique. Ceci ne signifie pas pour autant une réduction des déficits. La baisse des dépenses publiques peut être entièrement redistribuée aux entreprises sous forme d’une diminution des prélèvements obligatoires. A déficit constant, l’impact de cette politique sur la demande globale ne devrait pas être défavorable. Là où le débat apparait, c’est lorsque la politique de l’offre vise à modifier le partage de la valeur ajoutée entre les entreprises et les salariés au profit de l’entreprise. Historiquement, dans un environnement inflationniste, la modération salariale...

Lire la suite »

Kamel Daoud : Algérie, le drapeau contre le chapeau

Il y a quelque chose de triste, risible et malsain dans l’affaire de Geneviève de Fontenay, l’une des marraines de l’univers des miss, venue en Algérie. Son lapsus sur l’Algérie française a indigné. On peut dire : à juste titre, vu l’histoire du pays et sa colère qui dure depuis mille ans. Un ministre a quitté la salle, des officiels ont fui avec les chaussures dans les mains et des Algériens se sont déchainés sur cette vieille dame perdue hors de l’univers de ses dentelles et de son chapeau éternel. Sauf qu’il y avait quelque chose de lourd, de douteux et de trop insistant dans l’indignation. On ne comprend pas d’abord l’importance donnée à ce bafouillage d’une vieille dame hors de son territoire de courbes et de tissus. Ensuite, on décèle une sorte d’excès qui tend à prouver qu’il y a volonté de faire dans le zèle pour masquer quelques honteuses évidences. Et, en dernier, on retrouve dans cet épisode la fameuse schizophrénie nationale, bâtie sur le déni : certains ont vite fait de rappeler, à juste titre, que...

Lire la suite »

Hercule, film progressiste

Selon la légende, le terme de "péplum" aurait été popularisé par un groupe de cinéphiles des années 50, et par Bertrand Tavernier en particulier. Laissons cependant les spécialistes expliquer la naissance et le développement du genre péplum, et pourquoi il paraît connaitre aujourd'hui un nouvel âge d'or. Ce serait le troisième depuis la naissance du cinéma. Observons seulement que dans la cinéphilie des 50 dernières années, le péplum n'a jamais réussi à obtenir l'aura accordée au western, avec néanmoins une exception notable : Serge Daney a laissé une belle critique de Samson et Dalila de Cecil B. DeMille

Lire la suite »

« Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud

« Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud

Septembre 2016  -  Contreligne est heureuse d’annoncer que Mme Alice Kaplan vient de publier chez Gallimard son ouvrage paru quasi simultanément aux Etats-Unis au sujet de L’Etranger de Camus,  En quête de « L’Etranger» (trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Hersant, Hors série Connaissance, Gallimard), ouvrage que les critiques du Monde et du New York Times ont jugé remarquable.     Ndlr ____________________________ Cinquante ans après l’indépendance, voilà qu’un écrivain algérien s’empare de la langue française pour affronter l’autorité du régime actuel et pour faire face à sa langue de bois.  Le français n’est plus, comme au temps de Kateb Yacine, « un butin de guerre», car le pouvoir en Algérie ne parle plus cette langue. Il est devenu ce que Kamel Daoud appelle, dans Meursault, contre-enquête,  roman qui fera date dans la littérature algérienne, « un bien vacant » :  une maison de fantômes, pourtant solidement construite, où l’on peut rêver d’une autre vie1. Né en 1970, Daoud a été scolarisé en langue arabe dans un pays qui classe le français parmi les langues étrangères.  Dans son école, m’explique t-il, c’était « une petite matière.»  Aujourd’hui, à l’école Mohamed Benzineb, autrefois  l’école communale où Camus a appris ses lettres, le français...

Lire la suite »