Numéro Novembre-Décembre 2013

Portrait du colonisé (à l’ère numérique)

Sitôt levé d’un mauvais sommeil entrecoupé par les sonneries brèves des mails arrivant sur son portable non désactivé, il ouvrira son ordinateur pour consulter les messages Facebook (plus de 300 friends), charger son i-phone. Au petit-déjeuner, il twittera une ou deux fois, puis sans cesse jusqu’au soir. Dans le métro, il se branchera sur i-tunes, jouera à un jeu vidéo, ou profitera d’un siège pour consulter sa  tablette numérique, glissant un index expert sur l‘écran. Il passera ensuite  près de 12 heures devant un ordinateur, ne quittant son travail sur des logiciels experts  – dont il ne cessera d’updater les versions – que pour browser et surfer sur internet, de préférence sur sa tablette car on peut manger en la regardant. Il googlera sans cesse, de sa voiture avec son GPS à ses consultations encyclopédiques. Pendant les conversations avec ses semblables, il s’interrompra soudain pour plonger sur son portable, y lire des messages et des SMS, y compris quand il parlera à des personnes haut placées. Le semblable en question n’en sera pas choqué : il fait de même. Il...

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Israël : la gauche et le sionisme passé, présent et futur

Ce n’est guère un secret : la gauche israélienne est marginalisée. Les attentats-suicide de la Seconde Intifada (2000-2005) n’ont pas seulement tué des civils israéliens, ils ont aussi mis à mort la crédibilité de la gauche elle-même. Les corps déchiquetés, surtout ceux des enfants et des vieillards — dans des supermarchés, aux terrasses des cafés, à bord d’autobus — ont rendu difficile, sinon même impossible, de parler d’une solution pacifique, ou peut-être d’une quelconque issue au conflit israélo-palestinien. Depuis lors, il ne s’est rien produit, sur le plan interne ou externe, pour permettre à la gauche de se rétablir.  Mais tout au long d’une série d’interviews que j’ai faites de divers Israéliens de gauche — journalistes, universitaires, historiens —, au mois de juin 2013 à Jérusalem et à Tel-Aviv, j’ai été frappé non seulement du découragement, mais simultanément aussi du dynamisme de ses représentants. Cela m’a semblé découler de la richesse d’une vie culturelle, intellectuelle et civique qui va de pair avec une situation politique proprement désespérée - tout en s’en distinguant. Est aussi impressionnante la complexité des défis auxquels sont...

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Kurt Tucholsky, journaliste à Paris

Voilà de cela quatre-vingt-dix ans, le journaliste allemand Kurt Tucholsky (1890-1935), juriste de formation, quittait le grand « remue-ménage » de son Berlin natal et s’installait à Paris afin d’y exercer en qualité de correspondant étranger, pour deux journaux importants de la République de Weimar, la Weltbühne et la Vossische Zeitung. C’était en avril 1924 ; le spectre de l’occupation de la Ruhr et de la politique de Poincaré assombrissait les relations franco-allemandes qui se décrispèrent cependant quelque temps plus tard, à partir de la fameuse conférence de Locarno (octobre 1925). La mission journalistique du jeune homme de lettres Tucholsky, auréolé d’une romance à succès (Rheinsberg, 1912), se doublait d’un objectif pacifiste : membre de la Ligue allemande des Droits de l’Homme, Tucholsky, à peine installé, entra en contact avec des pacifistes français qui lui donnèrent régulièrement l’opportunité de faire entendre sa voix lors de conférences et de manifestations consacrées à la situation franco-allemande et à la paix européenne. Par le biais de ces cercles de la LDH, des associations communistes et de loges franc-maçonnes, le journaliste berlinois fit ainsi la connaissance de...

