Numéro Mai-Juin 2014

« Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud

« Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud

Septembre 2016  -  Contreligne est heureuse d’annoncer que Mme Alice Kaplan vient de publier chez Gallimard son ouvrage paru quasi simultanément aux Etats-Unis au sujet de L’Etranger de Camus,  En quête de « L’Etranger» (trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Hersant, Hors série Connaissance, Gallimard), ouvrage que les critiques du Monde et du New York Times ont jugé remarquable.     Ndlr ____________________________ Cinquante ans après l’indépendance, voilà qu’un écrivain algérien s’empare de la langue française pour affronter l’autorité du régime actuel et pour faire face à sa langue de bois.  Le français n’est plus, comme au temps de Kateb Yacine, « un butin de guerre», car le pouvoir en Algérie ne parle plus cette langue. Il est devenu ce que Kamel Daoud appelle, dans Meursault, contre-enquête,  roman qui fera date dans la littérature algérienne, « un bien vacant » :  une maison de fantômes, pourtant solidement construite, où l’on peut rêver d’une autre vie1. Né en 1970, Daoud a été scolarisé en langue arabe dans un pays qui classe le français parmi les langues étrangères.  Dans son école, m’explique t-il, c’était « une petite matière.»  Aujourd’hui, à l’école Mohamed Benzineb, autrefois  l’école communale où Camus a appris ses lettres, le français...

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Le modèle économique et social français : un monde de stabilité ?

Les principaux fondements de notre modèle économique et social actuel remontent à l’après-guerre, on le sait, au contexte de croissance des Trente Glorieuses.  Ce modèle s’est construit sur des grands principes de stabilité macroéconomique, permis par une internationalisation des échanges encore limitée, une pression de la concurrence maîtrisée et une rareté de l’offre beaucoup plus que de la demande. Cette stabilité des marchés s’est retranscrite largement dans la gestion du marché du travail. Elle a permis l’émergence d’un « contrat social » entre les entreprises et les salariés autour de la promesse d’engagements réciproques : aux entreprises d’apporter protection de l’emploi, progression salariale, carrière planifiée et gravissement des échelons hiérarchiques (le Graal étant le passage au statut cadre pour les salariés entrés sans diplôme). Aux salariés d’apporter en contrepartie leur engagement et leur fidélité à l’entreprise. Dans ce contexte, la « grande entreprise » incarnait parfaitement les valeurs du « contrat social », en faisant bénéficier ses salariés  des avantages du type : progression de carrière, formation, avantages financiers et symboliques. Remise en cause et contexte de crise Ce modèle, qui...

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Anna, Ida et Wanda en Pologne (Ida de Pawel Pawlikowski)

Anna, Ida et Wanda en Pologne (Ida de Pawel Pawlikowski)

Ida, ce film du cinéaste polonais Pawlikowski sorti au printemps, nous a paru si intéressant sur le plan cinématographique et sur le plan de l’histoire politique et culturelle polonaise que nous avons  demandé à la meilleure spécialiste de Pawlikowski, Joanna Rydzewska, de le mettre en perspective. Son article fait bien voir que l’histoire, la culture de cette partie orientale de l’Europe, les sensibilités politiques qu’on peut y repérer appellent réflexion. Ndlr —- Dans un récent entretien, Pawel Pawlikowski déclarait : « Je ne fais pas de films commerciaux pour les masses […] Ida, c’était une sorte de suicide commercial : un film en polonais, avec des acteurs inconnus […] en noir et blanc, sans un mouvement de caméra […] dans un format incongru. Bref, la recette idéale pour courir droit à la catastrophe ». Chose intéressante, Ida donne tort à Pawlikowski, dans la mesure où le film lui offre son plus grand succès public à ce jour, et dans le monde entier. Rien qu’en France, 500.000 spectateurs sont allés le voir1, et c’est devenu l’un des films polonais les plus vus dans l’Hexagone,...

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Back in the USSR ou retour à l’Empire russe ?

Back in the USSR ou retour à l’Empire russe ?

