Numéro Septembre-Octobre 2013

Égypte : violences et regrets

Ces dernières semaines, le degré d’intolérance et de rigidité des deux principales factions qui s’affrontent en Égypte s’est révélé consternant.  Dans toutes leurs prises de position, les deux camps ont adopté une attitude défensive, fermée, chacun refusant d’écouter l’autre. Les cœurs se sont durcis, les esprits se sont fermés, ce qui n’a pu que détériorer les relations encore davantage. Il n’y a vraiment pas de quoi  admirer ce que l’on appelle l’islam politique « modéré » et ses ramifications, partis ou mouvements, surtout ceux qui exercent le pouvoir. Leur discours est truffé de fatwas, de sermons et de justifications religieuses de politiques qui sont plus au service de leurs intérêts particuliers que de l’intérêt national ou de l’intérêt de l’islam au sens large – comme en écho du Moyen-Âge occidental, quand l’Eglise contrôlait la sphère politique, une Eglise qui tenait alors des discours faits de préceptes et parfois de menaces contre quiconque désobéirait à ses représentants, convaincus de détenir la vérité absolue. Après avoir ajouté l’épithète « modéré » à la définition de l’islam politique, les gouvernements occidentaux pouvaient distinguer les mouvements islamiques radicaux (ou les jihadistes) des mouvements islamiques prêts à accepter une forme d’engagement politique.  Mais cet engagement  s’exprime d’abord et avant tout...

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Paris-Douala-Santiago (1973)

Quarante longues années révolues déjà au compteur du temps qui passe et pourtant la marque de cette saison inaugurale d’une existence nouvelle reste intacte. C’était l’automne au pays de l’indocile Céline et du flamboyant Johnny Halliday. Le candide adolescent nanti du baccalauréat C qui débarqua à Paris un jeudi d’octobre 1973, le 3 précisément, lesté à son total insu de projections parentales en tant qu’aîné d’une progéniture, pour s’inscrire en ‘’Analyse économique et Gestion’’, UER 06, à Paris 1, ne pouvait aucunement se douter alors de ce qui l’attendait en quittant Douala par un vol régulier de la Camair encore jeune, un matin pluvieux. Et encore moins d’ailleurs qu’une page de sa vie se tournerait définitivement au-delà des portes de l’aérogare d’Orly Sud. Puisque la turbulente suite se déroulera complètement aux antipodes des lisses expectations de ses géniteurs, en mode affranchissement intellectuel radical et de toute tutelle antérieure. Dans ce petit hôtel tenu par un Maghrébin et très banal, au bout de la rue des Ecoles, à proximité de Jussieu et de ses tours, la première nuit fut of...

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PS : les limites de la justice intuitive

Comme souvent, ce que décide le pouvoir socialiste paraît conforme à la justice intuitive, mais rapidement, se révèle un non sens dont il aurait pu se douter avec un peu de réflexion. Ainsi cette idée que le capital et le travail doivent être taxés de la même façon, qui a pour elle l’intuition “à revenu égal, fiscalité égale”, et qui procède selon le bon mot de Karine Berger, “économiste” du PS, de l’”égale dignité du travail et du capital”.  Les mesures inspirées par ce sens intuitif de la justice se sont révélées un non sens économique, et le gouvernement les a retouchées à coup d’exemptions compliquées, après l’épisode des “Pigeons”, conscient désormais que les revenus du capital et ceux du travail ne procèdent pas des mêmes logiques. Modes de formation, stabilité, emplois qu’on en fait, aléas, géographie et sociologie, … tout sépare souvent les revenus du travail et ceux du capital, et ce n’est pas sans raison que des régimes fiscaux différents leur sont traditionnellement appliqués.  On peut le regretter, compte tenu que ces revenus et ces régimes dessinent ou...

