Numéro Septembre-Octobre 2012

1912-2012 : Les Dieux ont soif, Anatole France ou les bienfaits de l’aporie

Rien de moins favorable à sa postérité, pour un écrivain, que d’être assis entre deux siècles. Chateaubriand, certes, a su faire de cette chausse-trappe un piédestal.  Anatole France n’y a pas si bien réussi. Les quatre tomes de ses Œuvres qui s’alignent dans la Bibliothèque de la Pléiade, entre Faulkner et García Lorca, portent la reliure havane, signe distinctif de l’appartenance au XXe siècle. Est-ce l’attribution du prix Nobel en 1921, trois ans avant sa mort, qui a justifié ce rattachement ? Car François Anatole Thibault était né sous le règne de Louis-Philippe ; il avait sept ans au moment du coup d’État de Louis-Napoléon ; il s’était « formé sous le Second Empire », comme l’écrivait en 1914 Daniel Halévy, pour qui, quoique devenu « un maître » à peu près en même temps que Maurice Barrès, il n’avait « pu déployer que tard l’entière vigueur de ses dons ». De fait, si le prix Nobel a récompensé avant tout le romancier, ses romans ont paru entre 1881 et 1914.  Les Dieux ont soif est l’un des derniers. Il a été publié d’abord en feuilleton dans la Revue...

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La difficile «Question allemande»

Les termes de « Question allemande » sont galvaudés. Cette Question a pourtant occupé près de deux siècles d’histoire européenne, de la lente formation de l’Empire allemand à compter de la défaite de Napoléon jusqu’à la Réunification de 1989, puis elle a semblé se dissoudre dans l’Europe communautaire pour réapparaitre brutalement aujourd’hui. Les termes eux-mêmes sont employés maintenant à tort et à travers. Que désigne cette formule ? Rien qui ait à voir avec le nazisme, cet épisode catastrophique de l’histoire allemande, à maints égards accidentel, et qui n’a duré que douze années. Elle renvoie à un contexte précis de rupture dans les équilibres diplomatiques et économiques de la fin du XIXème siècle, dans une conjoncture qui n’est pas sans rappeler celle de l’Europe du début du XXIème siècle.Nos lecteurs trouveront dans ce numéro une page de notre ami du passé, l’italien Benedetto Croce, écrite en 1931 pour son histoire de l'Europe au XIXème siècle, avant que toute discussion ne soit contaminée par la séquence historique qui allait suivre. Les correspondances sont nombreuses.

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Militer … et finir avec une voiture de fonction

Cher Monsieur, la volonté exprimée par votre fils de «rejeter la société de consommation et le néolibéralisme sauvage des élites mondialisées» semble effectivement poser de nombreux problèmes au sein de votre famile. Je comprends en effet aisément l’impact négatif sur l’ambiance des réunions familiales que peut avoir la volonté de Kévin de «cracher sur Noël, la fête des mères et les autres symboles pourris des oppressions religieuses comme capitalistes». De plus, à partir du moment où votre enfant refuse de «rejoindre n’importe laquelle des écoles des moutons du capitalisme, ces fabriques d’esclaves volontaires», ses choix d’orientations professionnelles peuvent sembler incertains.

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Albert Camus, d’Alger à New-York

Le professeur Alice Kaplan est l'un de nos contacts priviligiés avec le monde universitaire américain. Elle vient de prononcer, le 3 juillet dernier au centre diocésain d'Alger, une conférence sur Albert Camus, son anti-colonialisme des années de guerre et ses liens avec les Etats-Unis, liens que nous percevons mal à Paris. Elle s'est exprimée devant un public principalement composé d'intellectuels algériens pour lequels les apories de la violence et le terrorisme ont été autant d'épreuves personnelles, intimes, ces quinze dernières années. Albert Camus fait partie du code génétique de Contreligne ; nous lui avons demandé l'autorisation de publier sa conférence.

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USA : voile d’ignorance et voile d’opulence

Dans les vieilles sociétés qui ont connu troubles et révolutions, personne n'oserait considérer l'ordre social comme juste ou parfait. Il est ce qu'il est, et l'on s'accorde à juger qu'il mérite corrections. Aux Etats-Unis, dans une société qui se croit neuve et ouverte, l'ordre selon lequel s'organise la société se veut le reflet du marché et de la libre concurrence des talents. Conséquence : la réforme sociale ne va pas de soi. Elle demande à être fondée en raison. D'où l'œuvre aujourd'hui bien connue de John Rawls et son célèbre concept de "voile d'ignorance". C'est dans ce paradigme qu'ont lieu les grands débats américains sur la justice sociale et la justice fiscale. L'article de notre correspondant américain, le professeur Benjamin Hale, sur le "voile d'opulence" qu'il repère dans les polémiques qui préparent la présidentielle de novembre 2012 enrichit intelligemment la discussion. C'est pourquoi nous le publions aujourd'hui. On mesurera ainsi la différence de culture politique entre la France, sinon l'Europe, et les Etats-Unis.

