En écho, Nino Rota et Serge Prokofiev

décembre 2021

Cet automne, faites entrer Nino Rota (1911-1979) dans votre salon ! Non pas sur votre téléviseur – nous ne parlerons pas ici des innombrables chefs-d’œuvre du cinéma italien dont il a composé la musique – mais dans vos enceintes, grâce à l’album Nino Rota : Chamber Music, publié en juillet sur le label Alpha. Musiciens prolifique, avec environ 170 films, 4 symphonies, 11 opéras et 9 concertos, Nino Rota ne fut pas seulement le collaborateur de Federico Fellini mais aussi un grand compositeur du XXème siècle. Parmi ses créations, la musique de chambre a toujours occupé une place à part puisqu’il a usé de celle-ci comme d’un atelier d’expérimentation, qu’il mit ensuite à profit pour le grand écran.

Pour dévoiler la face cachée du maître, les musiciens Éric Le Sage, Emmanuel Pahud, Paul Meyer et leurs compagnons1 se sont réunis à l’occasion du Festival International de Musique de Chambre de Provence2, et nous livrent le meilleur de sa musique de chambre. Sur leur album, nous retrouvons ainsi le Trio pour flûte, violon et piano, Due valzer sul nome B.A.C.H., la Piccola offerta musicale, le Nonetto, le Trio pour clarinette, violoncelle et piano (1973) et les Prelude XIII & II  (1964).  D’évidence, la musique de Nino Rota n’a pas besoin d’images pour être narrative. Le rythme y occupe une place prépondérante, notamment dans le Nonette, ce qui anime la musique et la rend particulièrement vivante. Parallèlement, Nino Rota accorde une large place aux vents, tout comme dans ses musiques de film, nous faisant entendre de nouvelles sonorités et beaucoup de contraste de timbres. Ainsi, dans l’ensemble, l’album illustre très bien la variété des caractères de la musique du compositeur.

Dès la première piste, le Trio pour flûte, violon et piano met en scène les deux confrères berlinois Emmanuel Pahud et Daishin Kashimoto entre qui la fusion est totale. Plus loin, la Petite Offrande musicale, composée par Nino Rota à l’âge de vingt-deux ans pour son maître Alfredo Casella 3, laisse entrevoir une influence ravélienne sur le jeune compositeur en formation. Le Trio pour clarinette, violoncelle et piano, quant à lui, est une œuvre de maturité écrite pendant la dernière période créatrice du maître. Enfin, les deux Prelude XIII & II, interprétés par Eric Lesage, terminent cet album avec mélancolie et douceur.

Pour faire écho à ce disque, sur lequel figurent donc  les œuvres d’un compositeur de musique de film, il est intéressant de prendre la direction contraire en évoquant un compositeur de musique savante d’abord, qui a écrit pour le cinéma.  Ainsi, la cantate Alexandre Nevski, composée en 1939 par Serge Prokofiev, est une adaptation de la musique qu’il avait écrite pour le film éponyme d’Eisenstein de 1938. Le film raconte l’opposition du prince Alexandre Nevski à l’invasion des chevaliers teutoniques et notamment la bataille du lac Peïpous qui mit fin à leur expansion le 5 avril 1242. Réalisé par Sergueï Eisenstein à la demande de Staline dans une époque troublée par la menace nazie, le film a été un puissant instrument de mobilisation.

Voici l’une des plus belles versions de la cantate de Prokofiev, enregistrée par Valery Gergiev en mai 2002 à l’occasion du cinquantième anniversaire du compositeur, avec l’Orchestre du Kirov et les Chœurs du théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg. Gergiev nous livre une interprétation mouvementée de la partition, qui retransmet parfaitement la violence du film d’Eisenstein. On retrouve une musique très théâtrale et bouillonnante, qui aurait sans doute plu au réalisateur tant elle est terrifiante. On apprécie une Bataille sur la glace épique, et on salue la performance d’Olga Borodina dans Le Champ des morts qui apporte de la douceur et de la mélancolie au fracas de la musique. Attention à ne pas prendre froid en écoutant ce disque !

 

Charles Civatte

 

  1. Éric Le Sage (Piano – né en 1964), Emmanuel Pahud (Flûte – né en 1970), Paul Meyer (Clarinette – né en 1965), Daishin Kashimoto (Violon – né en 1979), Aurélien Pascal (Violoncelle – né en 1994), Gilbert Audin (Basson – né en 1956), Joaquin Riquelme Garcia (Alto – né en 1983), Claudio Bohorquez (Violoncelle – né en 1976), Olivier Thiery (Contrebasse), François Meyer (Hautbois), Benoît de Barsony (Cor).
  2. Le Festival International de Musique de Chambre de Provence a été créé en 1993 par Eric Le Sage, Paul Meyer et Emmanuel Pahud. Chaque été, une trentaine d’interprètes de haut vol se rassemblent à Salon-de-Provence pour mettre en valeur le meilleur de la musique de chambre dans un cadre exceptionnel.
  3. Alfredo Casella (1883-1947)
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