Numéro Automne 2015

Money Monster de Jodie Foster

Money Monster de Jodie Foster

Le film de Jodie Foster, Money Monster, a reçu de mauvaises critiques aux Etats-Unis et en France (ce qui n’a pas empêché un grand succès de box office), probablement parce qu’il n’a pas été compris. Il ne s’agit pas d’un vrai thriller, ni d’un film sur les arcanes de la finance comme l’étaient Margin Call, sur le plan technique, ou le Loup de Wall Street sur le plan psychologique. C’est une comédie sarcastique, avec certains aspects de grand guignol, plus acide que le film-type né des conventions de Hollywood, ce qu’est cependant Money Monster. Un jeune forcené, en pleine émission, prend en otage un présentateur télé spécialisé en recommandations d’investissement. Le présentateur est un histrion de premier ordre et un filou (George Clooney est très bon). Le forcené lui reproche ses conseils complaisants, qui lui ont fait perdre le petit héritage de sa mère… Le film appuie là ou cela fait mal : les marchés financiers promettent des rendements mirifiques et sont devenus les lieux de toutes les manipulations par le biais des dark pools et du trading à haute fréquence, ceci expliquant cela....

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Kravtchenko, Daoud, même combat, mêmes ennemis

Kravtchenko, Daoud, même combat, mêmes ennemis

  Il est probable que lorsqu’on fera l’histoire de la première partie du siècle, à la suite de Sartre et de son “communisme, horizon indépassable de notre temps”, à la suite des zélotes européens de Mao-Tse-Toung, il y aura tous ces intellectuels qui aujourd’hui, au nom de la dignité des opprimés et de l’antiracisme, soit trouvent des raisons aux revendications islamistes, soit relativisent certains traits archaïques de la culture arabo-musulmane, en particulier les attitudes envers les femmes. C’est dans le monde arabe qu’on se rappellera d’eux avec le plus de colère car c’est là qu’ils auront été les plus nuisibles. Les tribunes qui mettent en perspective l’indignation qui a saisi l’opinion devant les agressions sexuelles de Cologne, de Stockholm ou d’Helsinki seront alors rangées au côtés de celles qui défendaient les procès de Moscou en 1936 ou la Révolution culturelle chinoise. Même aveuglement, même mauvaise foi. On entend même aujourd’hui que les agressions sexuelles de la Place Tahrir ont finalement été montées en épingle1, c’était marginal, secondaire, exceptionnel… Les braves gens. Bientôt ils relativiseront les exécutions publiques d’homosexuels décidées par...

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Greil Marcus et Bob Dylan (après la Comédie-Française)

Greil Marcus et Bob Dylan (après la Comédie-Française)

Greil Marcus ? Comment expliquer aux Français l’œuvre d’un écrivain pour qui le rock  est une clef qui s’impose pour qui veut comprendre la culture, l’idéologie, la vie quotidienne ?  Osons dire qu’aucun écrivain français ne serait tenté de passer par ces mêmes registres, les hiérarchies et les cloisons étant en France trop strictes. C’est certainement par l’œuvre de Greil Marcus que le lecteur français pourra accéder, en dehors des voies officielles, au plus profond de l’esprit américain. Depuis ses débuts comme chroniqueur de disques pour la revue Rolling Stone, Greil Marcus étend sa rubrique et s’applique à identifier, de semaine en semaine, une dizaine de phénomènes qu’il qualifie de « Real Life Rock Top Ten »– ce qui swingue, ce qui plane, ce qui le désole ou le ravit parmi tous les livres, disques, films, phénomènes de société qui passent sous ses yeux.  En décembre 1986, jeune professeur de lettres, je découvris  avec stupeur que je faisais partie de sa top ten de la semaine : je venais de publier ma thèse sur l’esthétique du fascisme littéraire, et la...