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Benedetto Croce et l’Allemagne

Singulière à cet égard a été la condition du peuple allemand, peut-être le mieux instruit et le plus ordonnément laborieux des peuples de l’Europe. De la nouvelle unité et de la nouvelle puissance à laquelle s’était élevée l’Allemagne, ce peuple se servit pour croître magnifiquement dans le domaine des industries, du commerce, de la science et de la technique, de la doctrine et de la culture variée ; et pourtant, s’il savait faire sortir de son sein une classe d’administrateurs et de bureaucrates capables et probes et une autre de militaires de valeur (bureaucratie et militarisme sont traditionnels en Prusse), il ne réussit pas à en former une d’hommes proprement politiques.  La rareté du sens politique chez les Allemands fut alors notée plusieurs fois par les Allemands eux-mêmes, qui s’étonnaient de cette lacune au milieu de l’excellence de tout le reste ; mais c’est plus tard seulement que l’on comprit la gravité de ce défaut et que l’on songea à le soumettre à une analyse et à une étiologie appropriées. Ce qui abondait, à la place, c’était les savants...

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Le PS et le coût du travail

François Hollande l’a martelé durant la campagne électorale : la crise de la compétitivité économique française ne procède pas d’un coût du travail trop élevé, mais surtout de la faiblesse de la recherche-développement, des difficultés de financement des PME et de plusieurs années de sous-investissement industriel. Les chiffres globaux ne montrent certes pas tous de nets décalages, en ce qui concerne le coût de la main d’oeuvre, entre la France et l’Allemagne par exemple. C’est oublier que l’Allemagne profite de positionnements sectoriels qui rendent le coût du travail moins critique que dans le cas français – d’où les excédents commerciaux allemands et les déficits français. C’est aussi oublier que l’Allemagne n’est pas le seul point de comparaison ! Le coût du travail est-il donc tabou pour les élites socialistes ? C’est qu’un débat sur ce sujet conduirait à aborder la question du “modèle social”  français, celui qui est financé précisement par la taxation du travail.  Le constat a été fait cent fois : si le coût du travail est trop élevé en France, cela ne vient pas du niveau des salaires...

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Cameroun : le sourire d’Einstein

Le Marché et ses acteurs n’en finissent plus de voir en Afrique le prochain théâtre d’opérations de la Croissance, cette fée maligne supposée répandre ses bienfaits sans discrimination autour d’elle. Une palissade de chantier enclot désormais ce qui était naguère la “Base Elf” au bord du Wouri, à Douala, et dans quelques mois, une cimenterie sur cette friche s’élèvera. Cet investissement stratégique du groupe nigérian Dangote créera de l’emploi et viendra remédier à la rareté du ciment sous nos cieux. Parole de partisans.  Dans le contexte actuel, c’est certainement une manière de bonne nouvelle qu’il conviendrait d’applaudir. Sans réserves ? Voire.  Le projet sera passé par quelques rebondissements administratifs et puis, finalement, il a obtenu le feu vert des services du Premier Ministre pour une implantation sur ce site. Où est l’étude d’impact environnemental ? Les habitants de la capitale économique du Cameroun y avaient inventé un espace de loisirs et il faisait bon venir là se détendre en famille, entre amis, ou seul(e), au bord du fleuve, détaché de la trépidation urbaine, pendant la pause du week-end aussi bien que...

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Tunisie : une société civile en formation de combat

La richesse historique de la Tunisie, sa tradition de tolérance religieuse et sa place distinguée et avant-gardiste dans le monde arabe en matière de réformes et de diversité ainsi que sa jeunesse éduquée ont fait que ce n’est pas par hasard que la première révolution populaire contre la dictature dans le monde arabe ait vu le jour dans ce pays.  C’est donc cette Tunisie indépendante, progressiste, ouverte sur l’extérieur mais soumise à un régime autoritaire qui a secoué le monde le 14 janvier 2011 par une révolution populaire qui a bouleversé les équilibres régionaux et fait des émules non seulement dans le monde arabe, mais également en Chine, en Europe, aux Etats Unis et en Afrique. Une révolution de l’ère internet La révolution tunisienne se caractérise par le fait qu’il s’agit de la première “e-révolution” de l’histoire, une révolution assistée par écrans. Les nouvelles technologies ont permis aux jeunes révolutionnaires d’affronter la dictature sur  l’ensemble du territoire national, en échangeant en temps réel des informations clé sur le positionnement des forces de l’ordre et en s’échangeant en temps réel...

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Tunisie révolutionnaire : un riche arrière-plan

Il serait partial et parcellaire de présenter le rôle crucial qui a été joué par la société civile tunisienne dans le déclenchement de la première révolution populaire du vingt-et-unième siècle, et son rôle décisif actuel dans la lutte contre l’intégrisme « religieux » et ses ramifications internationales, sans rappeler la place particulière de la Tunisie au cœur de la Méditerranée et dans l’histoire des religions monothéistes, place qui a fait de la Tunisie un lieu propice à travers l’histoire à  la diversité, à la tolérance, à l’échange et à l’éclosion de pensées nouvelles révolutionnant les paradigmes et les régimes en place. La République de Carthage La Tunisie est héritière de l’une des premières républiques de l’histoire de l’humanité, la République de Carthage.  Cette puissante et brillante civilisation de l’Antiquité dominait la Méditerranée où commerçaient ses flottes et  au bord de laquelle furent fondés d’innombrables comptoirs et cités.  On citera, comme emblème de sa puissance, le célèbre périple de l’armée d’Hannibal Barca qui traversa avec des éléphants les Pyrénées et les Alpes pour s’attaquer à la puissance romaine en 218 av. J-C.   La...

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