Numéro Automne 2016

Abel Quentin, Le voyant d’Etampes

Abel Quentin, Le voyant d’Etampes

Est-ce bien un roman anti-woke que livre Abel Quentin, comme le dit la critique embarrassée de Libération, ou plutôt une satire qui s’attache à bon escient aux plus sinistres plaisanteries du moment, l’« appropriation culturelle » et la « cancel culture », et pour autant, sans verser dans le ressentiment réactionnaire ? Critique embarrassée parce que ce roman est bon et souvent drôle, alors qu’on ne connait aucune œuvre woke qui ne soit triste  et pleurnicharde – à preuve les mauvais opus d’Edouard Louis, devenu une icône woke après un premier livre réussi. Certes, ce roman s’inscrit bien dans la lignée des derniers Houellebecq (et La carte et le Territoire plus que Soumission), mais sans la charge réactionnaire ni les obsessions sexuelles fastidieuses de ce dernier ; et surtout  Abel Quentin et son personnage ressentent de la sympathie, une certaine sympathie,  pour le mouvement contestataire qui a saisi une bonne partie de la jeunesse universitaire, là où les personnages de Houellebecq en restent à la détestation brute, de cela comme du reste. Satire acide, composée de tout ce qui fait époque, Le voyant d’Etampes ne tombe...

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Morand et la Collaboration

Morand et la Collaboration

« Morand n’a pas été collaborateur », écrivait à peu près en 1986 à l’auteur de ces lignes une personne dont l’écrivain avait été proche et qu’avait alarmée le titre d’une conférence donnée à l’Alliance française de Baltimore. Il est vrai que dans les trois dernières décennies de sa vie, quand on l’interviewait, Morand prenait soin de minimiser son rôle durant l’Occupation, s’excusant tout au plus d’avoir été un piètre diplomate et assurant ses interlocuteurs, s’agissant de l’extermination des Juifs, « on ne savait rien ». Or, une fois précisé que lui-même préférait le terme « collaborationniste », on verra à la lecture de ce Journal de guerre inédit à quel point il a été impliqué dans les affaires de Vichy et que, sans avoir joué un rôle politique significatif, il partageait pleinement les vues de certains des collaborateurs les plus extrémistes.  Comme l’explique Bénédicte Vergez-Chaignon dans son excellente introduction, l’apparition de ce Journal est une surprise, même pour ceux qui connaissaient bien Morand ou pensaient bien le connaître. Et cependant, dès l’automne 1940, il envisageait de publier, sous le titre de Journal de M....

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Richard Malka et le droit d’emmerder Dieu

Richard Malka et le droit d’emmerder Dieu

Il n’est pas habituel de rédiger intégralement sa plaidoirie, moins encore de la publier après l’audience, d’autant que les magistrats préfèrent maintenant les observations de 20 ou 30 minutes, les questions, ce qui oblige à sortir de la rhétorique ordinaire. C’est moins vrai pour l’instant devant les juridictions pénales, et spécialement devant les cours d’assises. Dans sa forme traditionnelle, avec sa durée, ses périodes, la plaidoirie s’y pratique encore. Quand l’affaire a marqué les esprits et a donné un sens à l’époque, ce qui n’arrive pas souvent, la plaidoirie vient transformer les faits en récit ; elle propose une interprétation, une moralité au tribunal, mais aussi à la société dans son ensemble. Et c’est bien ce qu’a voulu faire Richard Malka en rédigeant minutieusement sa plaidoirie du procès Charlie-Hebdo et en la publiant aujourd’hui chez Grasset, un grand éditeur généraliste, et non chez Dalloz ou Montchrestien. C’est illustrer un genre littéraire tombé en désuétude, depuis Maurice Garçon au moins. C’est aussi l’occasion d’enrichir un débat qui travaille la société française depuis une bonne vingtaine d’années. Le procès Charlie-Hebdo s’est...

