Numéro Mai-Juin 2013

Israël et le dilemme ethnique

Quand dans le grand et excellent quotidien israélien, Haaretz, en mars dernier, la sociologue Eva Illouz s’est demandée si Israël n’était peut-être pas devenu trop « juif » et si les Arabes israéliens pourraient jamais représenter l’intérêt collectif de tous les israéliens, nous avons immédiatement pensé qu’elle gagnerait à expliquer ce débat et ses interrogations à un public français, ce qu’elle a bien voulu faire dans cet article qui a beaucoup d’égards sort de nos habitudes de pensée et probablement de nos cadres conceptuels.  Eva Illouz pointe des déviations par rapport au modèle libéral-démocratique, qui sont peut-être, voulons-nous penser, explicables par le caractère au fond nouveau, récent de l’Etat d’Israël, et les circonstances de sa naissance ; et l’examen des jeunes nationalismes d’Europe centrale, certains disposant d’un Etat depuis moins de 15 ans, montrerait que les problèmes ne se posent pas en termes différents dans d’autres parties du monde.  On songe au sort des Russes dans les petits et nouveaux pays de la Baltique, des non-serbes en Serbie et des non-croates en Croatie, des Hongrois en Roumanie, et des Roumains en...

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Printemps arabe : théorie du complot ou élan populaire ?

Les révoltes n’ont pas frappé à la porte avant d’entrer, elles se sont glissées furtivement dans le monde arabe, renversant certains régimes tout en secouant les autres. Les analyses ont commencé à pleuvoir dans la tentative d’examiner cet état des choses : certains penchent, dans ce contexte, pour la théorie d’un nouveau complot étranger, visant à diviser ce qui restait de la région. D’autres suggèrent que ces révoltes sont une révolution longuement attendue, empreintes de fierté et de dignité, et déclenchée par des forces populaires internes.  En prélude, il faut le point de vue le plus répandu, non seulement répandu parmi les universitaires et les politiciens, mais aussi parmi les peuples arabes qui ont commencé à remettre en question, douter et perdre confiance dans la vague des révoltes arabes. Doit s’imposer, au delà des simplification de tous ordres, une approche nuancée qui ouvre sur un troisième point de vue, pour lequel les événements en cause sont à analyser comme un  simple matériel scientifique de théorie des relations internationales, dans une région décrite depuis longtemps comme léthargique et peu encline à se...

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Staline et Stalingrad, un mythe revisité

En Russie,  il n’est pas besoin d’attendre cinquante ans pour fêter un jubilé. Tous les anniversaires marquants, ce que les Russes appellent des dates « rondes », de décennie en décennie, sont qualifiés de jubilés et donnent lieu à des commémorations de grande ampleur. Le 2 février 2013 était ainsi célébré le 70ème anniversaire de la fin de la bataille de Stalingrad, qui fut décisive pour la défaite des armées allemandes et, partant, scella la victoire héroïque de l’armée rouge, que l’on fête solennellement le 9 mai. Cette année d’ailleurs, pour le 68ème anniversaire de la Victoire, le défilé sur la place Rouge renouait, de l’avis de nombreux observateurs, avec la tradition de pompe militaire soviétique. Un des réalisateurs russes actuels les plus réputés, Fiodor Bondartchouk, vient par ailleurs de consacrer à la bataille de Stalingrad un film en 3D, au budget de 30 millions de dollars, dont la sortie sur les écrans est prévue pour le mois d’octobre 2013. Il prévoit même d’organiser la première du film à Volgograd, nom actuel (jusqu’à présent) de l’ancienne Stalingrad (ville de Staline). Le...

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Droit des sociétés aux États-Unis : Le ver est-il dans la pomme ?

