Numéro Automne 2015

Pierre Manent, des intentions peu libérales

Pierre Manent, des intentions peu libérales

Pierre Manent n’est pas un vulgaire pamphlétaire, comme la pensée décliniste en produit tant, mais l’un de nos meilleurs intellectuels. Situation de la France déploie, comme c’est le cas dans tous les ouvrages de l‘auteur, une argumentation consistante et d’une incontestable cohérence. S’agit-il pour autant d’une œuvre lucide ? La question est légitime dans la mesure où Pierre Manent fonde sa réflexion sur une clairvoyance dont ses contemporains seraient singulièrement privés. Une guerre des modèles d’association Que ne voyons-nous pas et qu’il serait pourtant urgent de comprendre ? D’abord et avant tout que la nation est en crise. Les causes de celle-ci sont nombreuses, mais la principale d’entre elles est sans doute ce que l’auteur nomme « le grand retrait d’allégeance à la chose commune » (p. 11). Dans une société déliée se confrontent, on pourrait dire s’affrontent, deux modèles concurrents, dont la conciliation est sinon impossible du moins fort difficile. D’un côté, celui des Européens qui regardent la religion comme une opinion individuelle, de l’autre celui des musulmans dont les revendications s’inscrivent dans le langage de la loi religieuse. Alors que « nous...

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Victor Hugo, 29 août 1850, sur Honoré de Balzac

Victor Hugo, 29 août 1850, sur Honoré de Balzac

La parution en août 2015 d’un intéressant roman de Judith Perrignon sur l’enterrement de Victor Hugo, Victor Hugo vient de mourir (L’iconoclaste), nous a donné l’idée de rechercher les mots prononcés lors des funérailles de grands écrivains, et de préférence, les mots prononcés par leurs pairs. Ndlr —————————-   Messieurs, L’homme qui vient de descendre dans cette tombe était de ceux auxquels la douleur publique fait cortège. Dans les temps où nous sommes, toutes les fictions sont évanouies. Les regards se fixent désormais non sur les têtes qui règnent, mais sur les têtes qui pensent, et le pays tout entier tressaille lorsqu’une de ces têtes disparaît. Aujourd’hui, le deuil populaire, c’est la mort de l’homme de talent; le deuil national, c’est la mort de l’homme de génie. Messieurs, le nom de Balzac se mêlera à la trace lumineuse que notre époque laissera à l’avenir. M. de Balzac faisait partie de cette puissante génération des écrivains du dix-neuvième siècle qui est venue après Napoléon, de même que l’illustre pléiade du dix-septième est venue après Richelieu – comme si, dans le...

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Roland Barthes sur Soljénitsyne

Les articles récents sur Roland Barthes, dans un contrefeu au roman de Laurent Binet, censé être hilarant pour les uns et honteusement populiste pour les autres, font parfois état de sa cécité en politique. Elle l’a conduit, on le sait,  au maoïsme le plus imbécile, le plus grégaire dans les années 70. Ils ne rappellent pas son brechtisme à deux sous des années 60 ni le très profond jugement de 1970 sur Ionesco dans une parenthèse mémorable:  (“Ionesco n’est-il pas, après tout, le Pur et Parfait Petit-Bourgeois Français ?)”1. Ils ne rappellent pas non plus ses propos définitifs sur Soljenitsyne, marqués, on l’imagine bien, par la clairvoyance, la logique et le sens de ce qui allait compter. Pas question de résumer l’œuvre critique, le personnage à ces propos d’époque, certes. Illustration par cet extrait d’un entretien de 1979 repris ci-dessous. On notera que le concept de “souffrance de l’écrivain” n’est pas employé au sujet de l’auteur russe. Ndlr.   Le Grain de la voix. Entretiens (1962-1980) « Si je vous suis bien, votre intérêt pour des textes d’avant-garde, comme ceux de Sollers, ne...

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2017 : un pouvoir socialiste sans base sociale

Il est incompréhensible que François Hollande veuille se représenter aux prochaines présidentielles. Le pouvoir socialiste a perdu de si nombreux appuis, de si nombreux relais dans le corps électoral et, plus profondément, dans la société française que cette hypothèse paraît tenir du suicide historique. Il se trouvera certainement des électeurs pour voter François Hollande, mais dans chaque segment de la société, ils seront une minorité. Pour s’en convaincre, selon une méthode qui a ses lettres de noblesse et qui est plus parlante que l’analyse cartographique à deux sous qui s’est répandue, il suffit de passer en revue les différents groupes sociaux, avec ce que l’on sait de leurs comportements électoraux par les sondages et les résultats d’élections. La bourgeoisie d’affaires, les “milieux économiques” grands et petits, cette classe qui contrôle les moyens de production, ne votent de toute façon pas à gauche.  Seuls Valls ou Macron pourraient recueillir quelques suffrages isolés, dissidents dans cette section de la société qui en 2007, moins en 2012, s’était reconnue dans le style et les valeurs de Nicolas Sarkozy, le candidat selon son coeur. L’autre...

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2005-2015 : des larmes de crocodile

2005-2015 : des larmes de crocodile

Pour les dix ans des émeutes de 2005, les journaux publient de longs articles, à la teneur conforme à leurs orientations politiques, sur ce qui a changé et ce qui est resté en l’état dix ans après. Le Figaro veut montrer que la délinquance et l’islamisme se sont aggravés dans les banlieues de grandes villes. Libération, Le Monde 1 nous rappellent que la police se comporte avec beaucoup de brutalité avec les jeunes garçons d’origine africaine et que les discriminations les cantonnent aux lisières de la société. Culturalisme malveillant d’un coté, sociologisme de confort de l’autre. Les experts interrogés déplorent que les “politiques de la ville” se concentrent sur les questions d’habitat, et très peu sur les facteurs économiques et sociaux qui nuisent au progrès de ce groupe dans la société globale. Certains souhaitent que les moyens de l’Etat leur profitent davantage. Tous ces constats ont beau être vrais à leur façon, ils dissimulent une dimension que les sociologues de gauche et les éditorialistes de droite laissent de côté. Si la relégation de jeunes gens à racines non européennes...

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