Numéro Novembre-Décembre 2012

Quelle base sociale pour le compromis social-démocrate ?

Avec son pacte de compétitivité, reconnaissance embarrassée mais sincère que l’économie française doit interrompre son mouvement de déclin par rapport à l’Allemagne mais aussi par rapport à l’Italie et à l’Espagne et même au Royaume-Uni, en voie de ré-industrialisation, le pouvoir socialiste adresse à sa base sociale et à celle de ses alliés un message difficile à entendre. Le message est pourtant clair.  Le Gouvernement n’a certes pas suivi la recommandation du rapport Gallois et de certains économistes parmi les plus lucides, i.e. le “choc de compétitivité” immédiat, de crainte d’aggraver la récession qui s’annonce. Il a fait le choix de séquencer et de moduler les mesures recommandées.  La nuance porte donc sur le moment où le remède sera administré, non sur son bien-fondé. L’aile gauche du bloc électoral qui a porté François Hollande à la présidence ne s’y est pas trompée. Le nouveau pouvoir a ainsi créé le trouble dans un électorat socialiste qui lit Alternatives économiques, qui croit sincèrement que la “compétitivité” est un concept douteux et que le niveau des salaires n’est aucunement le problème de l’heure...

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Le “West Wing” du pauvre : la dure vie des lobbyistes d’intérêt général

Les noms de leurs employeurs sont prestigieux : Greenpeace, Oxfam ou Action contre la faim.   Nés de l’humanitaire, ils n’ont pourtant jamais foré un puit, construit une école ou distribué un carton de médicaments. Mais ils ont fait évoluer des filières industrielles aussi puissantes que celle du bois ou de l’agroalimentaire. Ils ont fait interdire la production des mines antipersonnelles dans plus de cent pays ou obligé l’industrie textile à mettre en place des audits de l’ensemble de la supply chain.  S’il fallait chiffrer leur impact, ils représenterait plusieurs centaines de millions d’Euros par an et c’est à eux que l’on doit une partie des débats qui rythment la vie médiatique, OGM, Climat ou encore thon rouge.  Ce sont les campaigners, chargés de plaidoyer ou lobbyistes d’intérêt général. Ce métier peut sembler du dernier chic. Dans un univers mondialisé, le campaigner serait le nouveau Médecin sans frontières. Sauveteur du monde et payé pour l’être, salarié d’ONG vu par  beaucoup comme les acteurs les plus influents du moment, son job pourrait passer comme un nouvel idéal professionnel. La réalité de leur...

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Julien Benda : un clerc pour toutes saisons

Parmi les écrivains français de la première moitié du XXème siècle, il en est peu sur qui la lourde chape de l’oubli se soit abattue aussi pesamment que sur Julien Benda (1867-1956). Il se définissait lui-même parmi ses contemporains – il est de la même génération que Maurras, Barrès, Péguy, Proust, Valéry et Gide – comme le plus illustre des auteurs obscurs. L’ombre a fini par le gagner entièrement. S’il figure encore dans l’histoire littéraire, c’est pour incarner ce personnage ridicule, « l’intellectuel républicain » qui signe des manifestes au nom de la Vérité et de la Justice, et pour être l’auteur d’un livre, La trahison des clercs, dont tout le monde connaît le titre mais que personne n’a lu. Il semble qu’il ait été surtout célèbre pour la haine qu’il a suscitée, peut être égale à celle qu’il avait lui-même de ses contemporains.

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Illégal / Immoral : la prostitution dans l’impasse

On l’a observé : les débats sur la prostitution n’avancent pas. Les options de politiques publiques sont les mêmes depuis près de deux siècles : interdire et sanctionner  / reconnaitre et réglementer / ignorer et tolérer (ce qui était la position du droit français pendant longtemps).  Les positions philosophiques sous-jacentes sont elles-aussi bien connues. Abolir et sanctionner Pour les uns, il faut interdire la prostitution et la transformer en délit correctionnel : elle procède d’une situation répréhensible (la domination masculine, l’infériorité économique des femmes), et elle attente à une norme morale supérieure, la dignité de la femme, notion qui remplace dans ce discours la morale à fonds religieux d’autrefois ; et peu importe le consentement individuel des prostituées : il est dénué de pertinence. Ainsi qu’elle l’était autrefois, la prostitution est jugée immorale, soit en langage moderne: contraire aux valeurs sociales qui doivent désormais régir la société et chaque vie privée, et la seule solution est l’interdiction et la sanction des récalcitrants. Seule innovation par rapport aux années 45-50 : on imagine cette fois de sanctionner le client. La charge est simple...

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Homosexualité au Cameroun : tristes tropiques

Quatre-vingt-huit pays dont près de quarante pays africains répriment les relations sexuelles entre personnes de même sexe. « Perversion morale », « maladie importée de l’occident», « déviance sexuelle»,  « crimes contre l’humanité », en Afrique et notamment au Cameroun, les qualificatifs méprisants ne manquent pas pour désigner l’homosexualité. Il serait trop facile de leur jeter la pierre lorsqu’on sait que l’homosexualité a été considéré comme une pathologie psychiatrique jusqu’en 1973 aux USA et jusqu’en 1992 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans la Classification Internationale des Maladies (CIM). Si l’homosexualité est dépénalisée en 1982 grâce à Robert Badinter qui a essuyé trois refus au Sénat, elle est restée une maladie mentale au même titre que la schizophrénie  jusqu’en 1992. Par ailleurs, certaines lois anti-sodomie ont été « importées » en Afrique par les anciens colons, en particulier les Britanniques. Enfin, la religion catholique condamne les relations homosexuelles qu’elle considère comme un péché et contre le fondement du mariage et de la famille. Ceci explique en partie la pénalisation de l’homosexualité dans environ quarante pays d’Afrique. En revanche, le Cap-Vert, la...