L’« impératif RSE » se fait de plus en plus pressant et s’avère être une source d’innovations juridiques profondes pour ces personnes morales très particulières que constituent les sociétés. Ainsi que le démontrent les Benefit Corporation et Flexible Purpose Corporation, le droit étatique américain s’empare aujourd’hui de préoccupations qu’il minorait trop jusqu’à présent : les préoccupations non financières. Quel est l’apport véritable de ces nouvelles structures ? La création de formes sociétaires offrant l’opportunité de mener des actions en faveur de la RSE conduit-elle à l’émergence d’un droit des sociétés différent dans son essence ou n’est-elle qu’un gadget à la mode pour le maintien d’un “business as usual” ? À notre sens, cette évolution de l’architecture de la gouvernance d’entreprise ne doit pas tromper, tant les objectifs de cette même gouvernance paraissent encore ancrés dans une vision ancienne et passéiste. En effet, la définition des devoirs fiduciaires (notamment dans un État aussi important en droit des sociétés que l’est celui du Delaware) auxquels sont soumis les administrateurs et les dirigeants d’entreprise demeure fortement imprégnée par la norme de la primauté actionnariale. Le contenu des devoirs des administrateurs et des dirigeants semble constituer un frein sérieux...

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Le monde enchanté de Jacques Demy

Le monde enchanté de Jacques Demy

Le premier personnage de cette exposition qui en compte tant (Demy affectionnait les croisements d’intrigues, y compris d’un film à l’autre, et aimait filmer d’innombrables figurants le long des lignes de fuites de ses plans) est un bébé-projecteur, plus précisément un Pathé-kid, version pour enfants du Pathé-Baby, ce format spécifique (9,5 mm) créé à l’usage des familles par Charles Pathé durant les Années 20 qui allait, en France, populariser le cinéma d’amateur et à qui un Melville et bien d’autres durent également leurs premières envies d’images. C’est en tournant la manivelle de ce semi-jouet que le jeune nantais (il est né en 1931) montrait dans les Années 40 à son garagiste de père et sa coiffeuse de mère ses premières bandes, peinture à même la pellicule d’images rappelant les norias de bombardiers alliés au-dessus de  la Loire ou sombre intrigue en « stop motion » de pantins de carton découpés. Le Pathé-kid, posé en guise de rehausseur sur deux lourds volumes rouges façon « remise des prix » de la Laïque, trône à l’entrée de ce « monde enchanté », devant une reconstitution du castelet,...

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Usines : du matériel au culturel ?

Florange, Gandrange, Renault, Charbonnage de France…et bientôt PSA ? Il est des listes de sites industriels qui sonnent comme celles gravées aux pieds des monuments aux Morts de nos villes et villages. Des listes de mémoires que  l’on aimerait pourtant transformer en  listes de promesses : promesse  d’une industrie rentable, du plein emploi, d’une France affirmant sa puissance économique ou encore … promesse d’un changement, d’une reconversion synonyme d’avenir. Les promesses engagent avant toutes choses ceux qui y croient et les cas de reprises et de reconversion résistent faiblement  à la brutalité du marché. La désindustrialisation française a démarré dans les années 1980. Les grands pans de l’industrie ont été touchés : sidérurgie, textile, automobile, industrie navale. La fermeture d’un site majeur entraîne avec lui, comme par effet de château de cartes, la fermeture d’un ensemble de sous-traitants et de services. Cces fermetures touchent ces biens communs que sont le paysage et la relation à l’autre. La délocalisation, brandie comme cause principale de la fermeture des usines en France  représente 3,1 % des emplois détruits, selon le cabinet Trendeo. La saturation de...

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Essai : Alain Policar et le libéralisme substantiel

Alain Policar se propose dans ce livre très riche et stimulant de montrer que le libéralisme politique n’est en rien identique, ou fondé sur, le libéralisme économique qu’on lui associe le plus souvent, et qu’il est au contraire non seulement compatible avec les idéaux de justice sociale, de démocratie, de solidarité et d’universalité des droits, mais aussi qu’il est mieux à même de les promouvoir que d’autres doctrines telles que le républicanisme ou diverses formes d’égalitarisme. Il s’oppose en cela à la vulgate  – entretenue par la tradition marxiste et récemment défendue par des auteurs comme Jean Claude Michéa et Alain Laurent – qui veut que le libéralisme se résume à la formule que prisait Milton Friedman « Greed is good ». Qu’il y ait une lignée de penseurs qui va de Locke à Hayek,  Nozick  et Ayn Rand, en passant par Smith, Constant, Mill, Pareto, von Mises, Rueff et Berlin n’est pas niable. Mais que tous ces auteurs, même si certains sont des économistes, incarnent à eux seuls le libéralisme identifié à la doctrine selon laquelle la liberté du marché...

