Numéro Mai-Juin 2014

Jean Paulhan, l’été 14, «Le Guerrier appliqué»

Je parais plus grand que mon âge — je m’appelle Jacques Maast, et j’ai dix-huit ans. Quand c’a été la troisième semaine de guerre, tout le monde et les filles du village où je passe mes vacances d’étudiant, me demandent : « Tu ne t’en vas pas ? ». Ces paysans me connaissaient depuis mes grands-parents : ils avaient de moi une opinion ancienne, et que je respectais. Ensuite je les sentais supérieurs à moi par leurs habitudes et jusqu’à l’ordre de leurs plaisanteries. La conviction que j’étais bien plus instruit restait ici pure et faible : elle ne me servait en rien, et c’est par ma bonne volonté que je continuais à mériter leur estime. Donc ils sont surpris que je ne parte pas. A la vérité, je disais depuis deux ans que la guerre viendrait, je l’avais acceptée avec une joie patriotique : il me semblait suffisamment beau, pour l’instant, d’avoir eu cette perspicacité, et d’avoir cette énergie. Ils estimaient au contraire que ces qualités venaient d’une sorte de complicité à la guerre, qui me devait engager...

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Colette, l’été 14, « Les heures longues »

LA NOUVELLE Saint-Malo, août 1914. La guerre ?… Jusqu’à la fin du mois dernier, ce n’était qu’un mot, énorme, barrant les journaux assoupis de l’été. La guerre ? Peut-être, oui, très loin, de l’autre côté de la terre, mais pas ici…. Comment imaginer que l’écho même d’une guerre pût franchir ces rochers, farouches uniquement pour que semblent plus doux, à leurs pieds, la vague, le gazon marin clairsemé, le chèvrefeuille, le sable gaufré par la petite serre des oiseaux…. Ce paradis n’était point fait pour la guerre, mais pour nos brèves vacances, pour notre solitude. Les récifs cachés sous la mer n’y veulent point de barque; l’épervier vigilant en bannit les oiseaux. Chaque jour, vers l’heure de midi, il montait au ciel et tardait à redescendre; notre jumelle marine le découvrait très haut, large ouvert, appuyé sur le vent, et son bel œil brûlant ne regardait pas la terre…. C’était pourtant la guerre, cette Cancalaise dure, cette vendeuse de poisson qui avait cessé, le mois dernier, de bavarder et de rire, qui réclamait son dû en argent et en...

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« Quand je servais dans l’U.S. Army » : l’expérience du combat de 1945 à l’Irak

Ramiro G. Hinojosa, analyste en sciences politiques à Austin, Texas, a servi en Irak en 2006 et 2007 au sein de la 82ème Division aéroportée. Ndlr _____ Le 6 juin 2014  marque le 70ème anniversaire du D-Day, le déclenchement du débarquement allié, une opération colossale, écrasante, presqu’inimaginable à l’époque actuelle, qui conduisit à la mort de près de 1 500 Américains lors de la plus importante invasion aérienne, terrestre et navale de l’histoire militaire. Il n’est pour ainsi dire personne aux Etats-Unis dont la vie n’ait été ébranlée par la seconde conflagration planétaire. Entre 1941 et 1945, 18 millions de soldats servirent sous les drapeaux et 400 000  y ont laissé la vie.  La population participait à l’effort de guerre en en souscrivant aux emprunt d’Etat, et des industries entières se reconvertirent dans la production des indispensables matériels de guerre. Par comparaison, seuls 2, 6 millions d’Américains ont servi en Irak et en Afghanistan, et dans ces deux derniers conflits, ce sont des sous-traitants privés qui, en comblant le vide laissé par la puissance publique, se sont chargés de tout,...

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Comment protéger Finkielkraut contre lui-même ?

