Numéro Hiver 2015-2016

Manuel Valls ? Un sacré problème de jugement

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Ces deux dernières années, malgré de vraies qualités, Manuel Valls a surpris par son manque de jugement.  Gérant mal des réformes mal conçues, solidaire d’un président qui a rarement su dépasser la tactique électorale, candidat à une primaire où il ne pouvait pas gagner, se positionnant à cette occasion en rassembleur et garant de l’unité socialiste dans un contre-emploi qui ne lui a fait gagner aucune voix… Bref, beaucoup d’erreurs d’appréciation en peu de temps. Il en commet une autre en ne rejoignant pas Emmanuel Macron. Si lui et ce qu’il représente au PS se rangent effectivement derrière Benoît Hamon au nom des règles de la primaire et surtout au nom de l’unité du parti, il est bien possible que Hamon arrive second au premier tour des présidentielles, puisque la première place du Front national paraît malheureusement assurée. Il suffirait que Fillon reste au niveau où il est et que Bayrou, se présentant, soustraie 4 à 5 % décisifs à Macron. Or, un Le Pen / Hamon au second tour, c’est le scénario catastrophe : une crypto-fasciste contre un pion...

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“Nuit debout”, la gauche radicale et le peuple

“Nuit debout”, la gauche radicale et le peuple

  Un nouvel enthousiasme a saisi la gauche radicale, ces derniers temps. Ce qui forme la gauche radicale actuelle, plus diversifiée que l’extrême-gauche des années 60-70 avec ses déclinaisons plus ou moins sérieuses de marxisme-léninisme, se rassemble sur des places à l’imitation de Podemos ou d’Occupy Wall Street. On débat du “renouveau citoyen”, de la démocratie “directe” et “participative”. On s’enthousiasme pour des pensées critiques, radicalement critiques. Des ouvrages mi-scientifiques (enfin, si l’on veut), mi-militants font la théorie de l’agitation, à la suite de Badiou, Rancière, Agamben… Plus teigneux, Lordon a remplacé Jorion dans le rôle de l’économiste théosophe. On parle des Zapatistes et de la Commune de Paris, ce qui est dépaysant dans l’Europe dominée par l’ordo-libéralisme allemand. On parle beaucoup de Bourdieu et de la lutte contre toutes les dominations. Sortis de leurs forêts, les zadistes donnent au mouvement une fantaisie, un coté roots qui manquaient, comme les maos-spontex1 enrichissaient la palette soixante-huitarde. Si l’on gratte… Si l’on gratte, il apparaît que l’éloge du débat, de la spontanéité, de la manifestation comme acte performatif, selon la belle...

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Présidentielles américaines : le socialisme selon Bernie

Présidentielles américaines : le socialisme selon Bernie

Bernie Sanders est-il vraiment un OVNI dans l’histoire politique des Etats-Unis ? On mesure à quel point l’histoire politique américaine est mal connue lorsque l’on lit ou entend les commentaires qui suivent les performances électorales de Bernie Sanders aux primaires du Parti démocrate. Alors, quand on refuse de se plonger dans cette histoire ou quand on l’ignore délibérément, on sort les explications séduisantes sur le bon vieux retour du populisme. Quelle aubaine, en effet, que ces élections : d’un côté un populiste de Droite (Donald Trump) et de l’autre un populiste de Gauche (Bernie Sanders). Cette qualification ne choquerait pas si elle faisait référence au People’s Party des années 1890 et à sa contestation du système politique et économique d’alors. Mais ce n’est malheureusement pas le cas, et c’est dommage car une petite plongée dans l’histoire politique américaine aurait vite amené nombre de commentateurs à relativiser la nouveauté du phénomène Sanders et à voir que ce type de contestation a déjà existé aux États-Unis et qu’elle risque d’exister pour longtemps. De la même façon, on ne peut qu’être étonné du...

