Numéro Juin-Juillet 2012

La Gauche populaire au risque de l’ouvriérisme

Rappelons les faits à nos lecteurs étrangers : contre une tendance synthétisée par la célèbre note de la Fondation Terra Nova qui prônait le rassemblement des couches moyennes éduquées des centres-villes et des minorités ethniques, s’esquisse depuis quelques années un mouvement dénommé «  Gauche populaire  » qui rappelle que la gauche ne saurait s’éloigner des groupes sociaux qui ont été sa raison d’être, même s’ils sont aujourd’hui tentés par le Front national : les ouvriers, les employés à faible qualification, souvent habitants pauvres des zones rurales et péri-urbaines, repoussées des grandes villes par le prix de l’immobilier, menacés par le chômage et, point de nature différente, soucieux d’éviter une coexistence difficile avec l’immigration extra-européenne. A ces groupes sociaux en situation subjective et objective d’« insécurité », son concept-clef, la gauche politique doit, selon la Gauche populaire, offrir une alternative à l’extrémisme de droite, sauf à y perdre son âme et son histoire. Pour cela, il faut trouver une solution à l’insécurité économique née de la désindustrialisation, à l’insécurité culturelle qui vient de l’arrivée en France de groupes aux mœurs visiblement différentes,...

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Farce française

Don Morrison, journaliste fort célèbre dans le monde anglo-saxon, a fait scandale par son article de Time Magazine dans lequel il annonçait The Death of French Culture, la mort de la culture française, qui fut ensuite suivi d’un livre sur le même thème (Polity Press). Nos amis du magazine britannique PORT viennent de lui redonner la parole dans leur numéro du printemps 2012, et nous ont autorisé à communiquer son article au public français. Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, je me rappelais ce lointain soir où mon père m’avait emmené voir Le Général Della Rovere. Mon père ne m’avait pas emmené au cinéma cette nuit-là, mais avait insisté pour que je regarde ce film à la télévision avec lui, accomplissant ainsi son devoir paternel d’enrichir ma culture. Le général en question, comme le sait toute personne cultivée, existe seulement en fiction. Son nom vient d’un film de 1959, de Roberto Rossellini, qui décrit un petit escroc nommé Bardone qui est arrêté par les Nazis à Gênes en 1940. En contrepartie de la liberté, il accepte...

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L’Étranger, 1942-2012, avec des dessins de José Muñoz

L’Étranger, 1942-2012, avec des dessins de José Muñoz

Il est toujours risqué d’illustrer un roman célèbre, plus risqué encore que de l’adapter pour le cinéma,  car dans le livre illustré l’image et le texte doivent cohabiter—impossible de faire oublier l’original pour mieux imposer les images. En ce qui concerne L’Étranger de Camus, une chose est claire : c’est le soleil qu’ il faut rendre avant tout ; un soleil de plomb le jour de l’enterrement de la mère de Meursault à Marengo;  le soleil de la plage où Meursault est heureux avec Marie;  et encore, ce soleil qui aveugle Meursault sur la plage où il va tirer, tuant l’Arabe par les “quatre coups brefs … sur la porte du malheur.” On vient de fêter chez Gallimard la parution d’un Étranger de Camus illustré par le grand dessinateur argentin José Muñoz pour la collection Futuropolis.  Tout ceux qui ne connaissaient pas encore ce maître de l’encre pouvaient se demander comment il allait ensoleiller le récit.  Il le fait en noir et blanc.  Ses illustrations rappellent ces anciennes gravures sur bois comme on en faisait entre-deux-guerres, du temps du “Livre moderne...