Dans un petit livre paru en décembre 1993, "La fin de l’URSS et la crise d’identité russe", je m’étais efforcée de montrer quel traumatisme avait représenté pour la grande masse de la population soviétique la sortie de l’URSS. Si la chute brutale du niveau de vie de l’époque n’est plus autant d’actualité en Russie, demeure l’humiliation d’avoir désormais un territoire amputé des quatorze anciennes républiques socialistes soviétiques. Ces dernières, elles, ont pu revendiquer fièrement leur identité nationale, rejetant l’étiquette soviétique. Ce ne fut pas le cas des Russes, que l’on identifiait systématiquement aux Soviétiques, détenteurs du pouvoir central. On reproche à l’envi à Vladimir Poutine de considérer que la chute de l’URSS est « “la” plus grande catastrophe géopolitique du XXème siècle ». Outre le fait que la traduction en français me semble erronée, car il a seulement dit que c’était une “très grande” catastrophe géopolitique », peut-on sérieusement douter, avec le recul dont nous disposons à présent, qu’à côté des aspects éminemment positifs et incontestables (fin de la guerre froide, chute du communisme, dénonciation de ses crimes monstrueux,...

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D’une guerre l’autre les privés dans le roman noir américain selon Donald E. Westlake (1)

D’une guerre l’autre les privés dans le roman noir américain selon Donald E. Westlake (1)

« The hardboiled dicks » ou « les privés durs à cuire ». Le terme hardboiled, qu’on emploie pour parler d’une personne insensible, est apparu dans l’argot de la Première Guerre mondiale. Il a commencé par désigner les sergents responsables des parcours du combattant qui passaient les civils à la moulinette pour en faire des citoyens-soldats. L’argot créé en temps de guerre a tendance à suivre les soldats lorsqu’ils sont de retour chez eux et à survivre à la fin des combats. Le dur à cuire est devenu n’importe quelle personne qui ne montre pas de sympathie particulière pour vos problèmes. Le terme dick, dans ce contexte – et je ne saurais en considérer aucun autre ici –est légèrement plus ancien. Il nous vient du Canada et plus précisément des bas-fonds de ce pays, et ce n’est ni plus ni moins qu’une abréviation arbitraire du mot détective. Qu’il résulte de la déformation franco-canadienne d’un mot anglais est une explication possible quoique nullement certaine. Toujours est-il que le mot dick a franchi la frontière du Canada en compagnie de caisses de gnôle lorsque...

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Politique française : triste scénario

Dominique Strauss-Khan vient de déclarer que François Hollande dissoudrait probablement l’Assemblée nationale avant la fin 2015 et François Bayrou vient d’annoncer que François Hollande ne terminerait pas son mandat.  Strauss-Khan et Bayrou ne sont pas des opposants de type perroquet, comme l’UMP en compte beaucoup et qui répètent sur injonction d’un Copé “démission, démission, …”.   Au même moment, Manuel Valls déclare que la gauche peut mourir, et il semble s’installer dans l’opinion l’idée que le Front National sera nécessairement présent au second tour de l’élection présidentielle de 2017. Schadenfreunde Il faut évidemment faire la part des tactiques personnelles dans ces prévisions, et celle de la schadenfreunde, cette joie mauvaise.  Néanmoins, le scénario d’un éclatement, d’une évaporation du pouvoir socialiste, deux ans après l’élection présidentielle, ne peut être écarté - la IVème République a bien éclaté devant les événements d’Algérie. La dissidence d’une petite cinquantaine de députés, mécontents du tournant “social-libéral” du quinquennat, n’y sera certainement pour rien : les techniques du parlementarisme rationalisé permettent au gouvernement de les contenir. Cet éclatement, ce serait plutôt la conséquence de l’impopularité de François...

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Irène Némirovsky, l’été 14, « Les feux de l’automne »

Un enfant de dix-sept ans – Bernard Jacquelain – vêtu d’habits courts et étriqués, car il avait grandi trop vite, sans chapeau, les cheveux rejetés en arrière, serrant les dents, serrant les poings pour retenir les sanglots qui montaient à sa gorge, suivait dans la rue un régiment en marche. C’était le 31 juillet 1914, à Paris. Par moments, Bernard jetait autour de lui des regards curieux, avides et effrayés, comme un petit garçon que l’on conduit pour la première fois au théâtre. Quel spectacle, cette veille de guerre, car il n’y avait que des ramollis, des ganaches comme Adolphe Brun, ou des … (il mâchonna entre ses lèvres un juron bref et énergique qui avait toute la saveur de la nouveauté, car on ne le lui avait enseigné que peu de temps auparavant, au lycée), des … comme Martial Brun pour prétendre qu’il n’y aurait pas la guerre, qu’au dernier instant les gouvernements reculeraient devant la responsabilité d’une tuerie européenne… Ils ne comprennent donc pas qu’il y a là quelque chose de sublime ? se disait Bernard. Savoir qu’un mot,...