Les auditeurs de l’émission Répliques, le samedi matin sur France Culture, sont probablement nombreux à s’inquiéter pour la santé mentale d’Alain Finkielkraut. Clair et cohérent quand il parle de littérature, il s’emballe, perd ses moyens et fait ressortir une structure mentale altérée dès qu’il parle d’immigration. L’émission du samedi 21 juin, avec l’économiste Olivier Pastré, probablement sidéré des âneries qu’il entendait, et Hervé Juvin, cet homme d’affaires essayiste qui ne dépasse jamais le niveau d’un salon réactionnaire du VIIème arrondissement ou de Versailles, en est un témoignage étonnant – et nous incitons nos lecteurs à le vérifier par eux-mêmes (lien ci-dessous).  Finkielkraut y est parfois si confus qu’il en vient à expliquer la morale moderne par le monothéisme dont la religion des anciens grecs serait une variété (mais peut-être sa langue avait-elle fourché dans la chaleur de la discussion). A l’écrit, dans son récent article du Débat par exemple1, le propos est plus nuancé (quoique peu avare de clichés), mais la parole, la radio lui font quitter le domaine de la pensée consciente d’elle-même. Et il faut craindre que la...

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Gabriel Chevallier, l’été 14, « La Peur »

Gabriel Chevallier, l’été 14, « La Peur »

« Le danger de ces communautés (les peuples), fondées sur des individus caractéristiques d’une même sorte, est l’abêtissement peu à peu accru par hérédité, lequel suit d’ailleurs toujours la stabilité ainsi que son ombre. » Nietzsche « Le feu couvait déjà dans les bas-fonds de l’Europe, et la France insouciante, en toilettes claires, en chapeaux de paille et pantalons de flanelle, bouclait ses bagages pour partir en vacances. Le ciel était d’un bleu sans nuages, d’un bleu optimiste, terriblement chaud : on ne pouvait redouter qu’une sècheresse. Il ferait bon à la campagne ou à la mer. Les terrasses de café sentaient l’absinthe fraîche et les Tziganes y jouaient La Veuve joyeuse, qui faisait fureur. Les journaux étaient  pleins des détails d’un grand  procès qui occupait l’opinion ; il s’agissait de savoir si celle que certains appelaient la « Caillaux de sang » serait acquittée ou condamnée, si le tonnant Labori, son avocat, et le petit Borgia en jaquette, cramoisi et rageur, qui nous avait quelque temps gouvernés (sauvés, au dire de quelques-uns), son mari, l’emporteraient. On ne voyait pas plus loin. Les trains regorgeaient...

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Stefan Zweig, l’été 14, « Le Monde d’hier, Souvenirs d’un européen »

« Le lendemain matin en Autriche ! Dans chaque station étaient collées les affiches qui avaient annoncé la mobilisation générale. Les trains se remplissaient de recrues qui allaient prendre leur service, des drapeaux flottaient. A Vienne, la musique résonnait et je trouvai toute la ville en délire. La première crainte qu’inspirait la guerre que personne n’avait voulue, ni les peuples, ni le gouvernement, cette guerre qui avait glissé contre leur propre intention des mains maladroites des diplomates qui en jouaient et bluffaient, s’était retournée en un subit enthousiasme. Des cortèges se formaient dans les rues, partout s’élevaient soudain des drapeaux, s’agitaient des rubans, montaient des musiques; les jeunes recrues s’avançaient en triomphe, visages rayonnants, parce qu’on poussait des cris d’allégresse sur leur passage à eux, les petites gens de la vie quotidienne que personne, d’habitude, ne remarquait ni ne fêtait. Je dois à la vérité d’avouer que dans cette première levée des masses, il y avait quelque chose de grandiose, d’entraînant et même de séduisant, à quoi il était difficile de se soustraire. Et malgré toute ma haine et toute...

