Numéro Mai-Juin 2013

Une Hypatie des années 60: Hannah Arendt de Margarethe von Trotta

Il est toujours intéressant de voir comment le cinéma met en vedette une femme qui a la pensée comme activité principale.   Dans Hannah Arendt, de Margarethe von Trotta, cela passe principalement par la cigarette.  Gros plans sur un visage crispé ou rêveur, la cigarette qu’on traîne lentement de la main à la bouche.  La fumée de la philosophe exprime à la fois la satisfaction et l’angoisse de l’effort intellectuel.  C’est Barbara Sukowa, qu’on a connue plus jeune dans le rôle de la révolutionnaire Rosa Luxembourg, qui interprète, avec une belle précision, Hannah Arendt en femme philosophe au moment où elle décide de couvrir le procès Eichmann pour le New Yorker Magazine. La pensée en actes Dans une des images les plus saisissantes du film, Arendt hésite avant de se mettre à écrire, elle s’étend alors sur un divan, on dirait  un divan d’analyste sauf qu’elle est chez elle, à New York, dans cet Upper West Side qui a abrité tout un cercle d’intellectuels rescapés de l’Allemagne nazie.  Couchée, les yeux levés au plafond, elle fume.  La scène est inspirée de...

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Victor Hugo et les socialismes

“Tous les problèmes que les socialistes se proposaient, les visions cosmogoniques, la rêverie et le mysticisme écartés, peuvent être ramenés à deux problèmes principaux : Premier problème : Produire la richesse. Deuxième problème : La répartir. Le premier problème contient la question du travail. Le deuxième contient la question du salaire. Dans le premier problème il s’agit de l’emploi des forces. Dans le second de la distribution des jouissances. Du bon emploi des forces résulte la puissance publique. De la bonne distribution des jouissances résulte le bonheur individuel. Par bonne distribution, il faut entendre non distribution égale, mais distribution équitable. La première égalité, c’est l’équité. De ces deux choses combinées, puissance publique au dehors, bonheur individuel au-dedans, résulte la prospérité sociale. Prospérité sociale, cela veut dire l’homme heureux, le citoyen libre, la nation grande. L’Angleterre résout le premier de ces deux problèmes. Elle crée admirablement la richesse ; elle la répartit mal. Cette solution qui n’est complète que d’un côté la mène fatalement à ces deux extrêmes : opulence monstrueuse, misère monstrueuse. Toutes les jouissances à quelques-uns, toutes les privations aux autres, c’est-à-dire au...

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Exposition : L’Ange du bizarre. Le Romantisme noir de Goya à Max Ernst

Exposition : L’Ange du bizarre. Le Romantisme noir de Goya à Max Ernst

Il est heureux de voir subsister la tradition des grandes expositions thématiques, à l’heure où il suffit d’accoler le nom d’un artiste «en vue » à celui d’une institution culturelle de prestige pour voir exploser les chiffres de fréquentation des musées et s’allonger, de jour comme de nuit et par tout temps, les files d’attentes, que viendront filmer les caméras de télévision comme des cohortes de petits épargnants maltais devant leur banque en temps de krach. Le contact « direct » avec l’œuvre « reconnue » (que souvent on n’entreverra que quelques secondes, partiellement dissimulée par les spectateurs du premier rang, dans une cohue qui n’incite en rien à la méditation esthétique) pose une vraie question philosophique à l’heure de la sur-démultiplication de l’image, comme si le « j’y étais » primait désormais sur la vision et le jugement des œuvres1. L’exposition thématique, elle, qui déplace généralement moins de monde, offre davantage la surprise du méconnu, voire de l’inconnu, et présente souvent l’avantage d’ouvrir des hypothèses plutôt que d’asséner des certitudes. Démons familiers C’est le propos de Côme Fabre, vice-commissaire français de la manifestation, adaptée pour Orsay d’une exposition conçue par Felix...

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