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Le Scandaleux destin d’Amanda Knox

Pour comprendre le retentissement de l’affaire Amanda Knox aux États-Unis,  faisons un petit détour herméneutique par Scandal, série à succès diffusée depuis deux ans par la chaîne ABC et qui compte à ce jour plus de huit millions de fans.  Chaque semaine, quels que soient leurs soucis, aussi difficiles que puissent être les problèmes qu’il leur arrive de rencontrer dans leur travail, ces heureux téléspectateurs ont le plaisir de se relaxer sous le regard sévère quoique nimbé de tendresse d’Olivia Pope, la responsable de Olivia Pope & Associates, une équipe de gestion de crises basée dans la ville de Washington. Une gestion de crises réussie, si l’on en croit ce programme hebdomadaire, consiste dans un subtil mélange de surveillance, de campagnes de relations publiques et de soutien psychologique proposé à la clientèle. Un jour, le client est un candidat au fauteuil de sénateur que tout le monde croit homosexuel alors qu’il entretient une relation torride avec sa belle-sœur ; la semaine suivante, il est remplacé par la maîtresse d’un leader emblématique des Civil Rights qui cherche à négocier en...

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Colloque : L’homme augmenté face au droit

Monsieur Xavier LABBEE, professeur à l’Université de Lille 2 (EA 4487), avocat au barreau de Lille, président de l’institut du droit et de l’éthique, a le plaisir de convier les lecteurs de Contreligne au colloque  « l’homme augmenté face au droit », qui se tiendra les 13 et 14 Juin prochain à la faculté de droit de LILLE (Amphi Cassin). L’homme augmenté n’est pas un personnage de science-fiction. C’est celui dont le corps allie la chair et la matière et qui est appareillé d’instruments quelquefois plus solides et plus performants que les membres naturels. C’est aussi l’homme dopé, susceptible de se surpasser physiquement ou intellectuellement. L’homme de demain est-il encore un homme ? N’est-il pas plus qu’un robot, un homme machine ? Est-il un cyborg et quel est son statut ? Comment le qualifier ? Les instruments qui se mettent au service du corps humain bénéficient-ils de son statut ? Les lois bioéthiques permettent-elles de répondre au problème ? Peut-on parler de l’intégrité physique de celui dont le corps n’est plus qu’une machine ? Peut-on passer de l’homme réparé à l’homme amélioré ? Le colloque organisé à Lille tentera...

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Socialisme et immobilisme conceptuel

Il est étrange que le débat, à gauche, porte sur le fait de savoir si le pouvoir actuel doit annoncer urbi et orbi qu’il est devenu “social-démocrate”, et s’il reste ainsi fidèle à son histoire ou s’il la trahit, comme la gauche radicale le lui reproche. Le concept pur de social-démocratie n’a d’abord  pas grand chose à voir avec la nature profonde, en France, des relations sociales et du rapport Capital / Travail, faute que le Parti socialiste soit adossé à un grand syndicat réformiste, mais c’est quand même de “social-démocratie” qu’il est toujours question. Ce débat a ensuite quelque chose d’intemporel. Il remonte au moins à l’avant-guerre, celle de 14-18, à l’Allemagne de Kautsky et Bernstein, à Rosa Luxembourg :  réformons le capitalisme, disaient les uns ; laissons le approfondir son cours et aller à son dépasssement, disaient les autres, ….  Comme épithète, “social démocrate” servait autrefois à différencier le socialisme démocratique de la mouvance révolutionnaire et du léninisme. Dans le débat français actuel, il sert à faire admettre aux électeurs de gauche le souci de concilier Etat-Providence et économie de marché....

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