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Parti socialiste français et Parti démocrate américain

Question sensible en vérité que celle de la comparaison entre Parti socialiste français et Parti démocrate américain. Aucune comparaison n’est véritablement neutre, mais celle-ci, et au-delà des histoires très différenciées des deux partis, est révélatrice d’un certain nombre d’impensés du socialisme français, on serait tenté de dire de tabous. La difficulté est encore aggravée par le fait que lorsque l’on s’intéresse à l’évolution du Parti socialiste français, il faut toujours distinguer ce qu’il dit et ce qu’il fait. Cette difficulté n’est pas propre au Parti socialiste français mais on doit constater que sur le plan des idées, le PS français a toujours voulu se différencier des expériences des partis frères, qu’elles soient hier de facture social-démocrate ou aujourd’hui social-libérale. Fondamentalement, ce qui continue aujourd’hui de différencier les deux partis c’est bien le rapport au libéralisme. Les démocrates se réfèrent à une tradition libérale qui n’a cessé d’évoluer, d’où le fait que le terme « libéral » n’a pas les mêmes significations politiques en France et aux Etats-Unis. Pour les socialistes français, le libéralisme n’est acceptable que dans ses volets politique et...

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Europe : un vif sentiment de dislocation

Selon l’expression utilisée par le papier d’un Think Tank anglais récemment, les européens ne sont pas sans ressentir depuis quelques mois un certain sentiment de dislocation. Ce sentiment naît évidemment de l’état dans lequel se trouvent l’Union Européenne et la zone euro, et des politiques menées avec un bonheur très relatif. L’austérité comme politique économique ne fait rêver personne, et en plus elle ne fonctionne pas ! Faire baisser les salaires dans les pays peu compétitifs, espérer ou même constater qu’ils exportent un peu plus, ce n’est pas à la mesure de la crise économique, et de toute façon, tout le monde ne peut pas exporter en même temps. Plus profondément, ce sentiment de dislocation vient d’une prise de conscience : depuis le début de cette crise en Europe, les intérêts économiques nationaux sont entrés en conflit, comme des plaques tectoniques lors d’un tremblement de terre, et la gravité du conflit frappe les esprits. Personne ne s’attend néanmoins à ce qu’il dégénère en guerres commerciales, fermeture des frontières, démembrement de l’Euro et peut-être de l’Europe. Ce scénario catastrophe n’est pas crédible, et...

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Violette ou l’impossible laideur féminine au cinéma

Si la femme philosophe a souvent résisté au passage au cinéma1,  il en est de même pour la femme de lettres.  Le film-portrait que Martin Provost vient de consacrer à Violette Leduc incite à en parler ici. On attribue l’invention de l’autofiction à Serge Doubrovsky dans les années 70, mais  Violette Leduc s’est mise d’elle-même sous le microscope dès 1945, quand elle débuta dans Les Temps modernes par un extrait de son premier livre, L’Asphyxie.  Dans une série de romans dont on mesure aujourd’hui la vraie valeur, elle a révélé les émotions les plus crues et intimes de sa vie, a parlé de ses échecs en amour, de sa sexualité, de sa laideur, en changeant les noms et en gardant les faits—le tout sur un rythme syncopée, incantatoire.  Elle a longtemps souffert de ce qu’on appellerait aujourd’hui borderline personality disorder. Masochiste, elle désirait les hommes homosexuels qu’elle laissait indifférents. Elle pleurait souvent, faisait des scènes. Victime, elle faisait souffrir. Sa sensualité s’épanouissait auprès des femmes, et c’est cette sensualité-là qui a donné lieu à son écriture envoûtante. Comme pour...

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Au cinéma, la fin des petits couples ?

La France est un vieux pays de conformisme conjugal, familial, conformisme qui agrémente et à bien des égards dissimule une réalité plus complexe – tout naturellement plus complexe.  Le montrent bien Neuf mois ferme et Les garçons et Guillaume, à table!, deux films récents qui ont le point commun de concerner la bourgeoisie la plus traditionnelle, celle qui en partie, dans une lutte contre le temps, a cru bon de se mobiliser contre le mariage pour tous. Neuf mois ferme Neuf mois ferme met en scène Ariane Felder, juge d’instruction ambitieuse et vieille fille coincée que le scénario n’a pas le courage de qualifier de lesbienne quoiqu’il lui en donne tous les attributs. Par un concours de circonstances – ses collègues qui ne supportent plus de la voir s’écrouler sous ses dossiers la trainent au réveillon du barreau -, elle boit jusqu’à l’oubli, et finit par coucher avec un assassin en cavale, prolétaire dont tout la sépare. A sa grande stupéfaction, elle tombe enceinte, et le film montre le chemin qui lui fera accepter cet enfant du hasard et ce...