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Campagne d’Afghanistan et culture de guerre : le vocabulaire des soldats français

Campagne d’Afghanistan et culture de guerre : le vocabulaire des soldats français

L’Afghanistan est une terre de souffrances pour une fin aléatoire, mais aussi un banc d’essai pour de nouveaux matériels. Sur le plan humain, pour les unités engagées, la campagne d’Afghanistan constitue un formidable laboratoire où se forge la dernière génération du feu (très peu de troupes n’y ont pas été projetées). En effet, ces moments partagés ensemble dans un pays farouche soudent davantage la famille militaire ayant une culture de guerre spécifique. La guerre du Golfe en 1990-1991, les expériences exotiques ou dans les Balkans n’ont pu générer un tel phénomène qui n’a d’équivalent, toute proportion gardée en termes d’effectifs, que pour l’avant-dernière génération du feu, celle de la guerre d’Algérie.C’est en interrogeant sans relâche des témoins de tous grades et de toutes armes des unités des armées de l’Air et de Terre…

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Vu des Etats-Unis : Comment Bruxelles est devenue une plaque tournante du recrutement djihadiste

Vu des Etats-Unis : Comment Bruxelles est devenue une plaque tournante du recrutement djihadiste

Au début du XXIème siècle, une kyrielle d’ouvrages et d’articles ont proclamé que le siècle américain avait pris fin, et que le nouveau siècle serait européen. Comme l’a récemment écrit Matthew Kaminski de la revue Politico, en 2000 beaucoup pensaient « qu’un continent libre, entier et prospère était à leur portée » et que « le siècle nouveau promettait souveraineté partagée, coopération pacifique, puissance douce (soft power) et justice sociale ». Bruxelles représentait le type de cité post-nationale et multiculturelle en laquelle les bureaucrates espéraient que le continent tout entier allait se transformer.

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Attentats : deux débats à remettre à plus tard ?

Si les circonstances n’étaient pas si cruelles et n’appelaient pas une action policière et militaire déterminée, deux débats pourraient passionner en ce moment. D’abord, quel est le rôle de l’histoire dans la chaîne causale qui conduit aux attentats du 13 novembre, et précisément dans les mobiles de ceux qui les ont commis ? Faut-il mettre en cause le passé relativement lointain, tels la colonisation, les brutalités et les meurtres de la Guerre d’Algérie1 pour expliquer la colère homicide qui a pris un groupe de jeunes gens aux racines maghrébines, et les a fait rallier l’Etat islamique ? En se gardant de juger, on fera observer que les terroristes de novembre venaient aussi du Maroc, et non pas seulement d’Algérie, et que le Maroc à un rapport à la France sensiblement différent de celui de l’Algérie. Il semble aussi que plusieurs de ces terroristes aient grandi en Belgique, pays qui n’avait pas d’intérêt dans le monde arabe. Il ne va donc pas de soi de faire du passé colonial français la cause première ou même la cause seconde de la radicalisation qui...

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Greil Marcus sur « Comme une pierre qui . . . » (notes)

Greil Marcus sur « Comme une pierre qui . . . » (notes)

Notes on “Comme une pierre qui . . .” , Studio Théâtre de la Comédie Française, Carrousel de Louvre, 15 September-25 October 2015, Written and directed by Marie Rémond and Sebastien Pouderoux, From an idea by Marie Rémond, Adapted from Greil Marcus, Like a Rolling Stone: Bob Dylan at the Crossroads (PublicAffairs, 2005, Galaade, 2005) 10 October 18.30 hr ______________________________   When I first spoke to Marie Rémond in May 2015 about her idea of adapting my Like a Rolling Stone book as a play, I told her to use the book as raw material.  Don’t be bound by the text, or what I say happened—make stuff up.  Be daring.  Go as far as your imagination and the song will take you.  She did that in spades. The play opens with a very nervous young guy pacing around in front of the stage, then sitting in a chair at the corner, finally beginning to talk.  It’s Al Kooper (Christophe Montenez), saying that the night before he was lying in his bed, thinking about how the producer Tom Wilson had...