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Le sale esprit du temps

Au delà ce ce qui peut être dit sur la terrible brutalité israélienne et le cynisme du Hamas, il faut tirer deux enseignements pour la vie sociale francaise des manifestations pro-palestiniennes, ces quinze derniers jours. Tout d’abord, il existe désormais une mouvance antisémite dans la société française, bien installée et dépourvue d’inhibitions.  A la vieille tradition d’extrême-droite, elle adjoint une population d’origine immigrée qui conjugue vieux préjugés antisémites et identification aux palestiniens, et une extrême-gauche qui fait d’Israël l’incarnation d’un impérialisme occidental ennemi des peuples.  On la sent frémir dans les posts au pied des articles de Libération ou de Rue89, dans les propos de tel petit élu local issu de l’immigration ou de l’écologie. Elle aime les spectacles de Dieudonné.  Elle ne résume pas tout le camp pro-palestinien loin de là mais, à Paris au moins, elle en est devenue indissociable, ces dernières semaines.  Elle excède, et de loin là aussi, les casseurs et les provocateurs qui recherchent la confrontation avec les forces de l’ordre. Les premières condamnations à la suite des affrontements de la mi-juillet, rendues sans...

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Erreurs et préjugés : la crise ukrainienne

Bruno Bisson vit et enseigne en Russie. Son point de vue sur la crise ukrainienne, dans son état au 5 juillet 2014, nous a paru assez original pour être communiqué à nos lecteurs, même si nous ne le partageons pas. Il a le mérite de mettre en lumière des faits déplaisants à reconnaitre, telles les violences contre les manifestants pro-russes à Odessa au début de l’été, documentées par un terrible reportage de Paris Match, faits qu’on aurait tort d’écarter comme procédant de la seule propagande russe. Il souligne les erreurs américaines et européennes dans la gestion des relations avec la Russie. On ne dissipe pas un complexe obsidional en paraissant conduire une politique d’encerclement !  Ndlr – La crise ukrainienne – qui n’est pas encore terminée – a été définie par beaucoup comme la plus grave crise géopolitique depuis la fin de l’URSS. Elle semble être aussi une guerre de l’information et le triomphe de l’hypocrisie. le 21 février, au moment où des tireurs d’élites aujourd’hui encore non identifiés, accusés  d’un côté d’agir sur ordre du président en place...

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Calim’héros, le super rebelle

“Pas de promo, aucun journal. Cela pourrait nuire à notre image. C’est beaucoup trop commercial. Surtout très peu d’ambition. Pas question d’une éventuelle évolution pour qu’on m’accuse de trahison Ah non ! De l’underground je suis le champion.” Reste underground – IAM – 1993 On reconnaît le rebelle aux attitudes suivantes : il condamne beaucoup, il ne propose rien,  ni nouveau modèle de société ni petite amélioration. En bref , le rebelle n’est pas réformiste. Être réformiste suppose d’accepter le système dominant. Et – avec celui-ci – le rebelle considère qu’une seule interaction est acceptable : la confrontation.  Les autres modes sont inacceptables car ils supposent une collaboration avec l’ennemi. L’ennemi étant le monde tel qu’il est organisé aujourd’hui. Le rebelle n’est pas révolutionnaire. Être révolutionnaire suppose un projet post révolutionnaire soit la réponse à la question «Qu’est ce qu’on fait une fois qu’on a tout cassé ?». Et de projet post révolutionnaire, le rebelle n’en a pas sous la main. Mais alors, mais alors… qui est Calim’héros ? «Loin des jouisseurs qui traînent leur ennui, loin de ceux dont les mains ont trempé dans...

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