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PS : Cherchez l’erreur

Souvent, c’est au début que l’on commet les erreurs qui finissent par vous emporter, de sa propre volonté et sans pression de l’extérieur. Ainsi le pouvoir socialiste après les élections de mai 2012. Le rejet du Centre François Hollande et le Parti socialiste n’ont pas voulu ouvrir, dès les législatives de juin 2012, leur majorité au Centre – Centre sans lequel pourtant, ils ne l’auraient pas emporté face à Nicolas Sarkozy et à l’UMP.  Sur le plan institutionnel, rien ne les y obligeait, mais rien ne le leur interdisait, sinon la culture, la tactique, la sensibilité, et plus qu’on ne le pense, le souci des places à distribuer1.  Aucun signe n’a été adressé au Centre.  François Bayrou à l’assemblée, Corinne Lepage au gouvernement, par exemple, c’était former une alliance électorale mais aussi sociale qui est précisément ce qui manque aujourd’hui au président et au gouvernement. Erreur suicidaire : depuis le début, le pouvoir socialiste sait qu’il ne conduira pas la politique que souhaite encore son aile gauche, et qu’il décevra une partie de sa base électorale. Erreur tactique en...

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Le droit, Ulrich Beck et l’Europe

C’est un livre curieux et peu convaincant que vient de publier le sociologue allemand Ulrich Beck, agrémenté d’une préface aimable et banale de Daniel Cohn-Bendit (l’Europe, l’Europe….). Ulrich Beck est un sociologue de grande réputation, et la relative médiocrité de son livre a de quoi étonner. Médiocrité qui vient d’abord du fait qu’il manque, fait étrange pour un ouvrage de sociologue, sinon de vraies analyses du moins des aperçus intéressants sur la dimension sociale de la crise européenne : rien sur les forces politiques, les hommes, la femme, qui en Europe et en Allemagne en particulier gèrent cette crise, et rien sur les multiples groupes sociaux dont ils sont tributaires autant qu’ils en sont les dirigeants. Ulrick Beck, se limitant à l’Allemagne, ne parle quasiment pas de groupes sociaux (classes, couches, groupes de pression, …), mais seulement des allemands en général et de la chancelière Merkel en particulier, accusée de machiavélisme dans des paragraphes qui souvent sonnent creux et qui avaient donné lieu à un article du Monde, comme si entre ces deux réalités, il n’y avait pas une...

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Traduire La fin de l’homme rouge

C’est très peu de dire que La fin de l’homme rouge, l’ouvrage de Svetlana Alexievitch sur la fin de l’Union Soviétique (prix Médicis de l’essai 2013), est un livre impressionnant et troublant, et qu’il ne se lit pas sans qu’on pense parfois à Dostoïevski et parfois au Shoah de Lanzmann, deux références qui ont compté pour Svetlana Alexievitch, nous dit-on. Il est difficile de mesurer la somme de douleurs que cette partie du monde a pu subir, et tout aussi difficile de comprendre pourquoi la Russie actuelle est parfois nostalgique de la séquence historique qui se clot avec la perestroïka1. Sophie Benech, traductrice et amie de Svetlana Alexievitch, qui vient par ailleurs de traduire les oeuvres complètes d’Isaac Babel et l’ouvrage de Nadejda Mandelstam sur Anna Akhmatova, nous dit pourquoi elle a tenu à traduire ce livre2.  La rédaction.  ________________________   Dès que j’ai lu les premiers chapitres de La Fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexievitch, j’ai compris qu’il fallait absolument traduire ce livre, qu’il devait être accessible au plus grand nombre de lecteurs possible. Avant toutes choses, parce qu’il nous...

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