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La Grande illusion : image d’un autre temps

Il est aujourd’hui difficile de voir sans perplexité La Grande Illusion, film qui vient de ressortir au début du printemps. Le film de Jean Renoir est divertissant, les acteurs sont en général convaincants, et le scénario conduit au dénouement – l’arrivée en Suisse – sans aucun ennui. Il reste que les images semblent venir d’un autre temps, non parce que le film est en noir et blanc mais du fait que la narration, consciemment (admettons-le pour l’instant), est faite de stéréotypes sociaux et culturels qui au lieu d’éclairer les personnages, encombrent notre vision et auxquels on ne peut vraiment croire. La culture antifasciste A l’occasion de la nouvelle sortie du film, en février 2012, la critique s’est limitée à louer les qualités du film, dûment restauré, et à le présenter comme un élément du patrimoine national. Certains ajoutaient, il y a encore peu : du patrimoine « progressiste ». « Un classique, un grand classique, le film où s’exprime le mieux la philosophie pacifiste et humaniste de Jean Renoir » écrivait ainsi un journaliste de l’Observateur en mars 2012. Pacifisme, humanisme … Il...

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La nouvelle vie de Jérôme K.

Aujourd’hui pour Jérôme K., ce n’est pas un jour tout à fait comme les autres. Le printemps des actionnaires vient de faire une nouvelle victime. Son patron s’est vu refuser sa prime de fin d’année en assemblée générale hier. Depuis le temps que Jérôme vivait mal le décalage entre ses fonctions dans cette banque et les pratiques de sa direction, il a le sourire ! En charge du service Investissement socialement responsable (ISR) de la banque, la maison des bisounours comme l’appelle ses collègues, il boit du petit lait… Cette nouvelle tombe à pic pour le comité stratégique de ce matin. Toute la direction est là (sauf le grand boss, en cellule de crise avec l’agence Média 8). Jérôme y prend la parole, confiant comme un bisounours avec des dents : « Chèr(e)s collègues, comme vous le savez, la croissance à deux chiffres du marché de l’ISR en France (69% en 2011 selon Novethic) masque des approches très différentes de l’investissement dit responsable. Si tous les acteurs visent une meilleure intégration par les entreprises des préoccupations sociales et environnementales,...

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La loi NOME et ses paradoxes

La loi du 7 décembre 2010 qui a réformé le marché français de l’électricité, dite loi NOME pour “nouvelle organisation du marché de l’électricité », avait pour objectif principal de favoriser le développement de la concurrence sur le marché de l’électricité. En effet, l’ouverture à la concurrence, décidée en France par la loi du 10 février 2000 en application de la première directive européenne de 1996, n’avait connu jusqu’alors qu’un succès mitigé : sur le segment des clients « non résidentiels » (professionnels), entièrement ouvert à la concurrence depuis juillet 2004, l’enthousiasme initial pour les offres de marché ne s’est pas confirmé et l’évolution sur la durée s’est révélée très lente ; et sur le segment des clients « résidentiels » (domestiques), ouvert depuis le 1er juillet 2007, l’appétit des consommateurs pour les offres de marché s’est révélé très modéré. Une pression européenne, un texte paradoxal Dans ce contexte, deux contentieux avaient été ouverts par la Commission européenne contre la France, mettant en cause certaines caractéristiques de la réglementation française qu’elle regardait comme des freins à l’ouverture du marché. ...

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Chris Killip, What happened 1970-1990

Belle exposition au Bal, 6 impasse de la Défense à Paris (75018), du photographe britannique Chris Killip, avec deux ouvrages qui servent de fait de catalogues à l’exposition (“In Flagrante”, réédition de l’ouvrage de 1988, et surtout “Arbeit” paru en Allemagne en 2012). Chris Killip, né en 1946 sur l’Ile de Man, est considéré comme l’une des principales sources d’inspiration de la photographie britannique contemporaine, et notamment du célèbre Martin Parr, par la qualité de son œuvre et par sa réflexion sur l’acte photographique. Il est aujourd’hui encore « Professor of Visual and Environmental Studies » à Harvard, ce qui doit être une haute charge.  Ce n’est pourtant pas la qualité de sa prose et de ses réflexions esthético-politiques qui peut impressionner. Elles sont banales et confuses, et la prose universitaire qui l’accompagne aggraverait plutôt la situation (voir les pauvres essais inclus dans In Flagrante et Arbeit). Ses photos en revanche suffisent à expliquer sa réputation, qui est grande et justifiée. La fin d’un monde visuel Avec une finesse évidente dans la composition et les rythmes visuels, Chris Killip...