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Ingeborg Bachmann (1926-1973) : “Qui sait quand ils tracèrent les frontières du pays…”

Ingeborg Bachmann (1926-1973) : “Qui sait quand ils tracèrent les frontières du pays…”

Qui sait quand ils tracèrent les frontières du pays et autour des pins les barbelés de fer ?
Il n’y a pas pléthore de poétesses de langue allemande. Ingeborg Bachmann est sans doute la plus connue, célébrée dans le monde entier ; seule la France renâcle à lui rendre l’hommage qui devrait lui revenir. Si la parution, dans la collection « Poésie » Gallimard, de l’édition sans équivalent, même dans le monde germanique, d’un choix par définition non exhaustif, mais très abondant de poèmes, tente de pallier ce traitement français pour le moins surprenant, on constate que l’écho médiatique, en France, n’est pas au rendez-vous. L’anthologie a pour but de révéler plus intimement l’œuvre lyrique et son auteure, dans la vérité et l'acuité de sa démarche. La production y est présentée dans sa continuité, des premiers poèmes composés par la jeune fille de seize ou dix-huit ans

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Star Wars, Tolkien et la réalité sinistre et déprimante des univers étendus

Star Wars, Tolkien et la réalité sinistre et déprimante des univers étendus

Quand les sagas sont sans fin, on s’aperçoit que les cycles de brutalité et de totalitarisme font eux aussi un éternel  retour. Peu de temps après avoir terminé Le Seigneur des anneaux, J.R.R. Tolkien se mit brièvement au travail sur une suite qui devait s’intituler La Nouvelle ombre et se dérouler 100 ou 150 ans plus tard sous le règne du fils d’Aragorn, Eldarion. Le lien principal entre les deux histoires était le personnage secondaire de Beregond, soldat noble mais disgracié de Gondor, dont le fils Borlas devait être un des personnages principaux de La Nouvelle ombre. Dans La Nouvelle ombre, le dénouement “eucatastrophique”1 du dernier volume, Le Retour du roi, se révèle avoir été de courte durée ; les Elfes et les Sorciers ayant été chassés de la Terre du Milieu, les Nains vivant sous terre et les Hobbits dans leur enclave de la Comté, les Hommes ont tôt fait de retomber dans leurs anciens travers. D’ailleurs, même si les Hommes de Gondor se souviennent de la Guerre de l’anneau, ils semblent en avoir déjà oublié la plupart des...

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Réformer sans mandat et gouverner sans troupes

Réformer sans mandat et gouverner sans troupes

La récente tribune d’un conseiller démissionnaire du ministre du travail, Myriam El-Khomri, contre la réforme du Code du travail a au moins un mérite. Elle prouve de nouveau qu’on ne peut gouverner sans majorité sincère ni réformer sans partisans déterminés des réformes. La tribune de Pierre Jacquemain, publiée le 1er mars dans Le Monde, reprend ou plutôt annonce tous les contre-arguments que soulèvent aujourd’hui les députés frondeurs, les membres du corps central du Parti socialiste ou la gauche radicale. Comme toujours quand il est question de Manuel Valls et de François Hollande, ces arguments sont chantés sur l’air de la morale outragée : trahison des valeurs historiques du socialisme, complaisance pour les revendications patronales, déshonneur de la gauche, etc. Bref, un procès en apostasie. Le ferme propos de ce conseiller est tout à fait classique dans ce segment de la gauche française, et on s’en voudrait de ne pas le citer au moins une fois : “je veux croire qu’une autre voie est possible. Elle est possible, souhaitable, et nécessaire. Dehors à présent. Pour construire l’alternative à gauche. La politique...

