Numéro Janvier-Février 2013

Barrio Latino : Barack Obama et le Colorado

La réélection de Bill Clinton à la Présidence des Etats-Unis, en 1996, a été un précédent historique. Selon le Pew Research Center, il a recueilli 72% des votes de la population hispanique. Aucun candidat à la présidentielle dans l’histoire du pays n’avait recueilli un pourcentage aussi élevé des votes de la population hispanique, et aucun candidat n’a avoisiné ce score jusqu’en 2012 lorsqu’un nouveau candidat de gauche, le Président Barack Obama, a obtenu 71% de ces voix lors de sa réélection. Certains sondages, tels que le sondage de veille d’élection impreMedia/Latino Decisions, suggèrent qu’il aurait recueilli en réalité 75% des votes. N’oublions pas que “hispaniques” aux Etats-Unis renvoie à des communautés très diverses : les cubains de Floride, les ouvriers mexicains des “border States”, les Portoricains de New York…. Alors qu’aucun candidat de droite n’a jamais ne serait-ce qu’approché ces chiffres, celui qui a obtenu le pourcentage de votes hispaniques le plus élevé fut George W. Bush en 2004 avec 40% des votes, accompagné de la Présidence du pays. Faut-il en déduire que le Parti Républicain devrait s’intéresser plus sérieusement...

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Du vieil or au scintillant : la banque et le monde de l’art

En 2007, en cette période de marchés financiers partout en surchauffe, l’artiste Damien Hirst coulait un vrai crâne humain dans le platine, et sertissait ce moulage de 8.601 diamants provenant, on l’espère, de zones « propres », loin de tout conflit armé. Il baptisait ce dispositif For the Love of God.  Les images de cet objet macabre ont circulé à la vitesse de la lumière, et il en vint un vif débat pour savoir si l’avènement de cette œuvre s’inscrivait dans le champ de l’esthétique ou dans celui du marché, si primait la dimension artistique, ou seulement ce fait conforme aux intentions annoncées : fabriquer « l’œuvre d’art la plus chère jamais créée par un artiste vivant »,  au point qu’elle fut vendue pour 100 millions de  dollars. Art et titrisation Deux ans plus tard, les marchés financiers implosaient de toutes parts, et on apprenait que l’œuvre avait en fait été vendue à une holding composée du galeriste de Damien Hirst, de son directeur financier, de son ami le milliardaire russe et collectionneur d’art Viktor Pintchouk, et de Hirst lui-même. Après quoi, certains acteurs...

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Marina Tsvetaeva Russie 1892 – URSS 1941

La parution de ses oeuvres complètes en prose, au Seuil, à la fin de l’année dernière est l’occasion de revenir sur un personnage hors du commun du premier vingtième siècle, femme hors du commun par l’extraordinaire talent littéraire qui a été le sien et hors du commun par la période de l’histoire européenne qu’elle a connue.  La vie de Marina Tsvetaeva s’est déroulée dans le monde intellectuel russe du début du XXe siècle, puis en exil en Europe pour une longue période  après la Révolution russe. Il s’agit d’un grand poète russe classique, contemporain de Mandelstam, Pasternak, Akhmatova et Maïakovski. Marina Tsvetaeva est née à Moscou en 1892 ; elle  quitte la Russie, en 1922 pour un exil dont la majeure partie se passe  en France (1925 – 1939). Elle  revient en URSS juste avant la deuxième guerre mondiale et se suicide en Tatarie,  le dernier jour d’août 1941. En France, on retient d’abord son nom comme celui d’un prosateur original et novateur. En effet les traductions françaises lui ont ménagé une place de choix dans le genre autobiographique, puis...