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Camus et le cinéma

Si on le compare à d’autres écrivains de sa génération, Camus avait relativement peu à dire au sujet du cinéma. Certes, Camus était proche de l’actrice Maria Casarès, et il a effectivement commencé à travailler sur une adaptation cinématographique de La Princesse de Clèves pour Robert Bresson, et il est vrai que Jean Renoir lui a proposé de porter L’Étranger à l’écran, plusieurs années avant la version de 1967 signée par Visconti 1. Mais Camus n’a jamais écrit pour des revues spécialisées dans le cinéma, et n’a jamais théorisé sa relation au septième art. Au mieux, il entretenait des rapports mitigés avec cette forme d’expression, quand il ne lui arrivait pas de s’y montrer franchement hostile. D’après Dudley Andrew, Camus pourrait même avoir convaincu Gallimard de cesser le financement de la prestigieuse Revue du cinéma, l’une des rares revues dans la France d’après-guerre à considérer le cinéma comme une forme d’art sérieuse. « Camus », conclut Dudley Andrew, « ne s’intéressait tout simplement pas au cinéma »  2. Et pourtant, il est constamment question de films dans les écrits...

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La modernité sadique des cinéastes européens

Dans presque tous les films de Michael Haneke, un animal meurt à l’écran. Les protagonistes du Septième Continent (1989), son premier long-métrage, fracassent l’aquarium du poisson rouge familial, qui se tortille en s’asphyxiant sous nos yeux. Dans Funny Games (1997), tourné en allemand, les intrus BCBG qui terrorisent une famille dans leur maison en bordure de lac commencent par estourbir le berger allemand à coups de club de golf. « Bien sûr, précisait un jour Haneke dans une interview, dans mon film, je romps avec toutes les règles qui permettent au spectateur de rentrer chez lui heureux et satisfait. Il existe en effet une règle non écrite qui interdit de faire souffrir les animaux. Et moi, qu’est-ce que je fais. Je commence par montrer la mise à mort d’un chien. » Dans le Temps du loup (2003), Haneke faisait abattre trois chevaux, puis égorger l’une des bêtes encore tout palpitante devant l’objectif. Dans Caché (2005), un enfant décapite un coq.  Le Ruban blanc (2009) montre un cheval fauché par un câble qui fait une chute mortelle, et une perruche domestique s’empale...

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Exposition : Roy Lichtenstein à Paris

Exposition : Roy Lichtenstein à Paris

« Ne pas franchir – Do not cross », indiquent tout au long du parcours de l’exposition les mentions au sol, façon « limite de confidentialité » dans une banque, ce qui n’empêche pas l’alarme de couiner assez régulièrement les jours de grande affluence dès qu’un visiteur franchit la ligne radar qui le rapproche des œuvres.  De l’aveu d’un membre du personnel du Centre Georges-Pompidou, « On n’a jamais vu une expo aussi surveillée, on aurait dû mettre à l’entrée un panneau Souriez, vous êtes filmé ! ».  Et de désigner les cimaises, où effectivement, parmi les projecteurs, une batterie de caméras façon fish eye captent le public de l’exposition. « Les prêteurs ont imposé ça, ils sont un peu paranos. ». C’est Roy Lichtenstein lui-même, dont le travail et tous les témoignages soulignent le sens de l’humour distancié (sans le cynisme et l’esbroufe d’un Warhol), qui eût sans doute souri face à cette sacralisation à l’extrême de son œuvre (la société du spectacle façon Debord revue par la société de la surveillance façon Orwell), lui qui au tout début...

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Paris-Yale : le jeu des différences

Au moment où le campus américain devient une référence dans le grand débat sur l’enseignement supérieur en France,  notre ami Bruno Cabanes, Associate Professor au Département d’Histoire de Yale University, a bien voulu se livrer à une comparaison.  Il s’agit de vraies notes de terrain, par l’un des plus brillants spécialistes de l’histoire culturelle de la guerre et de la Grande Guerre, sur sa vie d’enseignant  au sein de la “Ivy League.” Un événement imprévu survint en cours d’année 2004: un poste s’ouvrait à Yale sur l’histoire sociale et culturelle de la guerre. À l’occasion d’un colloque en Belgique,  un collègue américain que j’avais connu dix ans plus tôt me prit à part et m’incita à déposer ma candidature.  Je venais de débuter à l’Université de Limoges comme maître de conferences.  Le poste me plaisait.  Mais je ne pouvais pas ne pas tenter le pari outre-Atlantique…j’ai donc décidé de postuler.  La procédure dura près de six mois: envoi du dossier, short list, puis oral sur le campus. Je découvrais le professionnalisme d’un recrutement, où chaque candidat de la short...