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Sans regrets : Sarkozy et ses débats infectieux

Personne n’est obligé d’être d’accord C’est sans regrets qu’on voit s’éloigner le temps du sarkozysme et de ses faux débats, « identité nationale », « laïcité positive », « intégration des roms », « immigration choisie », et puis « viande halal » ou « assistanat », dans les derniers mois comme autant de bouées de secours. Quant aux débats concernant la politique pénale, sur la responsabilité des magistrats, la récidive et le statut des mineurs délinquants, ils auront servi à des positionnements électoralistes, jamais à de vraies réformes construites, sérieuses, mesurées. Qui se souvient encore que le pouvoir sarkozyste voulait réformer le régime de responsabilité des magistrats ? Lancés à mauvais escient par des esprits mal préparés (on n’ose dire malveillants), jamais conclus, toujours agressifs, ils auront installé dans la société française ce que L. Jospin a justement nommé des thématiques infectieuses. Non que les thèmes sous-jacents ne méritaient pas débats ; c’est seulement que ces débats méritaient d’autres protagonistes. Du reste, ils n’ont jamais clarifié  ni amélioré quelque situation que ce soit.  Ce n’était pas leur but de toute façon.  Bon débarras. Télécharger au format PDF

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Etudes photographiques, mai 2012, numéro 29

Intéressant numéro de cette revue savante sur la photographie, peu connue mais qui a le mérite de traiter de tous les aspects pertinents, historiques, esthétiques, techniques, sans exclusive de principe ni de méthode. C’est ainsi que l’on trouvera dans le numéro de mai un excellent article sur l’homo-érotisme des photos faites par le jeune Cecil Beaton à New York, dans les années 30, alors qu’il était photographe de Vogue, photos qui mêlent une sensibilité homosexuelle qui s’exprime sans détour, les références à la culture de la presse populaire (les “tabloïds”), et l’intérêt pour le fait divers dans la lignée de Weegee. A noter également l’article sur la photographie allemande dans l’après-guerre, 1945-1950, et l’esthétique des ruines, différente à  l’Est et à l’Ouest. On y trouvera surtout le remarquable article de Vincent Lavoie, professeur d’histoire de l’art à l’université du Québec à Montréal, “‘Guerre et iphone : les nouveaux fronts du photo-journalisme”, qui s’interroge sur l’usage de l’iphone par des photographes de guerre confirmés, et notamment de l’application Hipstamatic, et les pertubations qui en viennent pour la photographie de guerre et l’économie...

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Sans illusions : Mme Taubira à la Justice

Personne n’est obligé d’être d’accord Madame Taubira s’est fait connaître par son combat pour que la traite négrière soit reconnue comme un crime contre l’humanité. Une incrimination pénale imprescriptible n’est pas utile quand les protagonistes sont morts depuis longtemps, même si la cause est juste et l’intention louable. On lui pardonnera néanmoins son militantisme, malvenu juridiquement, mais qui donne la mesure de l’outrage ressenti. Peut-être fallait-il en passer par là. Il reste que ce combat ne lui a donné aucun titre pertinent pour le Ministère de la Justice. Elle l’admet, parait-il. A elle de démentir que sa nomination soit un coup politique qui masque le désintérêt du nouveau pouvoir pour la justice, et son projet à demi-avoué de sous-traiter l’institution aux syndicats de magistrats, eux dont on connaît la hauteur de vues et la capacité d’autocritique. A l’occasion des scandales judiciaires qui ne manqueront pas de se produire, ressortiront les questions qui n’ont jamais été traitées correctement, soit qu’elles aient été oubliées, soit que le pouvoir sarkozyste, à son habitude, les ait résolues de travers : qualité de la procédure et...

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