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Revisiter l’orientalisme : la présentation de l’art chinois à la création du Musée Guimet

Revisiter l’orientalisme : la présentation de l’art chinois à la création du Musée Guimet

La France est l’un des pays européens qui a la plus longue et la plus riche histoire en matière d’échanges artistiques et culturels avec la Chine. Le XIXe siècle correspond en effet à une période particulière, marquée par la découverte, l’impérialisme et la multiplication des contacts culturels. Le Musée Guimet, le plus célèbre musée des arts asiatiques en France, fondé par Emile Guimet (1836-1918), est le fruit de ce contexte historique. Alors que les visiteurs se bornent à apprécier le contenu du musée, une certaine tradition universitaires s’attache aujourd’hui à replacer ce type de musées dans le contexte de l’impérialisme du XIXe siècle. De nombreuses monographies publiées au cours de ces trois décennies choisissent d’adopter la théorie bien connue d’Edward Said, l’orientalisme, et constatent que ces collections et ces musées reflètent et renforcent l’idée de supériorité politique, économique et culturelle de l’Occident sur l’Orient. Il ne s’agit nullement de nier la réalité de l’impérialisme. Cependant, le cas de Guimet invite à réexaminer une autre facette des interactions culturelles du XIXe siècle. Parce que Guimet s’est efforcé d’introduire une méthodologie...

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1785, Mozart et Leif Ove Andsnes

1785, Mozart et Leif Ove Andsnes

Voilà un projet qui sort de l’ordinaire. Plutôt que d’élaborer un disque autour d’un thème ou d’une œuvre, le pianiste norvégien Leif Ove Andsnes a choisi de mettre en lumière une année particulière dans la vie de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : l’année 1785. Et quelle année ! Quatre ans se sont écoulés depuis que le compositeur a été congédié par le prince-archevêque Hieronymus von Colloredo-Mansfeld. Désormais installé à Vienne et travaillant à son propre compte, Mozart rencontre un certain succès auprès du public de la capitale, lui permettant ainsi d’écrire moins mais de travailler plus sa musique. Le contraste est net entre les concertos pour piano n°19 et n°20. L’écriture devient plus dramatique, le dialogue entre le soliste et l’orchestre est plus élaboré et l’orchestration, plus complexe. Pour ce projet, le pianiste s’est associé avec le Mahler Chamber Orchestra. Cet ensemble, fondé en 1997 par le chef d’orchestre Claudio Abbado, constitue la base du Lucern Festival Orchestra. A leur côté, Leif Ove Andsnes, né en 1970 à Kamøy en Norvège. Lauréat du Prix Peer Gynt en 2007, il est reconnu...

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Les élections israéliennes du 17 mai 1977 … suite (2)

Les élections israéliennes du 17 mai 1977 … suite (2)

Yonathan Shapiro qui fut un des premiers politologues à s’intéresser à la Droite israélienne et en particulier au Herout1 dans une analyse très pertinente montre bien que la victoire de 1977 n’était pas due aux seules circonstances dont le Likoud aurait été le bénéficiaire. Si les électeurs orientaux ont supporté en masse à partir de1973 cette coalition électorale dont le Herout état de fait la colonne vertébrale, c’est qu’ils avaient le sentiment que ce parti avait subi la même exclusion, qu’il n’avait pas simplement été marginalisé politiquement mais délégitimé, raillé qu’il y avait là une injustice eu égard à l’implication des militants de cette Droite dans le combat pour l’indépendance. Les leaders comme les militants de la Droite étaient d’autant plus crédibles qu’individuellement, ils avaient aussi connu ces situations de blocage, cette marginalisation sociale. Ils n’avaient pas  comme leurs homologues de  Gauche, pu bénéficier de l’ascenseur social que constituaient alors les très nombreuses institutions mises en place avant et après la création de l’Etat d’Israel. Lors de son premier discours consécutif à la création du Herout en 1948, Begin...

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Covid et corps intermédiaires : comme un air de désertion

Covid et corps intermédiaires : comme un air de désertion

On l’a beaucoup remarqué : hors les extrêmes, les partis d’opposition font profil bas dans cette crise sanitaire, soucieux de ne pas sembler approuver Emmanuel Macron et le gouvernement, de peur de se couper des électeurs anti-vaxx ou anti-passe, soucieux aussi de ne pas alimenter ce qui est à maints égards une révolte anti-science. Il en est de même des autres corps intermédiaires, cet ensemble flou qui regroupe toutes les institutions privées ou publiques qui assurent, face à l’Etat, l’organisation, la régulation et la représentation d’une profession, d’un secteur ou d’une activité. Partis et CSA, bien mal inspirés Pour les partis, le Parti socialiste fait diversion en souhaitant une obligation vaccinale généralisée, avec des termes qui en font une déclinaison hypocrite du passe sanitaire, et la droite classique est dans l’ensemble tout aussi prudente. Les messages du PS comme ceux des LR sont balancés pour déplaire au moins de monde possible, sinon plaire à tout le monde. Le même constat peut être fait pour les centrales syndicales, discrètes elles aussi, et qui laissent trop souvent certains de leurs échelons...