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Jules Romains, l’été 14, «La victoire en chantant»

« Jamais tant d’hommes à la fois n’avaient dit adieu à leur famille et à leur maison pour commencer une guerre les uns contre les autres. Jamais non plus des soldats n’étaient partis pour les champs de bataille mieux persuadés que l’affaire les concernait  personnellement. Tous ne jubilaient pas. Tous ne fleurissaient pas les wagons, ou ne les couvraient pas d’inscriptions gaillardes. Beaucoup ne regardaient pas sans arrière-pensée les paysans qui, venus le long des voies, répondaient mal aux cris de bravade et saluaient un peu trop gravement ces trains remplis d’hommes jeunes. Mais ils avaient en général bonne conscience. Puisqu’il n’était plus question d’hésiter ni de choisir, l’on remerciait presque le sort de vous avoir forcé Ia main. Peut-être allait-on bientôt s’apercevoir qu’avec ses rudes façons il vous avait rendu service, comme le maître-nageur au débutant qu’il  pousse à l’eau. L’affaire, on n’en doutait pas, était de taille à remuer le monde entier. Et déjà elle en soulevait un large morceau. Mais par un effet de la tradition, et comme par droit de priorité,  avant  de devenir  mondiale,...

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D’une guerre l’autre les privés dans le roman noir américain selon Donald E. Westlake (2)

D’une guerre l’autre les privés dans le roman noir américain selon Donald E. Westlake (2)

L’une des scènes les plus étranges dans l’histoire du roman se déroule dans le dernier livre de Hammett, L’introuvable. Nick et Nora Charles se trouvent dans un speakeasy nommé le Pigiron Club, ils discutent avec le propriétaire, Studsy, un malfrat nommé Morelli et quelques autres personnes, quand le lecteur découvre la scène que voici : Un homme blond d’une grosseur colossale – si blond qu’il était presque albinos – qui avait été assis à la table de Miriam, s’approcha de nous et me déclara dans un filet de voix efféminé où je perçus des tremblements : « Alors, c’est toi qu’as dézingué le petit Art Nunheim… » . Morelli frappa le gros type dans le gras du ventre, aussi fort qu’il le put sans quitter sa chaise. Studsy se leva d’un bond et, ployant le torse au-dessus de Morelli, envoya son énorme poing dans le visage de l’obèse. Je me fis la remarque, stupidement, qu’il continuait d’attaquer avec sa droite. Pete le bossu arriva dans le dos du gros type et frappa de toutes ses forces sur sa tête avec un plateau...

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Algérie : « Ce pénible sentiment de honte » ou les effets moraux du pétro-populisme

Le texte que nous donne l'écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud au sujet du peuple algérien est violent, amer. Il suit les débordements qui ont accompagné, il y a quelques semaines, un simple match de football, à Genève, entre l'Algérie et la Roumanie. D'abord publié dans Le Quotidien d'Oran, Kamel Daoud l'a ensuite diffusé sur sa page Facebook, le 7 juin dernier. Il a été très lu. Ce court texte va au delà du billet d'humeur. Il ne faut pas le comparer aux diatribes de Thomas Bernhard contre ses compatriotes autrichiens et l'Autriche en général. Ce serait plutôt un texte tocquevillien qui met en relation une forme politique (le pétro-populisme du FLN finissant) et l'état d'esprit, les comportements d'une population à un moment donné, un type politique et un type social, comme en passant. Ndlr

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Deux jours, une nuit – deux lectures

Les Frères Dardenne ont avec Deux nuits, un jour, sorti la semaine dernière, réussi un beau film, bien dans leur manière : intense, parfaitement construit et excellemment joué.  Marion Cotillard, qui illuminait The Immigrant de James Gray en prostituée polonaise, devient ici une ouvrière belge, Sandra, qui doit convaincre en un week-end ses collègues de l’aider à garder son travail. Pour cela, il leur faut renoncer à une prime de 1.000 euros. Le film est comme une fable moderne qui pourrait s’intituler L’ouvrière et son patron ou bien L’ouvrière et ses collègues. Comme les fables, le film se veut une leçon. Comme les fables réussies, il sait être didactique sans ennuyer, avec l’épaisseur humaine,  l’émotion que savent donner deux cinéastes de premier plan. Les journaux, les revues de cinéma parleront du film avec tous les égards qu’il mérite, et que méritent les frères Dardenne, de loin parmi les cinéastes européens les plus intéressants. Sur le plan économique, pour l’analyse du capitalisme européen dans cette crise qui n’en finit pas, le film pourrait bien appeler deux lectures différentes, contradictoires, auxquelles on...

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