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Anatole France, 5 octobre 1902, sur Emile Zola

Anatole France, 5 octobre 1902, sur Emile Zola

La parution en août 2015 d’un intéressant roman de Judith Perrignon sur l’enterrement de Victor Hugo, Victor Hugo vient de mourir (L’iconoclaste), nous a donné l’idée de rechercher les mots prononcés lors des funérailles de grands écrivains, et de préférence, les mots prononcés par leurs pairs. Ndlr   Messieurs, Appelé par les amis d’Émile Zola à parler sur cette tombe, j’apporterai d’abord l’hommage de leur respect et de leur douleur à celle qui fut durant quarante années la compagne de sa vie, qui partagea, allégea les fatigues des débuts, égaya les jours de gloire et le soutint de son infatigable dévouement aux heures agitées et cruelles. Messieurs, Rendant à Émile Zola, au nom de ses amis, les honneurs qui lui sont dus, je ferai taire ma douleur et la leur. Ce n’est pas par des plaintes et des lamentations qu’il convient de célébrer ceux qui laissent une grande mémoire, c’est par de mâles louanges et par la sincère image de leur œuvre et de leur vie. L’œuvre littéraire de Zola est immense. Vous venez d’entendre le président de la...

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Victor Hugo, 10 juin 1876, sur George Sand

Victor Hugo, 10 juin 1876, sur George Sand

La parution en août 2015 d’un intéressant roman de Judith Perrignon sur l’enterrement de Victor Hugo, Victor Hugo vient de mourir (L’iconoclaste), nous a donné l’idée de rechercher les mots prononcés lors des funérailles de grands écrivains, et de préférence, les mots prononcés par leurs pairs. Ndlr Je pleure une morte, et je salue une immortelle. Je l’ai aimée, je l’ai admirée, je l’ai vénérée ; aujourd’hui dans l’auguste sérénité de la mort, je la contemple. Je la félicite parce que ce qu’elle a fait est grand et je la remercie parce que ce qu’elle a fait est bon. Je me souviens d’un jour où je lui ai écrit : « Je vous remercie d’être une si grande âme ». Est-ce que nous l’avons perdue ? Non. Ces hautes figures disparaissent, mais ne s’évanouissent pas. Loin de là ; on pourrait presque dire qu’elles se réalisent. En devenant invisibles sous une forme, elles deviennent visibles sous l’autre. Transfiguration sublime. La forme humaine est une occultation. Elle masque le vrai visage divin qui est l’idée. George Sand était une idée...

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La Mort de Baudelaire, Le Figaro du 3 septembre 1867

La Mort de Baudelaire, Le Figaro du 3 septembre 1867

La nouvelle de la mort de Baudelaire nous est arrivée hier assez vaguement.  On le disait fou.  Je courus chez le docteur Blanche. –Allons, me dit l’excellent aliéniste, on prétendra encore que j’ai fait mettre cela dans les journaux !  Baudelaire n’est jamais venu ici. Un de ses amis, Asselineau, m’en avait parlé. Il m’avait même demandé quelles seraient mes conditions.  Je lui répondis que l’honneur de soigner les gens de lettres me suffisait. Je n’en entendis pas davantage, et je partis à la recherche de la maison mortuaire. C’est à l’église indiquée pour les funérailles qu’on me donna ce renseignement. Baudelaire est mort samedi à onze heures du matin chez le docteur Duval, rue du Dôme, près de l’avenue Saint-Cloud.  Il n’était pas précisément fou, mais à la suite de son accident de Bruxelles, il avait  complètement perdu la mémoire.  Il ne se souvenait même pas de son nom. La paralysie le tenait cloué à son lit.  Il avait au côté une plaie toujours vive.  La douleur ne lui arrachait pourtant pas un cri. Quand on s’approchait de lui...

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