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Des Gilets Jaunes aux anti-vaxx, chronique d’une défaite bien française

Des Gilets Jaunes aux  anti-vaxx, chronique d’une défaite bien française

A l’heure où l’on apprend qu’à Londres, des opposants au passe sanitaire ont essayé d’occuper le siège de la BBC, il serait tentant de conclure que des forces anti-science, prisonnières d’une logique paranoïaque, existent dans tous les pays, et que des groupes ulcérés sont partout prêts à manifester contre l’obligation vaccinale et les différentes formes de passe sanitaire. De fait, il n’y pas qu’en France que la logique collective qui sous-tend la vaccination est rejetée, soit par défiance envers “Big Pharma”, soit par défiance envers les institutions politiques – en général, les deux thématiques sont mêlées. Les arguments contre la vaccination et les mesures de contrôle qu’elle induit sont présents partout, et les fake news circulent vite d’un pays à l’autre. Il y aurait un florilège à faire avec toutes les insanités diffusées dans le monde entier par les anti-vaccins, quand ce ne sont pas des trolls russes. Cependant c’est en France seulement, semble-t-il, que ce rejet est le fait d’un mouvement social significatif, voire important. Dans le reste de l’Europe de l’Ouest, les opposants sont moins nombreux, et...

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Sauver les médias, disent-ils

Sauver les médias, disent-ils

Julia Cagé, économiste, s’est adjoint un juriste, Benoît Huet, pour son nouvel ouvrage sur l’économie des médias, et  les thèses défendues, si elles sont dans le fil de celles qu’elle exposait dans Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie (2015), y gagnent en précision et en maturité. Pour autant, elles peinent toujours à convaincre. Le « bien public » du titre donne le registre et l’orientation de l’ouvrage. Le bien public, c’est en théorie économique standard,  celui qui peut être consommé par tous sans que personne y perde rien, celui qu’on ne peut s’approprier… C’est un bien qui doit logiquement être produit grâce aux financements non marchands, ceux de l’Etat ou de philanthropes, et soustrait à la logique de marché1. En langage courant, l’expression « bien public » est associée à une idée de haute valeur morale et de grande importance sociale. Les auteurs examinent les solutions institutionnelles et juridiques qui aujourd’hui permettent à la presse et aux autres médias, avec un succès tout relatif, de s’émanciper de la logique marchande et de la captation par les grands intérêts capitalistes, intérêts...

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Ivan Nabokov – La vie, les gens et autres effets secondaires

Ivan Nabokov – La vie, les gens et autres effets secondaires

Russe de père et de mère – mais, comme souvent chez les Russes de son milieu, avec une bonne part de sang allemand –, le héros de ce livre est issu de deux familles illustres. Fils du compositeur Nicolas Nabokov (1903-1978), cousin germain de l’auteur de Lolita, il appartient à la noblesse libérale riche et éclairée qui en des temps meilleurs aurait pu prendre en mains le destin de la Russie moderne si le putsch bolchevique n’avait pas contraint les siens à fuir, dès 1918, pour échapper à une extermination certaine. Du côté de sa mère, née Schakovskoy, il descend d’une famille princière naturellement plus conservatrice (son oncle a fini comme archevêque orthodoxe de San Francisco) et aux penchants antisémites accusés auxquels il est lui-même resté totalement imperméable. Il est né en 1932 à Kolbsheim, village au sud de Strasbourg, où Alexandre Grunelius, grand ami de son père, et sa femme Antoinette (née Schlumberger) possèdent un château. Son parrain, nous apprend-il au détour d’une phrase, est Felix Bethmann-Hollweg, fils du chancelier de l’Empire. Lancée en 1928 avec le ballet-cantate...

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