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Cinéma : Traviata et nous

“Traviata et nous” est un intéressant documentaire sur le célèbre opéra de Giuseppe Verdi, donné en Aix-en-Provence à l’été 2011 et qui a par ailleurs fait l’objet d’une captation (disponible en DVD). Le metteur en scène fait le choix de ne pas montrer la représentation, mais d’explorer les différentes étapes des répétitions. Le spectateur vérifiera ainsi que la musique de Verdi garde, malgré les années, tout son pouvoir d’émotion, surtout quand chante Natalie Dessay, et que la mise en scène d’opéra est un art minutieux, difficile. Sous un certain angle, il s’agit autant d’un documentaire sur la Traviata que sur la très célèbre soprano Natalie Dessay et son metteur en scène, Jean-François Sivadier.  Natalie Dessay en ressort encore plus attachante : avec un physique agréable mais sans rapport avec celui des présentatrices de télévision ou des actrices de cinéma, la cantatrice montre tant de talent et de vie qu’elle en supplanterait beaucoup en charme, quand bien même le documentaire la montre habillée sans apprêts, comme pour aller au marché le samedi matin. Le duo qu’elle fait avec le ténor Charles...

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Biographie : Jean Renoir de Pascal Mérigneau

C'est un livre remarquablement documenté et remarquablement écrit que vient de livrer, sur Jean Renoir, Pascal Mérigneau, le critique cinématographique du Nouvel Observateur.Jean Renoir est un cinéaste si célèbre qu'on oublie combien sa carrière a éte heurtée, et qu'il est mort en Californie célèbre mais dans un demi-exil. La biographie de Pascal Mérigneau le rappelle avec précision, dans une narration riche et vivante. Les anecdotes sont nombreuses mais ne nuisent pas à la cohérence du livre. Qui sait que Renoir aurait dû tourner L'étranger de Camus, sur la suggestion de Gérard Philippe, 28 ans à l'époque, qui convoitait le rôle de Meursault, mais que l'entreprise échoua devant la somme apparemment faramineuse que réclamait Gallimard, l'éditeur du roman.

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Théâtre : Nosferatu

Difficile de prendre un vrai intérêt au Nosferatu joué, en ce moment,  à l’Odéon par une troupe polonaise de qualité, dirigée par Grzegorz Jarzyna (en polonais surtitré). Le thème, Nosferatu ainsi adapté à la scène et transposé aujourd’hui, avait pourtant de quoi de quoi attirer, avec ce mélange d’horreur, de jeunes femmes, de sang et et d’érotisme qui en a fait la célébrité – et tel n’est pas le cas.  On ne s’ennuie pas, on regarde,  mais on s’en fiche. Comme souvent les spectacles donnés à Paris par les troupes d’Europe centrale, l’accent est mis sur les images fortes, servies par des acteurs impeccables et une mise en scène de haute précision. L’esthétique ici est celle d’Edward Hopper et des installations d’art contemporain.  Mais ce qui est gagné en impact visuel est perdu en intensité. Situation différente cependant plus à l’Est :  les spectacles du théatre Maly et l’Ostrowki mis en scène à la Comédie Française par Piotr Fomenko  (La Forêt), mort en août dernier, n’oubliaient pas de toucher le public.  La tradition russe ne perd pas de vue...

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Julia Child, la prêtresse du French cooking

Julia Child, la prêtresse du French cooking

Comment se fait-il que l’Américaine qui a imposé l’art de la cuisine française aux Etats-Unis soit presque inconnue en France ?  Elle, dont la cuisine, batterie en cuivre de chez Dehillerin y compris,  fait partie de la collection permanente du Musée de l’Histoire Américaine de la Smithsonian à Washington, et qui attire là plus de visiteurs que les souliers rouges de Dorothy dans Le Magicien d’Oz ?   Les exemples sont rares d’une francophilie américaine ainsi panthéonisée.  Mais évidemment, le miroir ne marche pas dans les deux sens. Du Cordon bleu aux cuisines américaines Auteur de Mastering the Art of French Cooking dont le premier volume est sorti en 1961, Julia Child découvre la France en 1948 à l’âge de 36 ans.  Après avoir travaillé à Ceylan pour l’OSS auprès de son mari Paul, elle le suit à Paris.   Photographe et peintre à ses heures, il est nommé commissaire d’expositions pour la United States Information Agency, bras armé du nouveau Plan Marshall.  Julia qui cherche à se divertir, s’inscrit au cours de cuisine du Cordon Bleu, en compagnie de braves G.I. qui veulent...

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Shareholders et Stakeholders, mots et valeurs

« Surely, corporate managers themselves, who must operate within the broader law of business, are aware of the legally imposed duties to protect workers, consumers, and larger communities. Perhaps it is time corporate lawyers caught up to this reality »1. Ces propos du professeur Winkler illustrent une certaine perception du droit des sociétés – et, plus globalement, de la construction juridique touchant à la sphère économico-financière – qui voit (encore aujourd’hui) dans la structure sociétaire une machine à cash flow destiné à servir un objectif purement économique détaché de toute préoccupation sociétale. Force est de constater que cette vision d’origine anglo-américaine a « contaminé »2 les pays industrialisés. Il suffit de comparer les développements juridiques des vingt dernières années en Amérique du Nord, en Europe ou encore, en Australie, pour se rendre compte de l’importance accordée à la satisfaction de l’intérêt des actionnaires3. N’est-il pas symptomatique que le Livre vert de la Commission européenne publié le 5 avril 2011 destiné à améliorer la gouvernance des entreprises se soit focalisé uniquement sur le conseil d’administration et les actionnaires ? Tout est-il pour autant écrit en ce domaine alors que...

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