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Churchill ou Renan

C’est un cliché du discours politique depuis les débuts de la crise, dans les années 70. L’honorable Jacques Julliard, l’historien des gauches, vient de l’employer tout récemment encore : les hommes politiques, le gouvernement devraient, dit-on, tenir au peuple un discours churchillien, représenter à tous la gravité de la situation, et promettre, devant l’adversité, de la “sueur et des larmes”. En d’autres termes, il leur faudrait exhorter au courage, à la ténacité, et ne pas chercher à plaire. Devant le danger hitlérien, en mai 1940, Churchill avait toutes les raisons de parler ainsi. Dans le contexte français, ceci est artificiel et même assez déplaisant. Comme si le monde politique pouvait se considérer comme une pure voix qui s’adresse à la population, à laquelle il faudrait dire son fait et cesser de mentir, alors qu’il est en France, en lui-même, un élément du problème. Forçons le trait : nous avons en France un problème de nombre et de qualité de la représentation politique, sans parler de sa longévité qui est, semble-t-il, bien au dessus de la moyenne. Trop d’élus, trop...

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A propos du Lincoln de Spielberg

Nous sommes en 1865.  Abraham Lincoln commence son deuxième et dernier mandat comme Président des Etats-Unis, pendant qu’une guerre sanglante sépare le nord du pays d’un sud qui tient à sauvegarder son économie de plantations fondée sur l’esclavage. Lincoln, qui avait prononcé  en 1863 une « Proclamation de l’Emancipation »–acte de guerre, mesure d’urgence—consacre toutes ses forces à intégrer l’abolition de l’esclavage dans les principes de la Constitution.  Il veut faire passer un treizième amendement, dit « the Great Amendment. » Entre radicaux, de fervents idéologues abolitionnistes, républicains pour la plupart, et démocrates du nord, pacifistes, anti-égalitaires, et hostiles à l’idée même d’un  quelconque changement du texte des pères fondateurs, une guerre parlementaire s’engage.  Pendant que la vraie guerre,  celle entre uniformes bleus et uniformes gris, cherche sa fin.  L’adoption de l’amendement pourrait-elle menacer une négociation de paix ?  C’est en tout cas ce que soutiennent les adversaires politiques de Lincoln. Spielberg, Kushner, Obama C’est le personnage de Lincoln qui dévoile le message central du film de Spielberg, lorsqu’il dialogue avec Thaddeus Stevens, chef radical au congrès et abolitionniste pur et dur. Stevens se...

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Bandes dessinées : Un printemps à Tchernobyl, Emmanuel Lepage

Cette histoire ne porte pas sur Tchernobyl. Cette histoire est celle d’un artiste qui accepte une œuvre de commande avant de se révolter contre son mécène. Mais ici le mécène est une association antinucléaire, et l’artiste un occidental en quête de sens… Une association antinucléaire commande à un dessinateur une œuvre de témoignage sur l’horreur de Tchernobyl. La proposition arrive au moment opportun. Le dessinateur est à l’âge où artistes comme cadres supérieurs s’interrogent sur le sens de leur vie professionnelle.  De cette circonstance particulière, naît un logique cahier des charges, celui d’un ouvrage susceptible de “réveiller-les-consciences”. Mais cette œuvre de commande va entrer en confrontation avec le propre chemin de  l’artiste.  Finis ton assiette, pense aux petits Africains La vision humanitaire marque les premières pages du récit : le risque pris par les Européens en allant sur place y est vu comme un don aux victimes. La vision des indigènes y est tour à tour compassée et admirative, flirtant avec le mythe du bon sauvage («Je veux faire comme les gens d’ici»). Bref, l’Ukrainien ne saurait être vu dans...

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Essais : Modernes catacombes, Régis Debray

Livre parfait pour le déjeuner que ce Modernes catacombes de Régis Debray, ouvrage fait de toutes les interventions de l’auteur dans la vie publique depuis 15 ans, des éloges funéraires aux discours de remise de prix, des préfaces aux propos de séminaires. Les interventions vont de 3 à 10 pages : ce qu’il faut pour les courts moments de lecture. Enumérons les défauts du texte, pour ne plus y revenir. Ouvrage irritant par la pédanterie de salon qu’on sent à chaque page, par ces références culturelles, ces allusions incessantes, abusivement dispersées, et qui illustrent les longues humanités de l’auteur, très peu son propos. Irritant aussi par l’excès de formules qui finit par corrompre le style. Le sens de la formule est une qualité mais jusqu’à un certain point seulement ; au delà, il signale le chansonnier. Régis Debray s’étourdit de sa propre capacité d’invention verbale, qui est comme en pilotage automatique. Même sa table des matières (p. 17) est un jeu verbal.  Comparer,  sur ce point seulement car les deux auteurs n’ont pas grand chose en commun sinon une...