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Les trois colères du Brexit

Les trois colères du Brexit

La plupart des commentateurs jugent incompréhensible, irrationnelle l’hostilité à l’Union européenne d’une partie significative, et peut-être est-elle majoritaire, de l’opinion publique britannique. Nombreux sont les articles qui chiffrent avec une précision un peu louche les pertes de PNB qui suivraient une rupture avec le cadre juridique de l’Union européenne. Le fait que le Brexit soit aujourd’hui possible vient pourtant de loin, et il faut le relier aux trois colères dont David Cameron, à son corps défendant, s’est fait le porte-parole et qui aujourd’hui conduisent au référendum du 23 juin. Saint-Georges terrassant le dragon, Paolo Uccello (1439-1440) C’est d’abord la colère de la partie historique de l’establishment conservateur, tory, hostile à une construction européenne qui dépossède le Parlement de sa souveraineté, qui donne un pouvoir perçu comme sans contrôle à la bureaucratie bruxelloise et qui impose des mesures dont seule la Grande-Bretagne devrait être juge, qu’il s’agisse du droit de vote des prisonniers ou d’un droit social moins individualiste. Ce serait apparemment le point de vue de la reine. C’est aussi la colère d’une partie des classes populaires mécontente de sa relégation sociale au profit d’immigrés venant d’Europe de l’est en masse depuis dix ans, plus qualifiés, plus travailleurs et qui occupent nombre...

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Le laïc et les jacobins – Relire Louis Dumont (Homo aequalis, II)

Un Premier ministre qui s’emporte contre l’Observatoire de la laïcité avec peut-être quelque raison, un fonctionnaire qu’on rappelle au devoir de réserve de façon autoritaire, des esprits honorables qui s’insultent alors qu’ils partagent les mêmes buts, et auparavant, les heurts au sujet du très discutable rapport Tuot de 2013 sur l’intégration, le multiculturalisme, l’islam…. Le tour déplaisant que prend en ce moment  le débat sur la laïcité, la confusion des concepts, les invectives nous ont donné envie de soumettre à nos lecteurs ces deux pages du sociologue Louis Dumont, datées de 1987, onze ans avant sa disparition, dans son ouvrage Homo aequalis II.  Les questions n’ont pas beaucoup changé. Son concept de “combinaison hiérarchique” gagnerait à être plus utilisé.   Ndlr.   Un Français ne peut qu’affirmer comme suprêmes les valeurs universalistes. Il lui revient ensuite, à l’intérieur de ces valeurs et en subordination à elles, de faire sa juste place à l’attachement particulariste à notre communauté culturelle (et même, à l’intérieur de celle-ci, à la particularité régionale éventuelle). De la sorte, on se rapprocherait utilement du réel donnée. Faut-il un exemple ? Le...

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La poésie contemporaine sur Contreligne

La poésie contemporaine sur Contreligne

  Marina Tsvetaeva Russie 1892 – URSS 1941   Ingeborg Bachmann (1926-1973) : “Qui sait quand ils tracèrent les frontières du pays…”   Ukraine : « Ce n’est pas à Paris que nous mourrons » Natalka Bilotserkivets Télécharger au format PDF

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Kamel Daoud, un indigène réduit au silence

Kamel Daoud, un indigène réduit au silence

Le romancier algérien Kamel Daoud, on le sait, a publié dans le journal Le Monde, le 31 janvier 2016, un article intitulé “Cologne, lieu de fantasmes” au sujet des différences culturelles concernant la place des femmes et la sexualité entre l’Occident et ce qu’il appelle “le Monde musulman”. Le 12 février 2016, un groupe d’anthropologues, historiens et sociologues le clouent au pilori en co-signant un article virulent qu’ils intitulent “Les fantasmes de Kamel Daoud“, qualifiant ses mots de “lieux communs navrants sur les réfugiés originaires de pays musulmans” et d’islamophobes.  Soraya (pseudonyme) a souhaité leur répondre par cette lettre.  Ndlr.   Mesdames et Messieurs les anthropologues, historiens et sociologues bien-pensants, Permettez-moi tout d’abord de vous dire que vous avez tort. En tant que femme, musulmane, française de naissance, algérienne ayant vécu une décennie en Algérie, permettez-moi de vous dire que vous avez tort. L’islamophobie que vous devriez combattre n’est pas celle de Kamel Daoud mais la votre. En effet dans son premier texte, comme dans le second, publié par le New York Times, “The sexual misery of the Arab World”, M....

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