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Brooklyn, une passion française

Brooklyn, une passion française

De même qu’un logement dans le 6ème arrondissement ou un verre à la terrasse du Flore ne sont plus aussi chics qu’autrefois, il semble que le Upper West Side cher à Woody Allen ou même le East Village de Patti Smith soient passés de mode. L’imaginaire français a traversé un pont, le pont de Brooklyn. On l’a remarqué tout au long de l’été 2013.  Signes distinctifs de la mode Brooklyn, cuvée parisienne :  tel bar de la rive gauche annonce en vitrine que leur bière provient du « Brooklyn Brewery» ; un parfum 1910 s’échappe d’ampoules filament carbone (dites « ampoules Edison »),  des carrelages métro.  C’est un Brooklyn plus abordable que Manhattan, un Brooklyn qui offre le charme d’une petite ville dans une grande ville que semble admirer les Français, le Brooklyn où l’on peut s’offrir un joli brownstone sur une rue arborée et baigner dans une atmosphère  littéraire hors pair.  Après Walt Whitman, Hart Crane, et Norman Mailer, Brooklyn abrite aujourd’hui Siri Hustvedt et Paul Auster (le plus français des écrivains américains), Jonathan Safran Foer et Nicole Krauss, Jennifer Egan, Arthur Phillips.  L’endroit est...

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Isi Véléris

Israël Noël Véléris est né le 25 décembre 1933 a Bruxelles de parents juifs lituaniens. Avant d’être déportée, sa mère réussit à le cacher au Château de la Hille (Ariège) où 48 autres enfants juifs avaient été recueillis (un documentaire, « Les petits cailloux blancs » a été réalisé par Mathieu Ortlieb, il a été diffusé sur Arte).  A quinze ans, il quitte l’Europe pour les Etats Unis où il est naturalisé, puis  voyage au quatre coins du globe. Le New York des années 60 Isi Véléris découvre la photographie par les cours de Richard Avedon, qui le prendra occasionnellement en photo, et en 1967 ouvre son petit studio sur Park Avenue South. Il collabore avec des agences de publicité et gagne sa vie comme photographe pour la mode et la publicité, au point de gagner des prix  (« Annual Art Director Show », « American Grafic Society » pour la campagne Danskin). Il obtient le prix de la meilleure couverture de disque de l’année pour Vintage violence de John Cale. Il fréquente le Max Kansas City avec la crème de la scène underground...

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Cinéma : La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kéchiche

Le film d’Abdellatif Kechiche, La Vie d’Adèle, est de ceux qui font couler beaucoup d’encre. Son succès à Cannes, les polémiques un peu idiotes qui ont suivi son tournage, avec les techniciens du cinéma, ses deux actrices et même Le Monde, tout alimente une chronique qui ne doit pas dissimuler ce fait : le film est remarquable. Il vaut les meilleurs Pialat, et met Kéchiche au rang des meilleurs cinéastes du moment, Jacques Audiart en particulier.  Cette puissance de cinéma vaut celle du film De battre mon coeur s’est arrêté ou celle du Prophète, deux grandes réussites. Comme Pialat, Kéchiche sait filmer les scènes de repas et de disputes – goût des mêmes moments ou citation du vieux maître ? La chronique intellectuelle est elle-même riche de débats, Kéchiche étant transformé par un critique demi-habile en représentant des “Post-Colonial Studies” (Jacques Mandelbaum, Abdellatif Kechiche, de la chair de l’Empire à l’empire de la Chair, Le Monde, 9 octobre 2013), ce qui n’a pas empêché un article du New Yorker de faire du cinéaste un “républicain” au sens français du terme, lit-on expressément, pas...

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