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Noël chez Hermès

Visite chez Hermès pour changer la pile d’une montre, la veille de Noël. Le magasin est rempli de clients, d’un coté de riches arabes, des russes, des japonais ; de l’autre une moyenne bourgeoisie française qui doit probablement se faire du mal pour payer les prix exorbitants de cette marque, et qui parait venir de la banlieue-ouest et des coins les moins glorieux du 16ème arrondissement. Les riches étrangers se promènent de rayon en rayon, comme dans n’importe quel “mall” de luxe, à la recherche de quelque chose qui leur ferait envie.  Les français sont impressionnés, tendus. Ils affichent d’abord un air de gratitude, en remerciement de la porte qu’on leur ouvre, puis l’inquiétude fait surface. Ils ne se promènent pas ; ils ont un objet à rapporter de l’expédition, un objet précis.  Les lieux, les prix les désorientent, il ne faut pas se tromper. Leur politesse est affectée, comme pour signifier : j’ai des manières, je connais les usages du monde – eux que leur relative médiocrité matérielle, comparée aux fortunes des millionnaires russes ou arabes, écarte de l’avenue Montaigne...

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La religion aux religieux, la société aux laïcs

Observons -  est-ce seulement une anecdote ? -  que la manifestation contre le mariage gay était parrainée par l’église catholique et organisée par un général en retraite : la vieille alliance du sabre et du goupillon, et une foule qui est exactement celle que l’on attendait en pareilles circonstances, dans le style, dans l’âge et dans les convictions.  Ce qui donnerait envie de crier, comme en 1900, ”A bas la calotte” ; et que l’épiscopat s’occupe des prêtres pédophiles, des internats irlandais et de toutes les variétés d’abbé Cottard, cet ami de la jeunesse ! De l’autre, dimanche 27 janvier, des manifestants plus jeunes, plus divers, pour la défense d’une minorité qui revendique l’égalité de droits et dont la revendication sera portée par un gouvernement de gauche, dans un cortège dont les syndicats ouvriers assuraient la sécurité, semble-t-il (nombreux badges visibles le long du cortège) – la réforme progressiste comme dans  une image d’Epinal ! La Réaction a reconstitué le camp du Progrès ! Le gouvernement ne pouvait espérer mieux en ces temps de difficultés. La droite s’est piégée toute seule. La Nature en...

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Cinéma : Sugar Man

Documentaire très singulier que ce “Sugar Man”. Il arrive souvent, durant le film, qu’on soupçonne un canular et que Sugar Man n’existe pas. Or il existe et son histoire, sa personnalité de musicien rebelle font un excellent film. Sixto Rodriguez, auteur de la chanson Sugar Man, commence par sortir deux albums de chansons réalistes, engagées, dans la tradition de Woodie Guthrie et de Bob Dylan, au tout début des années 70. Il est produit par des producteurs expérimentés liés au label Motown, mais le succès n’est pas au rendez-vous. Cet insuccès n’a aucune explication.  Le niveau littéraire des chansons, le style vocal,  les mélodies, tout aurait dû conduire Sixto Rodriguez au succès, à tout le moins au succès d’estime. Rien de tel, et Sixto Rodriguez, après deux albums sans acheteurs, retourne à son état d’origine, “construction worker” à Detroit, lui le mexicain de la deuxième génération. Est-ce le lieu où il vivait, Detroit, qui se trouvait trop loin des métropoles à même de servir de tremplin, New York, San Francisco ou Los Angeles ? Est-ce sa réserve, qui lui...

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